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Cet article est issu du dossier «Tunisie : un nouveau départ ?»

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Agroalimentaire

En Tunisie, zoom sur l’agriculture du futur

Récolte et séchage de tomates 
dans le gouvernorat de La Manouba, 
près de Tunis.

Récolte et séchage de tomates dans le gouvernorat de La Manouba, près de Tunis. © ZUMA/REA

Nouvelles technologies, mutualisation des moyens, changement de pratiques… Les exploitants tunisiens, petits et grands, se distinguent par leur esprit d’innovation.

Les Nations unies classent la Tunisie parmi les pays « pauvres en eau », avec 450 m3 disponibles par habitant et par an. Un chiffre derrière lequel se cache la spirale infernale du changement climatique : augmentation de la température, pluviométrie aléatoire, production agricole en berne et, in fine, baisse des revenus.

Dès 2013, la Banque mondiale avertissait que, du fait du réchauffement climatique, la croissance agricole pourrait baisser de 0,3 à 1,1 point de pourcentage par an jusqu’en 2050. Cette récession, couplée à la hausse attendue des prix des produits agricoles importés, devrait coûter entre 2 et 2,7 millions de dollars à l’économie sur trente ans.

Malgré ces avertissements, les autorités ont continué de promouvoir une agriculture intensive, se félicitant des bons résultats des filiales oléicoles et fruitières (dattes, agrumes) et occultant les déficits dus à l’importation massive de céréales et d’intrants… Jusqu’à récemment.

« Quand l’Iresa [Institut de la recherche et de l’enseignement supérieur agricoles] m’a expliqué qu’il réfléchissait à des programmes de substituts aux intrants, l’eau y compris, j’ai réalisé qu’il y avait enfin une vraie prise de conscience », se félicite Rim Mathlouti, présidente de l’Association tunisienne de permaculture (ATP).

Une ouverture dont la jeune femme compte bien profiter : elle souhaite élaborer un double master en partenariat avec le pôle de compétitivité français AgroParisTech.

Séquenceur ADN

Méthode de culture intégrée et évolutive s’inspirant d’écosystèmes naturels et de techniques traditionnelles, la permaculture s’adapte très bien à l’appauvrissement du sol subi par la Tunisie. L’Agence de la vulgarisation et de la formation agricoles (AVFA) la considère d’ailleurs comme une « technique innovante », ouvrant la voie à des aides aux agriculteurs souhaitant s’y conformer. En septembre 2019, elle a également signé une convention avec l’ATP pour que cette dernière forme les employés de l’agence à la permaculture.

La très scientifique et moderne Banque nationale des gènes (BNG) remet également le passé au goût du jour en préservant et en multipliant les génotypes autochtones grâce à des équipements de pointe, dont un séquenceur ADN. Des semences distribuées ensuite aux 118 agriculteurs volontaires pour les faire pousser in situ. En 2018, le directeur de la BNG, M’Barek Ben Naceur, a même décidé de passer à la vitesse supérieure : au lieu de récupérer seulement l’équivalent des semences de blé fournies, il a racheté toute la production afin de diffuser plus rapidement ces variétés.

Résultat, la récolte est passée de 13 tonnes en 2018 à 19 t en 2019. « En cas d’année sèche, comme cela va être le cas cette saison, les semences autochtones produiront tout de même un peu, alors que les variétés importées ne produiront rien », explique le spécialiste des céréales. Une récolte garantie et à moindre coût puisque ces types de blés sont moins gourmands en produits phytosanitaires.

« Il faut que la Tunisie retrouve son “régime méditerranéen” : notre terre n’est pas faite pour une agriculture intensive de céréales ni pour des races de vaches laitières qui exigent de l’herbe grasse. Nous devons maximiser nos potentiels et non forcer la nature », estime Karim Daoud, président du Syndicat national des agriculteurs (Synagri).

La course à la productivité est d’autant plus vaine que la Tunisie souffre d’un fort morcellement des terres (70 % des paysans possèdent des exploitations de moins de 10 ha), qui rend difficile une augmentation des rendements. Résultat, les exploitants doivent soit vendre à des grandes sociétés agricoles, au risque de transformer le paysage rural en vastes champs de monoculture, soit se contenter d’une production vivrière.

Renaissance des coopératives

Pour y remédier, le ministère de l’Agriculture redécouvre les avantages des coopératives. Décriées après l’échec de la collectivisation forcée des années 1960, celles-ci renaissent. Alors que seuls 8 % des agriculteurs ont accès aux crédits bancaires, les coopérants, par la force du nombre, peuvent par exemple obtenir des rabais auprès des fournisseurs ou bénéficier d’une couverture maladie.

En 2019, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement ont publié un rapport poussant l’État à moderniser ses sociétés mutuelles de services agricoles (SMSA) en les rendant moins contraignantes – le type de cultures est imposé aux adhérents – et à leur trouver un modèle de financement viable.

