Droits de l’homme

[Tribune] Héritières de Schéhérazade

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Par  Aïssata Lam

Présidente de la Jeune Chambre de commerce de Mauritanie

Des femmes manifestent à Alger, le 9 avril 2019.

Des femmes manifestent à Alger, le 9 avril 2019. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Dans son récent rapport sur l’évolution du droit des femmes en Afrique, le McKinsey Global Institute montre notamment que l’Afrique du Nord se classe en queue de peloton en ce qui concerne l’inclusion économique des femmes. Mais le vent de révolte amène toutes les « Schéhérazades » de notre siècle à se manifester…

«Il n’est de ruse que la ruse des hommes, puisqu’elle surpasse la ruse des femmes. » Dans l’un des contes des Mille et Une Nuits, l’héroïne se donne pour mission de changer cette phrase inscrite au frontispice d’une habitation.

Telle est la philosophie de Schéhérazade, la conteuse qui a su dompter le roi Shahryar, lequel avait décidé, pour se venger d’une humiliation, d’épouser chaque jour une jeune fille qu’il tuerait après la nuit de noces.

Pour échapper à ce sort, Schéhérazade lui narre une histoire chaque soir, le temps de l’amadouer et de lui faire renoncer à son génocide d’honneur. En mille et une nuits, grâce à sa finesse d’esprit et à son courage, elle met fin à la spirale de féminicides.

Après l’enseignement théorique, la pratique ?

Le conte, reflet fantasmé de la civilisation arabo-musulmane du IXe siècle, remet en question notre lecture du combat pour les droits des femmes. Des siècles après Schéhérazade, et vingt-cinq ans après l’adoption de la Déclaration et du Programme d’action de Pékin – l’un des plans les plus progressistes pour les droits des femmes –, les concernées attendent toujours les actes. Si les textes existent, leur application reste compliquée, surtout en milieu rural. Au fil des ans, le fossé se creuse entre le législateur et la réalité.

Seules 9 % des femmes accèdent à des postes de responsabilité, quand elles sont 53 % à suivre des études supérieures

Selon le récent rapport du McKinsey Global Institute sur l’évolution du droit des femmes sur le continent, l’Afrique du Nord se classe en queue de peloton en ce qui concerne leur inclusion économique : seules 9 % des femmes accèdent à des postes de responsabilité, quand elles sont 53 % à suivre des études supérieures.

Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie, eux, figurent dans le groupe des « peut mieux faire ». Mais la région rejoint la moyenne mondiale en ce qui concerne l’accès aux soins et atteint quasiment la parité dans l’accès à l’éducation.

Des différences d’un pays à l’autre

D’un pays à l’autre, les actions en faveur de l’intégration socio-économique et culturelle des femmes divergent. En janvier 2017, après consultation du Conseil supérieur des Oulémas, le roi Mohammed VI autorise les Marocaines à exercer le métier d’adoul (notaire de droit musulman). En Mauritanie, la même année, le Parlement rejette le projet de loi pénalisant les violences fondées sur le genre. Bis repetita l’année suivante.

Le protocole de Maputo [protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes], en vigueur depuis 2005, fait état de la préoccupation des États membres face au statu quo quant aux « pratiques néfastes et discriminations à l’égard des femmes », et ce en dépit de « l’engagement solennel pris par ces États d’éliminer toutes les formes de discrimination ». Le chemin est pavé de bonnes intentions, mais les attitudes et les mentalités peinent à changer.

Des textes religieux instrumentalisés ?

L’islam est souvent considéré comme un frein aux libertés individuelles des femmes maghrébines. Ici ou là, les textes religieux sont instrumentalisés pour faire taire la voix des femmes, ou comme argument par les défenseurs d’un féminisme universaliste qui s’arrogent l’exclusivité d’un combat mené avec un œil occidental.

Il nous faut penser et agir par nous-mêmes et pour nous-mêmes, en nous appuyant sur les vertus africaines

Il n’y a ni formule magique ni norme. Les spécificités culturelles et religieuses font partie de l’équation. Senghor écrivait dans sa Relecture africaine de Marx et d’Engels : « Si nous voulons être efficaces pour avancer en bâtissant progressivement notre avenir, il nous faut penser et agir par nous-mêmes et pour nous-mêmes, en nous appuyant sur les vertus africaines. »

Il faut ainsi miser sur des actions simples mais à fort impact. Des initiatives telles que les campagnes de sensibilisation favorisent les changements d’attitudes. L’inclusion des leaders traditionnels et religieux dans ces opérations est essentielle : des porte-étendards masculins auraient un impact sur les messages délivrés. Le label #HeforShe de l’ONU Femmes en est un bel exemple.

Une révolte timide 

Si l’on veut voir le verre à moitié plein, notons que le vent – encore timide – du changement s’est levé le long de la côte méditerranéenne. Les femmes maghrébines sont de plus en plus sensibles à l’importance de leur rôle dans la société.

La forte implication des Algériennes dans le mouvement du 22 février l’illustre. Chez le voisin tunisien, la députée et avocate Bochra Belhaj Hmida est parvenue après une quinzaine d’années de bataille à faire passer la loi contre les violences faites aux femmes.

Avancée majeure pour ce pays, où les femmes ont été en première ligne dans la révolution du jasmin. La Tunisie fait d’ailleurs partie des dix pays ayant le plus progressé à ce niveau, selon la Banque mondiale.

Révolution tranquille. Un peu à l’image de Schéhérazade, une féministe de son époque dont l’acte de sororité force le respect. Nous avons toutes un peu de Schéhérazade en nous.

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