Politique

L’impossible mission de Ghassan Salamé en Libye

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Mis à jour le 06 mars 2020 à 15h20
L’envoyé spécial de l'ONU en Libye, Ghassan Salamé, le 18 février 2019 à Genève.

L’envoyé spécial de l'ONU en Libye, Ghassan Salamé, le 18 février 2019 à Genève. © Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA

Le médiateur de l’ONU pour la Libye a fini par renoncer à sa charge. Pour raisons médicales, officiellement. Mais le manque de bonne volonté des médiateurs pourrait avoir eu raison de sa patience.

Il n’en pouvait plus. Après plus de deux ans de tentative de médiation entre les Libyens, Ghassan Salamé laisse son poste d’émissaire spécial de l’ONU à qui le voudra. Raison invoquée par l’intéressé sur Twitter le 2 mars : un état de santé qui « ne [lui] permet plus de subir autant de stress ».

Nouvelle guerre civile, incessantes ingérences extérieures, rivalités entre les médiateurs internationaux, risque aggravé de partition du pays… La mission du Libanais, débutée en juillet 2017, a tourné au cauchemar. Difficile pourtant de lui en faire porter l’entière responsabilité.

Échec personnel

Moins d’un an avant qu’il n’annonce son départ, Ghassan Salamé semblait pourtant avoir vu le ciel libyen se dégager. Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar paraissaient avoir trouvé un compromis politique à Abou Dhabi en février 2019, et les Libyens se dirigeaient vers une inespérée conférence de réconciliation, prévue mi-avril à Ghadamès, au terme d’une période de consultations à travers le pays.

Certes, le maréchal avançait ses troupes dans le Fezzan, mais ces mouvements ne laissaient pas forcément augurer une attaque imminente de la capitale. Il la lance pourtant le 4 avril et Ghassan Salamé regarde, impuissant, la situation dégénérer en guerre civile ouverte. « Il a vécu comme un échec personnel l’offensive de Haftar sur Tripoli, alors que son patron, António Guterres, se trouvait sur le territoire libyen », raconte un familier du dossier.

La guerre ne se poursuit pas à cause de Haftar ou de Sarraj, mais en raison des influences étrangères

En quelques mois, le pays devient « le plus grand théâtre de guerre de drones au monde », selon le secrétaire général des Nations unies. La Turquie et les Émirats arabes unis en particulier s’engagent derrière leurs protégés respectifs, envoyant cargos et avions d’armes au mépris de l’embargo onusien.

Tout le processus politique est à relancer pour Salamé, qui fait face à des critiques des deux camps. Pour Tripoli, l’impartialité de l’émissaire, qui échoue à condamner explicitement les Émirats et Haftar, est en cause.

Un serpent de mer : l’un de ses prédécesseurs, l’Espagnol Bernardino Leòn, avait été épinglé pour des mails échangés avec le ministre émirati des Affaires étrangères en 2014 à propos de la situation libyenne. Les autorités de l’Est, elles, reprochent à l’ONU d’autoriser la chienlit des milices dans la capitale, quand d’autres pointent la mise à l’écart des kadhafistes.

Ingérence des puissances étrangères

Se heurtant aux inimitiés locales, Ghassan Salamé change de braquet mi-2019, avec l’aide d’Angela Merkel. La chancelière allemande propose d’accueillir à Berlin une conférence qui réunira les États impliqués.

« Le constat fait alors, c’est que la guerre ne se poursuit pas à cause de Haftar ou de Sarraj, mais en raison des influences étrangères », décrypte un observateur de la crise libyenne. Initialement prévue en octobre 2019, la rencontre est repoussée plusieurs fois sur fond de polémique quant aux pays conviés, des États africains notamment appréciant peu d’être snobés.

Elle se tiendra finalement en janvier cette année, et débouchera sur un appel à respecter l’embargo sur les armes et la trêve. Non contraignante, la promesse ne coûte rien aux principaux concernés – qui reprennent leurs exportations vers la Libye « à peine l’encre de la déclaration séchée », condamne António Guterres en février dernier.

La controverse sur les États invités à Berlin l’illustre : Ghassan Salamé aura passé beaucoup de temps à calmer le jeu avec… les médiateurs eux-mêmes. Les derniers mois de son mandat ont ainsi été marqués par le malentendu avec l’Afrique, celle-ci s’estimant « méprisée », selon un diplomate congolais. « Denis Sassou Nguesso, qui dirige le Comité de haut niveau de l’UA sur la Libye, n’a été invité que quelques jours avant Berlin ! » abonde notre observateur.

On n’organise pas d’élections quand le canon tonne !

À vrai dire, dès le début de sa mission, Ghassan Salamé a dû composer avec des initiatives de médiation plus ou moins opportunes, auxquelles il n’a eu d’autre choix que d’accorder la caution onusienne.

Sa feuille de route initiale prévoyait d’avancer méthodiquement sur le chemin de la réconciliation, avec l’horizon d’élections générales à même de donner des institutions légitimes au pays. Le plan français lancé en 2017 renverse la table en faisant de la tenue des scrutins un impératif à atteindre au plus vite. Les Français fixent même une date butoir, alors que des combats sporadiques ont lieu autour de Tripoli.

« On n’organise pas d’élections quand le canon tonne ! » dira dans nos colonnes Ghassan Salamé. Pour autant, l’échec prévisible du plan français n’aura pas offert davantage de marge de manœuvre au Libanais, dont l’organisation, faut-il le rappeler, est tributaire de la bonne volonté de ses membres… Laquelle continue cruellement de faire défaut sur le dossier libyen.

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