Si l’agriculture se tourne de plus en plus vers le passé pour se trouver un futur, la technologie 4.0, celle des objets connectés, est également mise à contribution. Elle peut non seulement faciliter une agriculture raisonnée, mais aussi conserver et attirer les jeunes dans les régions touchées par la désertification rurale. Sur les 191 start-up labellisées par l’État, 11 travaillent dans le domaine prometteur de « l’agritech ». Et, pour exemple, en 2019, la Tunisie a signé avec la Corée du Sud un partenariat portant sur l’utilisation de drones pour cartographier le centre du pays afin d’améliorer les rendements.


Ils font bouger les lignes

  • Yasser Bououd, génie de l’agritech
Yasser Bououd, fondateur de la start-up Ezzayra, le 27 Février 2020.

Tunisie, Tunis : Yasser Bououd, startup Ezzayra, pose dans son bureau au centre Urbain Nord le 27 Février 2020. © Ons Abid pr JA © Ons Abid pour JA

Rentré en Tunisie en 2006 après avoir passé cinq ans au Canada, où il a obtenu son diplôme d’ingénieur en génie logiciel, Yasser Bououd s’aperçoit, en reprenant l’exploitation familiale, des difficultés auxquelles sont confrontés les agriculteurs.

80 % des petits agriculteurs ont plus de 50 ans et ne peuvent plus tout assumer

« On a un champ de dix hectares, ce qui n’est pas énorme. Mais j’ai souffert, par exemple, de sans cesse devoir aller ouvrir et fermer des vannes. Et j’ai pris conscience du coût réel de 1 kg de légumes », se souvient-il.  Alors le soir, le mathématicien conçoit des programmes de pilotage de l’irrigation à distance, de gestion des stocks, de traçabilité, de comptabilité… En mars 2019, sa société, Ezzayra, cofondée avec Aymen Elfadhel et Youssef Garouachi, fait partie de la première cohorte de PME labellisées dans le cadre du Startup Act.

Yasser Bououd aide aussi les agriculteurs à changer leurs pratiques, en montrant qu’irriguer pendant la journée en période de sécheresse est inutile et que le faire la nuit permet d’utiliser 30 % à 50 % d’eau en moins. Il espère lever 645 000 euros de fonds cette année en mettant en avant ses grands clients, parmi lesquels le groupe Poulina, ou encore la société oléicole CHO. « L’IoT [internet des objets] est accessible à tous, tient-il à préciser. Y compris aux petits agriculteurs, dont 80 % ont plus de 50 ans et qui ne peuvent plus tout assumer. La technologie peut les aider. »

  • Jihed Bitri, permaculture moderne
Jihed Bitri, agriculteur en permaculture

Tunisie, Tebourba : Jihed Bitri, agriculteur permaculture, propriétaire de la ferme « L’Hérédium » du côté de Tebourba, pose dans son jardin maraîcher le 01 mars 2010. © Ons Abid pr JA © Ons Abid pour JA

Son jardin maraîcher d’à peine 25 ares lui permet de se verser un « revenu de cadre supérieur », d’employer deux permanents et trois saisonniers, et de fournir chaque semaine un panier de légumes à une quarantaine de familles.

Mes tracteurs, ce sont les lombrics, et mes engrais, l’humus

« L’Hérédium [nom de sa ferme] est la preuve que la permaculture, ça marche. Mais attention, ce n’est qu’une méthode, pas un projet », avertit l’ancien ingénieur devenu agriculteur en 2016.

C’est d’ailleurs en scientifique que le quadragénaire a pensé la reconversion d’une partie du terrain familial, jusqu’alors consacré à la monoculture de l’olivier. La diversification prônée par la permaculture permet des récoltes et, donc, des revenus toute l’année.

Autre avantage : nul besoin de disposer de capitaux préalables pour acheter des machines ou des engrais. « Mes tracteurs, ce sont les lombrics, et mes engrais, l’humus », explique Jihed Bitri à ses convives lors des tables d’hôte qu’il organise chaque dimanche.

  • Amor Slama, chante des coopératives
Amor Slama.

Tunisie, Mornag : Amor Slama, coopérative agricole pose dans la CAVE VITIGOLE DE MORNAG le 25 février 2020 . © Ons Abid pr JA © Ons Abid pour JA

Sans les coopératives, la Tunisie ne produirait plus de vins depuis longtemps

Amor Slama est formel : les coopératives sont le meilleur moyen pour les petits et les moyens agriculteurs d’obtenir un prix minimum garanti, mais aussi d’assurer une qualité du produit « de la fourche à la fourchette ». Et sans elles, la Tunisie ne produirait plus de vins depuis longtemps… Alors qu’elle le faisait depuis l’Antiquité !

« À l’indépendance, les exportations vers la France ont diminué, et l’agriculture a souffert : on a arraché quasiment tous les citronniers. Sans les coopératives, on aurait fait pareil avec les vignes ! »

Si l’État a ensuite favorisé la replantation de citronniers, pas sûr qu’il aurait fait de même avec les ceps. Ce sont les coopératives qui ont soutenu les viticulteurs et ont permis de trouver de nouveaux marchés (notamment en Allemagne). Sans elles, avec ses 12 ha de vignes, Amor Slama aurait abandonné. Aujourd’hui, il appartient au label « Les Vignerons de Carthage », promu par le gouvernement dans le cadre de l’agrotourisme

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