Politique économique

[Tribune] Faut-il vraiment craindre les prêts chinois ?

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Mis à jour le 12 mars 2020 à 12h23
Le président chinois Xi Jinping entouré de plusieurs chefs d’État africains lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC), en septembre 2018 à Pékin.

Le président chinois Xi Jinping entouré de plusieurs chefs d’État africains lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC), en septembre 2018 à Pékin. © How Hwee Young/AP/SIPA

Nombre des prêts accordés par la Chine aux pays africains au cours de la dernière décennie sont adossés aux ressources (pétrole, gaz, mines). Un système risqué, mais qui présente aussi des opportunités, selon une étude réalisée par le think tank Natural Resource Governance Institute (NRGI).

• Hervé Lado est responsable de Natural Ressource Governance Institute (NRGI) pour la Guinée.

• David Mihalyi et analyste économique senoir pour NRGI, chercheur à la Central European University.

Les accords sur les infrastructures et l’énergie que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a signés lors de sa tournée africaine de février, notamment au Sénégal et en Angola, interrogent sur le rôle que jouent les ressources naturelles dans les deals entre l’Afrique et les grandes puissances.

Le rapide réendettement actuel du continent pointe la responsabilité des prêts accordés par la Chine au cours de la dernière décennie, nombre d’entre eux étant adossés aux ressources, ou en anglais, Resource-Backed Loans (RBL).

Deals complexes et risqués

Un RBL est un prêt consenti à un État ou à une entreprise publique par un autre État, une entreprise privée ou une institution financière internationale (IFI), et pour lequel les ressources (pétrole, gaz, mines) servent de moyen ou de garantie de remboursement.

L’analyse réalisée par le think tank Natural Resource Governance Institute (NRGI) sur 52 RBL dans 14 pays, dont 11 africains, sur la période 2004-2018, pour un total de 164 milliards de dollars, souligne les risques et les opportunités liés à ces deals complexes.

Les prêteurs publics, en premier lieu la Chine, en sont les plus importants fournisseurs, et, en Afrique subsaharienne, les RBL sont pratiqués depuis les années 1990 en Angola, les plus récents remontant à 2017 en Guinée et en 2018 au Ghana.

La plupart des RBL sont orientés vers des projets d’infrastructures et ont permis aux pays de s’équiper : le barrage de Bui au Ghana, l’électrification rurale au Zimbabwe, des routes au Soudan du Sud et des logements en Angola.

Ils peuvent être structurés de manière à atténuer la volatilité des cours des matières premières, de sorte que lorsque les cours sont bas, les emprunteurs limitent la pression sur les finances publiques, comme dans le nouvel accord de 2017 entre Glencore et le Tchad.

En tout état de cause, en cas de nécessité de renégocier, le RBL est plus favorable, en raison du faible nombre de créanciers et de la forte interdépendance entre l’emprunteur et le prêteur. En plus, les données montrent que les pays africains ont pu obtenir des taux moins élevés avec les RBL chinois qu’avec les prêts commerciaux.

Recours obligatoire à des prestataires chinois

Plus de la moitié des RBL en Afrique proviennent de deux banques publiques chinoises, la Banque de développement et la China Eximbank ; les principaux emprunteurs étant l’Angola (24 milliards de dollars), la Guinée (20), le Congo (5,1) et la RD Congo (3,5).

Sans surprise, les deux tiers des RBL ont été consentis à des pays ayant une note médiocre ou insuffisante à l’Indice de gouvernance des ressources (RGI). Ce qui est cohérent avec le constat suivant selon lequel les RBL sont opaques. En effet, l’accord de prêt a été rendu public dans un seul cas (Sicomines en RD Congo), qui plus est avec des données très partielles.

Ouvriers chinois sur le chantier de la grande mosquée d'Alger, juillet 2012. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Par ailleurs, les RBL chinois sont souvent groupés avec des accords obligeant au recours à des prestataires chinois, de sorte qu’une évaluation du seul point de vue de la dette perdrait de vue d’autres éléments majeurs comme la qualité et la valeur des infrastructures ou le défaut de concurrence pour l’accès aux ressources en jeu.

Dix pays gravement endettés sur quatorze

L’opacité des RBL contraste pourtant avec une prise de conscience croissante des risques des prêts secrets pour les finances publiques. Sur les 14 pays qui en ont bénéficié, 10 ont été confrontés à de graves problèmes d’endettement à la suite de l’effondrement des cours des matières premières en 2014, les RBL jouant souvent un rôle majeur, comme au Congo, où ils ont atteint 65 % du PIB en 2016, ou encore au Soudan du Sud, où le remboursement des avances pétrolières a, en 2017 et 2018, absorbé plus de 95 % des recettes y afférentes.

Il est nécessaire que ces prêts, souvent contractés par les sociétés d’État, soient inscrits au budget de l’État et approuvés comme les autres engagements financiers importants. In fine, alors qu’un regain d’intérêt est observé pour les RBL avec de récents accords en Guinée et au Ghana, les emprunteurs, les prêteurs, les IFI et les acteurs de la société civile gagneraient à convenir de règles de prudence et de redevabilité, en faisant la lumière sur les coûts et les avantages pour le pays emprunteur.

C’est ainsi qu’à juste titre l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) a fait de la transparence sur ces deals complexes une des conditions à la validation des pays membres.

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