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Cet article est issu du dossier «Tunisie : un nouveau départ ?»

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Économie

Tunisie – Hakim Ben Hammouda : « Il faut construire un nouveau contrat social »

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Hakim Ben Hammouda en 2014

Hakim Ben Hammouda en 2014 © Nicolas Fauqué/AMB

Ancien ministre de l’Économie et des Finances, l’économiste Hakim Ben Hammouda estime que seuls une vision claire et fédératrice, la poursuite de la stabilisation de la situation économique et un grand programme d’investissements pourraient relancer l’économie tunisienne. Explications.

Ancien ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement Mehdi Jomâa (2014-2015), Hakim Ben Hammouda, 58 ans, a été régulièrement cité parmi les favoris pour conduire le nouveau gouvernement, fonction qui est finalement échue en février à Elyes Fakhfakh.

Économiste familier des institutions internationales, au sein desquelles il a effectué une grande partie de sa carrière (Nations unies, Organisation mondiale du commerce), ce libéral est sans étiquette, mais de conviction centriste. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Sortir du désenchantement. Des voies pour renouveler le contrat social tunisien, paru en mars 2019 aux éditions Nirvana.

Jeune Afrique : Comment le pays se porte-t-il sur le plan financier et économique ?

Hakim Ben Hammouda : La baisse de l’inflation, du déficit public et de la balance des paiements, ainsi qu’une stabilisation de l’endettement augurent d’un assainissement de la situation. Néanmoins, les facteurs structurels sont bloqués : l’investissement et la croissance sont très faibles, sans nouvelles perspectives. Le défi est de dépasser ce blocage et de stopper le recul de la compétitivité et des exportations. Une tâche titanesque !

Quatre mois après les élections, aucun programme économique n’a été mis en place, et l’émiettement du Parlement laisse dubitatifs les bailleurs de fonds

Ces dernières années, l’incapacité des différents gouvernements à gérer la situation économique a engendré de grandes incertitudes et une défiance de la part des investisseurs et des acteurs économiques. Les bailleurs de fonds internationaux sont dans un attentisme parfois teinté de crainte : quatre mois après les élections générales, aucun programme économique n’a été mis en place, beaucoup d’engagements pris n’ont pas été respectés, et l’émiettement du Parlement les laisse dubitatifs quant à la capacité du nouveau gouvernement à opérer les réformes nécessaires. Or la confiance de la communauté internationale est essentielle.

La Tunisie peut-elle rebondir ?

Ce doit être la priorité du projet gouvernemental. Ce rebond dépend de plusieurs conditions : une vision claire et fédératrice, la poursuite de la stabilisation de la situation économique et un grand programme d’investissements, notamment dans les infrastructures. Ces éléments généreront la confiance et relanceront l’économie.

Vous préconisez « un nouveau contrat social » qui réunisse les Tunisiens. En quoi est-ce une priorité ?

État civil et citoyenneté, modernisation de l’économie, promotion sociale et prise en charge par l’État moderne de la solidarité et des libertés individuelles composent le contrat social spécifique à l’expérience politique tunisienne. Porté par le réformisme du XIXe siècle, puis par le mouvement national, il est au cœur du projet de l’État indépendant.

Des manifestantes tunisiennes, le 13 août 2018 à Tunis.

Des manifestantes tunisiennes, le 13 août 2018 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le succès de l’expérience tunisienne tient à la légitimité d’un État moderne, suivant un modèle social axé sur l’éducation et la santé, qui repose sur des mécanismes de solidarité entre les générations (dont les caisses sociales), sur une égalité des chances, mais aussi sur une égalité entre hommes et femmes et sur une économie dynamique fondée sur un double équilibre entre marché interne et marché externe, secteur étatique et secteur privé. Ce contrat social est entré en crise.

Le modèle économique basé sur un faible coût de main-d’œuvre s’est fissuré, le modèle social aussi. Marginalisation, pauvreté, inégalités et corruption en sont les conséquences

L’État est devenu répressif sur le plan civil, il n’a pas assuré une véritable démocratisation de la société, ni déclenché un renouvellement des libertés individuelles. Le modèle économique basé sur un faible coût de main-d’œuvre s’est fissuré, le modèle social aussi. Marginalisation, pauvreté, inégalités et corruption en sont les conséquences.

Depuis la révolution, le défi est de reconstruire un contrat social, avec une démocratisation de l’État et des institutions, pour bâtir un nouveau modèle de développement, sortir de la détresse sociale et renouveler les libertés. Un grand dessein, socle d’un nouveau contrat social, est nécessaire.

Quelles politiques publiques permettraient d’assurer une meilleure intégration économique et sociale ?

L’État ne peut qu’être régulateur et doit jouer un rôle clé dans l’élaboration des visions stratégiques. Il a une double responsabilité sociale. Il a une responsabilité collective, pour assurer la cohésion sociale et les conditions d’intégration dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des mécanismes de solidarité. Il doit aussi développer l’appui aux initiatives individuelles, qui permet de réaliser des projets, comme la loi sur les start-up [Startup Act, adopté en 2018]. Les politiques publiques doivent suivre, pour permettre l’accès aux financements.

Il faut identifier les secteurs économiques clés et leur donner des vrais moyens de se développer

Quels leviers activer pour relancer l’investissement ?

Il faut identifier les grands secteurs qui seront au cœur du développement économique, comme le font d’autres pays africains. L’Éthiopie, le Kenya, le Maroc et le Nigeria ont ainsi identifié les chaînes de valeur dans lesquelles ils veulent s’inscrire et construire leur compétitivité, sur la base des avantages qu’elles ont et à partir d’une vision claire.

Cette chaîne de valeur suppose une identification des besoins. Il faut donner la possibilité aux entreprises d’investir et de se développer, de coopérer avec divers mécanismes… Ce n’est pas le cas en Tunisie. Nous n’avons pas mis en place les politiques, les acteurs et les moyens indispensables au développement des quatre ou cinq secteurs clés pour notre avenir.

Pourtant, même en l’absence d’un appui de l’État et d’une stratégie, notamment industrielle, les opérateurs privés réalisent des performances. Il faudrait qu’ils soient suivis et soutenus par de véritables politiques, par des programmes d’émergence à long terme, accompagnés par des budgets et des institutions capables d’appuyer ces secteurs en développement. Nous avons beaucoup perdu à ne pas suivre les grandes évolutions institutionnelles mondiales.

Faut-il mettre les politiques à l’écart des questions économiques et laisser faire les experts ?

Un bon gouvernement, capable d’atteindre des objectifs, doit reposer sur un juste équilibre entre des responsables politiques de premier plan, à même d’exposer les grands choix de l’exécutif, et des personnes dotées de solides expertises, aguerries aux négociations internationales, pour assurer les postes tels que ceux des Finances, de l’Économie et du Développement.

D’autres équilibres sont nécessaires : la représentation régionale et la parité hommes-femmes. Nos gouvernements sont anachroniques par rapport à l’histoire de l’émancipation en Tunisie et par rapport à la marche du monde, où la tendance paritaire est prédominante. Il est temps de donner un signal fort et d’aller vers un nouvel équilibre. Il est temps que la Tunisie, pionnière pour les libertés et l’égalité, l’exprime au niveau politique.

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