Religion

[Tribune] Dieu, les Saoudiens, le virus

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Mis à jour le 23 mars 2020 à 12h35

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

Un policier saoudien prie devant la Kaaba déserte, le 7 mars 2020 à la Mecque.

Un policier saoudien prie devant la Kaaba déserte, le 7 mars 2020 à la Mecque. © AP Photo/Amr Nabil /Sipa

Si les Saoudiens croyaient vraiment ce qu’ils prêchent, ils se seraient contentés, face au coronavirus, d’appeler tout le monde à implorer la clémence du Créateur. Mais en fermant la Grande mosquée de la Mecque, ils prouvent qu’ils peuvent faire preuve de bon sens, au même titre que des gouvernants agnostiques ou déistes.

L’Arabie saoudite a suspendu temporairement l’entrée des pèlerins sur son territoire. Riyad veut ainsi prévenir une épidémie au pays de La Mecque et de Médine : le Covid-19 se propagerait facilement à l’occasion des grands rassemblements du pèlerinage.

Qui pourrait blâmer le gouvernement saoudien de se soucier de la santé de ses citoyens ? C’est l’une des tâches essentielles de tout État qui se respecte. On ne peut donc que féliciter Riyad. Bravo, Riyad.

Dualité islamique

Cependant cette mesure de bon sens a une implication théologique inattendue : en agissant ainsi, l’Arabie saoudite prouve qu’elle ne souscrit pas au credo qu’elle n’a cessé de diffuser elle-même dans le monde musulman, et au-delà, depuis des décennies. Ce credo fruste et primaire, pour ne pas dire imbécile, a fait d’immenses dégâts dans le monde et a fait régresser la pensée, notamment dans le monde arabe.

Comment cela ? Eh bien, en gros, il y a deux façons de concevoir Dieu en islam. L’une, celle d’un Farabi ou d’un Ibn Roshd autrefois, des musulmans éclairés aujourd’hui, le conçoit comme l’Artisan du monde – et c’est tout. On ne peut le connaître qu’en étudiant son œuvre : le monde. Il faut donc se consacrer à la science, ou plutôt aux sciences : physique, biologie, astronomie, etc. C’est un acte pieux, autant que l’aumône ou la méditation.

L’autre conçoit Dieu comme un grand bonhomme sourcilleux, juché sur son nuage et observant continûment l’univers et surtout les hommes (Pourquoi cette fixette ? Pourquoi pas les bonobos ?).

On ne peut Le connaître que par ce que le Texte révélé nous en dit – et il faut prendre celui-ci au pied de la lettre. Si on nous parle de son « trône » dans la sourate II, eh bien il a vraiment un trône quelque part et il est vraiment assis dessus. (Léonard de Vinci n’a-t-il pas peint son auguste fessier dans la chapelle Sixtine ?)

Au pied du mur

Cette dualité n’est évidemment pas propre à l’islam. Elle traverse la pensée européenne depuis Aristote et son « premier moteur » ; et elle a été exprimée le plus clairement par Pascal, génie absolu mais hélas devenu intégriste borné après sa nuit de feu : « Je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bien voulu […] se pouvoir passer de Dieu ; mais il n’a pu s’empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n’a plus que faire de Dieu. »

La Kaaba, à La Mecque.

La Kaaba, à La Mecque. © Ashraf Amra/apaimages/SIPA

Si les Saoudiens croyaient vraiment ce qu’ils prêchent eux-mêmes de Djakarta à Dakar, de Riyad à Rabat, ils se seraient contentés d’appeler tout le monde à prier, à se prosterner, à implorer la clémence du Créateur. En prenant des mesures de bon sens, exactement les mêmes que celles qu’auraient prises des gouvernants agnostiques ou déistes, ils prouvent que lorsqu’ils sont au pied du mur ils savent que ce sont ces derniers qui ont raison.

Contre le décervelage

Un Dieu personnel, capricieux, intervenant à chaque instant dans le monde, qu’il s’agisse de permettre à Messi de marquer un penalty ou à un virus d’infecter tel ou tel pays, c’est de l’enfantillage, c’est le degré zéro de la pensée.

Espérons que les Saoudiens seront logiques avec eux-mêmes et qu’ils consacreront désormais les milliards de dollars du pétrole à la recherche scientifique

Ibn Roshd avait raison. Il nous faut agir dans ce monde qui nous est donné avec ses lois – qu’il nous faut découvrir. Espérons que les Saoudiens seront logiques avec eux-mêmes et qu’ils consacreront désormais les milliards de dollars du pétrole à la recherche scientifique et non à la diffusion d’une pensée bébête (« Abêtissez-vous ! » disait Pascal). Ils aideraient à concevoir des vaccins contre le Covid-19, Ebola, le sida, etc. Ils deviendraient ainsi des bienfaiteurs de l’humanité au lieu d’être les grands artisans du décervelage.

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