Politique

[Tribune] Israël : l’inoxydable « Bibi »

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Par  Maxime Perez

Journaliste spécialiste d'Israël

Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien.

Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien. © Debbie Hill/AP/SIPA

Animé par l’énergie du désespoir et une addiction évidente au pouvoir, Benyamin Netanyahou est sorti, contre toute attente, vainqueur du scrutin du 2 mars. A 70 ans, il prouve ainsi qu’il reste un monstre politique sans adversaire à sa mesure.

En Israël, le terme « statu quo » est riche de sens. Il renvoie généralement à l’impasse du conflit avec les Palestiniens, évoque aussi les accords octroyant à la Jordanie le contrôle des lieux saints musulmans à Jérusalem et, enfin, veille à préserver la mainmise des autorités religieuses sur la réglementation de certains aspects de la vie quotidienne, obtenue dès la création de l’État juif.

À présent, il est associé au blocage politique qui, depuis avril 2019 et l’organisation de trois élections législatives, fait d’Israël un pays ingouvernable.

Une victoire aussi inattendue que magistrale

Tout indique que le scrutin du 2 mars s’inscrira comme un nouvel épisode de cette paralysie institutionnelle. Si Benyamin Netanyahou est sorti vainqueur de cette ultime bataille, son bloc parlementaire n’a obtenu que 58 sièges sur les 61 requis pour gouverner : il n’est donc toujours pas en mesure de former une coalition. À l’aube de son procès pour corruption, prévu le 17 mars, son horizon paraît s’assombrir. Et pourtant, le Premier ministre israélien vient de signer une victoire aussi inattendue que magistrale.

Ne s’interdisant aucun excès, « Bibi » a inondé les réseaux sociaux de vidéos appelant ses militants au sursaut

Certes animé par l’énergie du désespoir et une addiction évidente au pouvoir, l’inoxydable « Bibi » a prouvé qu’il reste un monstre politique sans adversaire à sa mesure. À 70 ans, il a mené une campagne acharnée, haranguant ses troupes, du matin au soir, aux quatre coins du pays, dans des meetings à l’américaine où il a inlassablement fait le récit de ses exploits d’homme d’État.

Ne s’interdisant aucun excès, le même a inondé les réseaux sociaux de vidéos appelant ses militants au sursaut… et est même allé jusqu’à se rendre au stade Teddy un soir de match ­– l’antre du Beitar Jérusalem et des nationalistes israéliens – pour se faire acclamer tel un empereur.

La presse israélienne, à qui Netanyahou livre une guerre larvée, le compare à l’empereur Néron

La presse israélienne, à qui Netanyahou livre une guerre larvée depuis qu’il est poursuivi pour différentes affaires, ose la comparaison avec Néron. « Je le vois se dresser pour contempler son pays dévoré par les flammes, écrit Sima Kadmon dans les colonnes du quotidien Maariv. Il ne quittera ses fonctions qu’en appliquant la politique de la terre brûlée. »

Ses détracteurs veulent l’en empêcher et rêvent de lui donner l’estocade. Leur objectif déclaré : le vote d’une loi l’obligeant à interrompre son règne politique, entré dans sa douzième année consécutive. Quelle que soit l’issue de cette démarche, elle n’efface en rien l’échec de l’opposition israélienne. Vainqueur en septembre, le parti « Bleu Blanc » n’a pas été en mesure de confirmer les espoirs placés en lui par les électeurs. La campagne menée par l’ancien général Benny Gantz a abusé du « Tout sauf Bibi », pensant que le slogan ferait toujours recette et que les déboires judiciaires de Netanyahou scelleraient, avant l’heure, le sort des élections.

Un avatar édulcoré du Likoud

Sur le fond, l’ancien général est apparu sans charisme ni idées, et n’a livré aucune opposition franche, allant jusqu’à refuser un débat télévisé. Finalement, il conforte l’impression que sa formation n’est qu’un avatar édulcoré du Likoud, comme en témoigne son soutien au « deal du siècle » de Donald Trump ou sa surenchère sécuritaire à l’égard des groupes armés palestiniens à Gaza, sans effet sur les populations cibles des roquettes du Hamas.

Les couches défavorisées ont depuis longtemps trouvé comme échappatoire la fierté nationale et le messianisme religieux

La gauche israélienne n’a guère été plus inspirée. À l’agonie, le Parti travailliste doit sa survie à une alliance avec le parti d’extrême gauche Meretz, avec lequel il occupait près de la moitié du Parlement israélien, la Knesset, à l’illustre époque des accords d’Oslo, plus que jamais proches des oubliettes de l’Histoire.

Ses appels à la paix sonnent creux face à une opinion majoritairement de droite qui s’est accommodée du conflit et semble de plus en plus indifférente au sort des Palestiniens. Dans les anciens bastions travaillistes, le discours social est inaudible. Les couches défavorisées ont depuis longtemps trouvé comme échappatoire la fierté nationale et le messianisme religieux.

Et si la nouvelle gauche israélienne était incarnée par ses citoyens arabes ? C’est l’ambition d’Ayman Odeh, dont la très hétéroclite Liste unifiée – où cohabitent des partis laïcs avec un mouvement islamiste – a grignoté de nouveaux sièges à la Knesset.

La mobilisation massive de l’électorat arabe israélien est une réponse à la dérive populiste et annexionniste du Likoud

À la tête de la troisième force politique du pays, il reste pressenti comme le futur chef de l’opposition israélienne dans l’hypothèse où Netanyahou et Gantz finiraient par gouverner ensemble. Pour nombre d’observateurs, la mobilisation massive de l’électorat arabe israélien est une réponse à la dérive populiste et annexionniste du Likoud et de ses alliés au pouvoir. « Le signe qu’il faudra le considérer très bientôt comme un partenaire », ose glisser Amit Segal, éditorialiste de droite.

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