Société

En Afrique du Sud, les oubliés de l’ANC face à la sécheresse et à l’endettement

La fondation Gift of the Givers distribue de l’eau aux habitants de Graaff-Reinet, le 14 novembre 2019.

La fondation Gift of the Givers distribue de l’eau aux habitants de Graaff-Reinet, le 14 novembre 2019. © Mike Hutchings/REUTERS

Deux ans après son arrivée au pouvoir, Cyril Ramaphosa, sous pression, ne parvient pas à enrayer le déclin des petites villes, en grande difficulté financière.

La pluie tombe sur la petite ville sud-africaine de Graaff-Reinet et sur son barrage à la retenue presque tarie. Dans le Karoo, la sécheresse a été particulièrement longue et dure. « Ces quelques gouttes, c’est de l’espoir, souligne Corene Conradie, une conseillère financière reconvertie dans le social. Mais même avec une retenue pleine, nous ne serions pas sûrs que de l’eau coule de nos robinets. »

La structure retient encore une eau brunâtre, mais ses tuyaux sont abîmés et ses murs s’effritent. Les services municipaux ne parviennent plus à maintenir l’édifice en état, et ce n’est pas seulement parce que la sécheresse dure déjà depuis deux ans dans cette région semi-désertique traditionnellement acquise au Congrès national africain (ANC) du président Cyril Ramaphosa.

« De l’eau, de l’eau ! »

À Graaff-Reinet, nombreux sont ceux qui ne comptent plus sur la mairie, à court d’argent, pour les approvisionner en eau. Certains ont choisi de se tourner vers des organisations qui creusent des forages et organisent des livraisons par camion.

C’est ce que fait Gift of the Givers, que dirige Corene Conradie. Chaque jour, les messages affluent sur son mobile via WhatsApp : « De l’eau, de l’eau ! Mon téléphone devient fou », raconte-t-elle, citant une crèche, une maison de retraite et même un agent de la circulation qui doit laver son uniforme. Si la situation dans laquelle se trouve Graaff-Reinet est intéressante, c’est parce qu’elle dit à la fois le déclin des institutions au cours de la dernière décennie et l’incapacité de Cyril Ramaphosa, en fonction depuis deux ans, à y remédier.

Le 13 février, dans son discours annuel sur l’état de la nation, le président a affirmé que son gouvernement était en train de reconstruire « les capacités de l’État là où elles [avaient] été le plus détruites » par la culture de corruption qui prévalait du temps de son prédécesseur, Jacob Zuma.

« Cette année, nous réparons les fondamentaux », a insisté Cyril Ramaphosa devant son auditoire. Mais sa présidence a été dépassée par les crises, à commencer par celle qui touche le fournisseur national d’électricité Eskom, sujet aux délestages, et par la crainte que l’Afrique du Sud ne perde sa cote de crédit, ce qui augmenterait le coût de sa dette et accentuerait la pression sur les entreprises en difficulté.

Désintégration locale

« [Cyril Ramaphosa] a de plus gros chats à fouetter, reconnaît Samantha Graham-Maré, députée de l’Alliance démocratique (opposition) et ancienne conseillère municipale. Je ne pense pas qu’il ait la moindre idée de ce qui se passe dans les petites villes. »

L’effondrement de Graaff-Reinet, qui est dirigé par l’ANC, est pourtant un bon exemple de ce que l’avenir pourrait réserver aux communes de moindre importance et, au-delà, au reste du pays. En dix ans, le nombre de municipalités en grande difficulté financière a presque doublé : en 2018, 125 d’entre elles étaient concernées, soit près d’une ville sur deux en Afrique du Sud.

Cette situation entraîne la désintégration de l’État ­postapartheid au niveau local, ce qui freine l’économie et contraint des acteurs privés à prendre le relais. « Les provinces et les petites villes sont à la dérive, constate Hento Davids, le directeur de la chambre de commerce de Graaff-Reinet. Nous sommes vraiment à un stade critique. »

Barrage de Nqweba, près de Graaff-Reinet, le 2 janvier.

Barrage de Nqweba, près de Graaff-Reinet, le 2 janvier. © KIM LUDBROOK/EPA/MAXPPP

 L’aide gouvernementale allouée aux victimes de la sécheresse ? C’était comme donner un tee-shirt à quelqu’un en hiver

Quelques mois après l’arrivée de Jacob Zuma au pouvoir, Graaff-Reinet avait été élue Ville sud-africaine de l’année. C’était en 2010, et, avec ses montagnes, ses vieilles maisons et ses monuments centenaires, elle était alors surnommée « le joyau du Karoo ».

C’est encore « une belle ville », « avec beaucoup de potentiel », insiste Hento Davids, mais elle est en déclin, surtout depuis qu’il a été décidé qu’elle fusionnerait avec d’autres communes, ce qui l’a laissée avec de lourdes dettes et dans l’incapacité de renflouer ses caisses pour payer des forages ou entretenir les infrastructures existantes.

Les citadins se plaignent aussi de ne voir que trop peu le maire ANC de la ville, Deon de Vos, qui est le vice-président d’une association de bonne gouvernance pour les municipalités sud-africaines. Il n’était d’ailleurs pas là lors de notre visite à Graaff-Reinet.

Pour le reste, les uns et les autres se renvoient la balle. Un porte-parole de Lindiwe Sisulu, la ministre de l’Eau, explique, à propos de la crise que traverse la commune, qu’il « est important de comprendre que si des causes naturelles sont à l’origine de la sécheresse qui dure depuis 2014, il y a aussi de vraies défaillances au niveau des autorités locales ».

« La municipalité ne fonctionne pas. Tout le monde s’en fiche, ils n’ont qu’à la laisser s’effondrer », rétorque Joe Kroon, un agriculteur de la région. Lui a dû laisser partir les trois quarts de sa main-d’œuvre et a regardé mourir dans la poussière son bétail et ce gibier qui attire tant les touristes. Il précise que l’aide gouvernementale allouée aux victimes de la sécheresse a été très insuffisante et mal répartie. « C’était comme donner un tee-shirt à quelqu’un en hiver », soupire-t-il.

Négligence nationale

La responsabilité de l’approvisionnement en eau incombe aux autorités locales, mais la négligence est profondément enracinée au niveau national, insistent l’opposition et les activistes. Ils accusent la ministre de tutelle d’avoir nommé dans son département des gens qui lui sont proches au sein de l’ANC en espérant qu’ils appuieraient son ambition de remplacer un jour Cyril Ramaphosa à la tête du parti.

L’intéressée n’a pas souhaité répondre à nos questions. Elle a toutefois rejeté les accusations de népotisme portées contre elle et affirmé que sa priorité était de présenter un « plan directeur » au cabinet du chef de l’État. Sa lecture ne sera pas réjouissante.

Selon les estimations, la fiabilité de l’approvisionnement en eau est à son plus bas niveau depuis 1996, malgré l’augmentation de l’offre depuis la fin de l’apartheid. Toujours selon les estimations officielles, près de 900 milliards de rands (52,2 milliards d’euros) seraient nécessaires au cours de la prochaine décennie pour réparer les infrastructures qui se sont délabrées, mais moins de 590 milliards de rands sont disponibles.

Comment imaginer, avec les difficultés économiques qui assombrissent les perspectives de l’Afrique du Sud et la fin du renflouement des grandes entreprises en difficulté, que le gouvernement disposera d’une quelconque marge de manœuvre fiscale pour aider les petites villes comme Graaff-Reinet ? « Ce serait un triste tableau : avoir un barrage au plus haut et devoir encore transporter des seaux jusqu’aux camions à eau ! » conclut Corene Conradie.

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