Immigration

En Libye, les migrants pris au piège de Tripoli

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à la périphérie de la ville, des Nigérians attendent, à la recherche d’un emploi.

à la périphérie de la ville, des Nigérians attendent, à la recherche d’un emploi. © Felipe Dana/AP/SIPA

Le siège de la capitale a fragilisé encore un peu plus la situation des centaines de milliers de migrants vivant sur place, qui doivent à la fois fuir les combats, la xénophobie, le racket, la misère et la peur.

Avec la fougue de ses 16 ans, Mohamed Adam Ahmed vient de lui-même à la rencontre du journaliste : « Je suis originaire du Darfour, mon numéro d’enregistrement du HCR est le 50719600276. Je veux partir d’ici, aller en Europe. Aidez-moi ! »

La scène se déroule sur le parvis de l’église Saint-François, dans le centre-ville de Tripoli, après la messe, quand de nombreux migrants, catholiques ou non, se pressent dans le petit bureau de Caritas. Depuis l’offensive des hommes de Khalifa Haftar, le 4 avril 2019, sur la capitale libyenne, la responsable de l’association catholique, la Burundaise Liliane Nindaba, est débordée : « Nous offrons des vêtements, des kits hygiéniques pour les femmes, des couches et des aliments pour les bébés. Nous avons même un médecin. Beaucoup d’étrangers, qui vivaient dans le sud de la ville, où se déroulent les combats, ont perdu leur maison. »

C’est le cas de Mariama, qui fouille dans la pile de linge pour refaire sa garde-robe. Avec son fiancé, ils logeaient à Al-Serraj, le quartier chic du sud-ouest de Tripoli, quand ils ont dû fuir les combats. Ils ont pu retrouver un logement, mais pas de travail. « J’étais femme de ménage dans une villa, et puis tous les Libyens du quartier sont partis, raconte la Nigérienne. Il n’y a quasiment plus de travail. Un jour par semaine parfois, c’est tout. »

Les migrants sont assis sur des matelas posés sur le sol dans un centre de détention, situé à la périphérie de Tripoli, en Libye.

Les migrants sont assis sur des matelas posés sur le sol dans un centre de détention, situé à la périphérie de Tripoli, en Libye. © UNICEF/Alessio Romenzi

J’ai vu les cadavres et le sang partout

Mohamed Adam Ahmed, lui, craint pour sa vie. Il était dans le centre de détention pour migrants de Tajoura, à l’est de Tripoli, quand, le 2 juillet, un bombardement aérien – imputé à l’autoproclamée Armée nationale libyenne (LNA), de Haftar, ou à un pays étranger allié – a détruit l’un des hangars qui abritaient les migrants.

Cinquante-trois personnes au moins y sont mortes. « J’ai vu les cadavres et le sang partout », se souvient l’adolescent. Malgré l’horreur, les Soudanais et les Érythréens ont refusé de partir du centre, parce qu’ils voulaient « que l’ONU [les] prenne en charge pour [les] emmener dans un pays sûr ».

En vain, bien que leur pays d’origine, où sévissent des régimes répressifs, leur ait interdit tout retour. « Je suis coincé ici alors que les Libyens sont des racistes et que je n’ai plus d’endroit où dormir », poursuit le Darfouri. Et il y a les Djandjawid… Ces mercenaires soudanais combattraient auprès de Haftar.

Mercenaires

Dans la communauté soudanaise, on évoque l’arrivée de ces combattants qui ont ravagé le Darfour. Leur présence n’a pas été prouvée, mais elle réveille de nombreux cauchemars. Mohamed Adam Ahmed est parti à cause d’eux : « C’était en 2017. Ils sont venus voler mon troupeau de dix-sept bêtes. J’ai refusé, j’ai levé ma main droite. Ils m’ont tiré dessus. C’est pour ça qu’il me manque deux doigts. » La crainte de l’arrivée de ces mercenaires donne encore plus envie au jeune homme de traverser la Méditerranée.

Souleyman, lui, jure qu’il n’avait pas pour projet, au départ, de rejoindre l’Europe. Le Sénégalais de 31 ans – mais qui en paraît 15 de plus – est en Libye depuis dix ans. En une décennie, il reconnaît avoir été « chanceux » : « Dans chaque ville où je me suis arrêté – Sebha, Bani Walid et Tripoli –, j’ai réussi à avoir un travail dans un magasin et à être payé chaque mois.

De petites sommes, mais régulières. » Avant le début des affrontements, il fabriquait des carreaux en faïence dans une usine située sur une ligne de front. Il a dû déménager dans le centre-ville. C’était il y a trois mois. Quelques jours après son installation, il se fait cambrioler la nuit « par un homme masqué ». Ses économies disparaissent : 12 000 dinars (7 800 euros au taux officiel), 1 000 dollars et son téléphone. C’est quasiment tout ce qu’il avait réussi à mettre de côté ces dix dernières années.

Traversées

Souleyman décide alors de prendre le bateau avec l’argent qui lui reste, « mais les gardes-côtes nous ont récupérés en mer au bout de trois jours ». Depuis, il vit dans le centre de détention pour migrants de Janzour, à l’ouest de Tripoli. Loin des combats, ballons d’eau chaude dans les sanitaires, téléviseur et climatisation dans les dortoirs, où s’entassent jusqu’à soixante vieux matelas à même le sol : des conditions correctes au vu des standards de ces centres qui accueillent environ 7 000 migrants illégaux.

« Mais la Libye, c’est gâté pour moi, je veux partir », répète, traumatisé, le Sénégalais. C’est « gâté » aussi pour le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), qui a annoncé, le 30 janvier, « dans le contexte de l’aggravation du conflit », suspendre ses activités opérationnelles au centre de rassemblement et de départ des migrants à Tripoli pour des raisons de protection des personnes qui s’y trouvent, de son personnel et de ses partenaires.

Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020.

Un bateau de migrants près des côtes libyennes, le 10 janvier 2020. © Santi Palacios/AP/SIPA

 En temps de guerre, personne ne s’occupe des étrangers sans papiers. Sauf si on a de l’argent

Sur la voie rapide qui mène de Janzour à Tripoli, Éric se montre fataliste. Comme d’autres, il stationne sur un carrefour stratégique desservant les quartiers épargnés par les tirs, où les propriétaires sont susceptibles de faire appel à des journaliers.

Depuis 2016, le Camerounais a tenté cinq fois la traversée et a connu la prison et les centres de détention pour migrants à sept reprises. « Certains lieux sont mieux que d’autres. Très souvent, les gardes volent les matelas, les médicaments et la nourriture que les organisations internationales distribuent, narre-t-il. Nous, on a le droit aux matelas souillés, utilisés depuis des années, et aux vêtements troués. »

Et de reprendre, philosophe : « En temps de guerre, personne ne s’occupe des étrangers sans papiers. Sauf si on a de l’argent : si tu paies 2 000 dollars, les milices des centres – officiels ou non – te laisseront partir sans te frapper, sinon… » Mais, même dehors, les migrants, sans argent ni travail, n’ont plus de moment de répit. À quelques kilomètres du carrefour où stagne Éric, une portion de la route est bloquée, transformée en dépotoir sauvage depuis que la principale décharge publique est fermée à cause des combats. Là, des migrants font « leur marché ».

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