Musique

Adeptes du système D, les musiciens africains tentent de survivre dans l’ombre des mégastars

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Mis à jour le 11 mars 2020 à 14h59
Lors du festival Show-Me, conçu pour aider les musiciens émergents, à Zurich (Suisse).

Lors du festival Show-Me, conçu pour aider les musiciens émergents, à Zurich (Suisse). © Laurent Pasche

Derrière les superstars épaulées par les majors, la très grande majorité des musiciens africains a recours au système D pour survivre. Mais de nouvelles structures se mettent en place pour les aider à émerger.

Boubou trois pièces rayé de rouge, baskets pailletées d’argent et débit mitraillette en bambara. Sur la scène du Moods, un club zurichois d’habitude bercé par des sérénades jazzy, la rappeuse malienne Ami Yerewolo impose son style d’amazone : percussif, ultra-énergique et militant.

La route aura été longue pour l’artiste de 29 ans depuis la petite ville de Mahina, d’où elle est originaire, à 400 km à l’ouest de Bamako, jusqu’à cette scène du nord de la suisse où des programmateurs de toute l’Europe assistent, enthousiastes, à sa performance.

Le Moods, à Zurich, accueillait en effet à la fin de janvier pour la deuxième fois l’événement Show-Me, à mi-chemin entre festival et accélérateur de carrières. Sur la centaine de dossiers de candidature reçus, onze artistes ont été retenus. Et parmi eux, quatre Africains, dont la Malienne, donc, qui n’avait pas pu se rendre à l’édition précédente, faute de visa.

Situation dramatique

Si Show-Me a été conçu pour aider les musiciens émergents, c’est que leur situation s’est dramatiquement aggravée ces dernières années, notamment en Afrique. C’est du moins le constat des deux fins connaisseurs de l’industrie musicale à l’origine de l’événement : la journaliste spécialisée suisse Elisabeth Stoudmann et le musicien d’origine camerounaise Blick Bassy.

« Si l’on s’en tient à ce qui se passe sur internet, on peut croire que n’importe qui peut devenir célèbre, reconnaît Elisabeth Stoudmann. Les réseaux sociaux offrent une visibilité immédiate, permettent même à des artistes qui sont un peu débrouillards de sortir un tube. Mais passer à la vitesse supérieure en organisant des tournées nationales ou internationales reste compliqué. Car les grands marchés du type Midem ou Womex ferment leurs portes aux professionnels qui n’ont pas de tourneur. »

Le duo féminin sud-africain Thesis ZA, lors du festival Show-Me, en 2018.

Le duo féminin sud-africain Thesis ZA, lors du festival Show-Me, en 2018. © Lauren Pasche

Le problème est encore plus criant en Afrique. Certes, la pénétration des smartphones (dont les utilisateurs devraient être 1,5 milliard en 2024, selon un rapport du groupe de télécoms Ericsson) et l’explosion démographique ont alléché l’industrie. L’Afrique pourrait constituer très prochainement un formidable réservoir de consommateurs de musique.

En 2014, Universal Music Africa ouvrait une antenne à Abidjan, rejoint en 2017 par Sony. Puis les projecteurs se braquaient sur une poignée d’heureux élus adoubés par les grandes maisons (feu DJ Arafat, Toofan, Kiff No Beat, Revolution…). Mais, au-delà, la très grande majorité des musiciens reste encore dépendante du système D.

En 2018, Olivier Laouchez, le président des chaînes musicales Trace, bien implantées sur le continent, assurait qu’« il fa[llai]t bien voir qu’en Afrique 80 % des artistes ne s’en sort[ai]ent pas [et qu’]ils [étaient] obligés d’avoir un deuxième job pour vivre correctement ».

« Bedroom concert »

Retour en Suisse au festival Show-Me, où le duo féminin sud-africain Thesis ZA illustre parfaitement cette situation. Avec leur performance néo-soul épurée et léchée, Ayanda Charlie et Ondela Simakuhle n’ont rien à envier aux groupes professionnels qui multiplient les dates.

Mais les jeunes femmes, qui se sont rencontrées à l’Université de Cape Town avant de s’installer à Johannesburg, ont beaucoup de difficultés à se produire, alors même que l’industrie musicale sud-africaine est l’une des plus développées du continent.

« Il y a peu de lieux capables de nous accueillir dans la ville, témoigne Ayanda. Nous sommes obligées d’aller jouer loin en banlieue, et parfois de réaliser des bedroom concerts [des miniconcerts chez des particuliers]. »

Au-delà de la musique, nous devons faire notre propre communication, démarcher des lieux, nous occuper de notre marketing… le tout en dehors de nos heures de travail

« Il y a un vrai monde entre les mégastars signées par de grands labels et les indépendants qui sont dans la débrouille permanente, comme nous, poursuit Ondela. Au-delà de la musique, nous devons faire notre propre communication, démarcher des lieux, nous occuper de notre marketing… le tout en dehors de nos heures de travail, car nous avons toutes les deux un emploi. »

Évidemment, cette accumulation de casquettes ne concerne pas que les artistes africains. Mais les difficultés sont amplifiées sur le continent. « Il y a encore moins d’opportunités en Afrique, estime Eddie Hatitye, le directeur sud-­africain de la Fondation Music In Africa, qui rassemble des informations et des initiatives utiles aux professionnels (près de 25 000 artistes sont abonnés au site de la fondation). Nous avons peu de salles de spectacles opérationnelles, l’industrie est moins structurée, les aides financières sont rares, sans parler des difficultés à circuler d’un pays à l’autre ! Pour prendre mon cas personnel, cela me coûte moins cher de me déplacer en Europe que de me rendre dans un pays voisin de l’Afrique du Sud ! »

Droits d’auteur

Le directeur pointe également le problème fondamental des droits d’auteur. Selon la Sacem, la société française qui collecte les droits, l’Afrique ne représente que 2 % des revenus de l’industrie musicale et 0,7 % des royalties perçues au niveau mondial…

En décrochage complet avec le poids réel de la musique africaine. « Les États n’ont pas réussi à créer un environnement légal assez contraignant pour recouvrer les droits, estime Eddie Hatitye. Or les artistes ne connaissent souvent simplement pas les règles du système. Beaucoup d’entre eux ne savent pas ce qu’est un copyright, comment protéger leur création. Ils produisent leurs sons, les apportent aux radios ou ailleurs, et se satisfont d’être diffusés sans rémunération… »

Des initiatives se mettent déjà en place. Avant même la création du festival Show-Me, Blick Bassy s’est ainsi lancé dans la réalisation de vidéos apportant de nombreux conseils aux jeunes artistes pour développer leur carrière. « En Afrique, il y a en ce moment une explosion du nombre de talents, mais il faut encore réfléchir à la manière de vivre de ce talent, et de l’exporter… Rien n’arrive par hasard », souligne l’artiste et autoentrepreneur.

Sur sa chaîne YouTube (Wanda-Full Artistik Concret), 18 épisodes reviennent de manière détaillée sur son propre parcours et fournissent des notions essentielles pour se lancer en tant que professionnel. Blick Bassy évoque par exemple des concepts tels que l’« étude de marché », l’« environnement de travail », la « création d’une communauté de fans » et, évidemment, les « droits d’auteur », l’un de ses grands chevaux de bataille.

Eddie Hatitye veut lui aussi croire en un avenir plus serein. « Nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle… Je pense que dans dix ans les choses seront plus simples pour les Africains, à partir du moment où ils se préparent correctement à la montée en puissance du numérique, et où les pouvoirs publics s’emparent aussi des problématiques concernant les artistes. »

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