Politique

[Tribune] La résurrection de Joe Biden

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Mis à jour le 10 mars 2020 à 14h35

Par  Pap Ndiaye

Historien, professeur à Sciences Po Paris

Au cours d'une table ronde à Denver (Colorado), le 21 juillet.

Au cours d'une table ronde à Denver (Colorado), le 21 juillet. © Brennan Linsley/AP/SIPA

Donné pour politiquement mort, Joe Biden a fait mentir les pronostics, en se remettant dans la course à l’investiture démocrate face à Bernie Sanders. Et si il est loin d’être enthousiasmant, il apparaît comme le plus susceptible de le battre Donald Trump.

En quelques jours, les étoiles se sont alignées en faveur de Joe Biden. Lui qui était pratiquement mort et enterré il y a une semaine, après trois échecs douloureux dans les primaires de l’Iowa, du New Hampshire et du Nevada, vient de réaliser un spectaculaire come-back, inédit dans l’histoire récente de la politique américaine. Lui qui faisait jusqu’à présent figure de loser dans la course à l’investiture démocrate pour la présidentielle affiche désormais le large sourire du miraculé.

Lors du Super Tuesday, dix États ont voté majoritairement pour l’ancien vice-président (VP) de Barack Obama, contre quatre pour Bernie Sanders. Après la primaire de Caroline du Sud, qui a confirmé le ralliement massif des électeurs africains-américains à sa candidature, les centristes Pete Buttigieg et Amy Klobuchar ont renoncé juste à temps pour lui donner un grand coup de pouce lors de ce tournant de la campagne.

Duel épique

La remontée spectaculaire de Biden a réduit à néant l’espace politique de Mike Bloomberg, qui a jeté l’éponge sitôt connus ses piteux résultats, après avoir dilapidé un demi-milliard de dollars. Elizabeth Warren a elle aussi abandonné, en prenant acte d’une candidature qui n’aura pas réussi à menacer Bernie Sanders, à gauche du Parti démocrate. Les primaires démocrates sont donc sur le point de se réduire à un combat entre deux hommes, un duel épique entre « Joe » le centriste et « Bernie » le gauchiste.

Biden compte désormais 433 délégués, contre 388 pour Sanders : la différence n’est pas nette, mais les primaires à venir se déroulant dans des États qui penchent plutôt du côté de l’ex-VP, celui-ci peut raisonnablement espérer une nomination pour affronter Donald Trump en novembre.

Reste que, pour l’emporter, le candidat démocrate devra relever le difficile défi de rassembler bien au-delà de tout l’électorat composite de son parti, historiquement composé d’un assemblage de groupes socialement hétérogènes aux intérêts parfois opposés, allant des minorités des ghettos urbains aux classes moyennes supérieures des banlieues chics.

Jusqu’aux années 1960, les démocrates comptaient même parmi leurs membres et électeurs les pires racistes du Sud, partisans de la ségrégation, et les ouvriers blancs du Nord. Les Noirs, eux, donnaient la préférence – là où ils pouvaient voter – au Parti républicain, ne serait-ce que par fidélité à Abraham Lincoln, le président qui abolit l’esclavage.

Depuis l’époque de John Kennedy, le Parti démocrate s’est tourné vers les minorités, en premier lieu les Africains-Américains, abandonnant aux républicains l’électorat blanc conservateur du Sud. Mais il rassemble aussi la majorité des votants hispaniques et juifs, des jeunes et des diplômés. Enfin, le Parti démocrate est le parti des villes – il est à la tête des deux tiers des plus grandes cités américaines – alors que les républicains dominent les petites villes et les campagnes.

Rééquilibrage politique

D’un point de vue sociologique, il est donc certain que les démocrates ont l’avantage, car l’Amérique qui connaît aujourd’hui un essor démographique est celle des villes et des minorités. La base électorale des républicains, blanche et plus âgée, tend au contraire à se réduire. De fait, en 2016, Hillary Clinton avait remporté 3 millions de voix de plus que Donald Trump. Le candidat républicain ne fut finalement élu que grâce à un système électoral vermoulu.

D’un point de vue idéologique, le Parti démocrate est très hétéroclite. Il rassemble les équivalents de La France insoumise et de La République En marche. Sur son flanc gauche, on trouve les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), une organisation qui soutient les candidats démocrates les plus progressistes. Parmi ses militants figure la brillante Alexandria Ocasio-Cortez, jeune élue de New York et soutien important de Sanders, qui n’a d’ailleurs rejoint officiellement le Parti démocrate qu’en 2019.

Le candidat à la présidentielle Bernie Sanders est soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez dans sa campagne électorale, le 10 février 2020.

Le candidat à la présidentielle Bernie Sanders est soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez dans sa campagne électorale, le 10 février 2020. © Andrew Harnik AP/SIPA

Sur son flanc droit se situe la coalition Blue Dog, formée d’élus comme Joe Manchin, sénateur de Virginie-Occidentale, qui joint volontiers son vote à celui des républicains sur de nombreux sujets. Si Ocasio-Cortez et Manchin font partie du même camp, ils ne sont d’accord sur rien. Le candidat démocrate aura pourtant besoin de tout le monde s’il veut avoir une chance de remporter l’élection en novembre.

Il aura heureusement plusieurs atouts dans sa manche. La Constitution, tout d’abord : il devra choisir un colistier qui deviendra son vice-président (ou sa vice-présidente) en cas de victoire et aura ainsi l’occasion de réaliser un rééquilibrage politique. En 1960, John Kennedy avait ainsi choisi un allié du Texas conservateur en la personne de Lyndon B. Johnson.

À l’inverse, Jimmy Carter, démocrate centriste du Sud, avait misé en 1976 sur Walter Mondale, sénateur progressiste du Minnesota. Barack Obama, en 2008, avait quant à lui opté pour Biden, susceptible de rassurer l’électorat centriste.

Et il y a quatre ans Hillary Clinton avait commis l’erreur fatale de désigner Tim Kaine, sénateur centriste de Virginie, qui ne lui apporta rien politiquement, alors qu’un colistier comme Bernie Sanders aurait attiré les électeurs progressistes. S’il remporte l’investiture, Joe Biden pourrait par exemple se tourner vers Elizabeth Warren, sur son aile gauche. Le parti serait ainsi en ordre de marche pour la bataille finale.

L’autre atout du candidat démocrate est Trump lui-même. Car la priorité d’une part majoritaire de l’électorat démocrate est de se débarrasser d’un président honni. C’est d’abord pour cela que Biden s’impose aujourd’hui. Il n’est pas enthousiasmant, loin de là, mais il apparaît comme le plus susceptible de le battre. Et si la crise sanitaire et financière liée au coronavirus devait s’aggraver, c’est l’argument principal de Trump – la bonne santé de l’économie – qui partirait en fumée. Rien n’est donc joué !

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