Diplomatie

[Tribune] Emmanuel Macron, Paul Biya et l’intrus du Salon de l’agriculture

Par

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Le président Emmanuel Macron au Salon de l'Agriculture, le 23 février 2019.

Le président Emmanuel Macron au Salon de l'Agriculture, le 23 février 2019. © Julien de Rosa/AP/SIPA

Les déclarations controversées d’Emmanuel Macron, interpellé par un activiste camerounais au Salon de l’agriculture sur le massacre de Ngarbuh, ont permis au régime Biya de détourner les projecteurs du théâtre des horreurs anglophones et d’entreprendre une hypothétique opération de relégitimation sur le dos de l’ancienne puissance coloniale.

C’est une scène typique de l’époque : interpellé bruyamment par un activiste camerounais lors de sa visite au Salon de l’agriculture, et interrogé sur la situation sécuritaire dans les régions anglophones du Cameroun dans le contexte d’un récent massacre de civils imputé à l’armée de ce pays, Emmanuel Macron n’y est pas allé avec le dos de la cuillère : « Je vais appeler la semaine prochaine le président Biya, et on mettra le maximum de pression pour que cette situation cesse. Je suis totalement au courant et totalement impliqué sur les violences qui se passent au Cameroun et qui sont intolérables. »

La scène, filmée et postée sur les réseaux sociaux, s’est propagée comme une traînée de poudre, suscitant une forte polémique au sein d’une partie de la classe politico-médiatique et de l’opinion publique camerounaises.

Dirigeants « transgressifs »

Il y a bien sûr la forme et le fond. La première est typique d’une personnalité connue dans son pays pour ses écarts de langage. On se souviendra du fameux « Je traverse la route, je vous en trouve ! » lancé au visage d’un jeune horticulteur français qui lui faisait part de ses difficultés à trouver du travail.

Au-delà, le style du président français correspond à une époque qui favorise des dirigeants « transgressifs ». Fini le temps de la courtoisie et des sourires de façade. D’Erdogan à Xi Jinping en passant par Poutine, Bolsonaro ou Trump, le pouvoir se déploie désormais dans toute sa violence dans l’espace public. De ce point de vue, Emmanuel Macron est bien de son temps.

Et puis, quoi de plus naturel, dès lors que vous contribuez à hauteur de plusieurs milliards de francs CFA au budget d’un pays en situation de faillite virtuelle, que de vous prononcer sur la conduite des affaires de ce pays ?

De toute évidence, la crise anglophone au Cameroun est le cadet des soucis d’un président français qui s’adressait d’abord à sa propre opinion publique

Non, en l’occurrence, c’est le fond des propos du président français qui étonne par sa tartuferie. Car comment prendre au sérieux l’indignation d’Emmanuel Macron au sujet du massacre de 23 civils à Ngarbuh, alors même que de nombreux médias ont fait état du soutien français au « maréchal » Khalifa Haftar, chef rebelle de l’Armée nationale libyenne, dont les massacres de civils font passer l’armée camerounaise pour une bande de pieds nickelés ?

Que penser alors que, au début de mai 2019, il a publiquement « assumé » des transferts d’armes françaises à l’Arabie saoudite dans une guerre contre le Yémen qualifiée par les Nations unies de « pire crise humanitaire du monde » (au moins 100 000 morts, environ 1 million de cas de choléra, plus de 20 millions de personnes en situation de famine, etc.).

De toute évidence, la crise anglophone au Cameroun est le cadet des soucis d’un président français qui s’adressait d’abord à sa propre opinion publique, laquelle demeure malgré tout sensible à un discours droit-de-l’hommiste. La crise anglophone a opportunément servi de décor à cette opération de communication improvisée.

« Pays ami »

Mais, en butte à de fortes critiques à la suite de ce dernier massacre et englué dans une communication catastrophique, le régime Biya n’allait pas manquer l’occasion de saisir la perche tendue par son allié français. Yaoundé sait qu’en chaque Camerounais sommeillent un vague instinct souverainiste et un ressentiment larvé, quoique plein de paradoxes, contre une France qu’il est toujours facile de stigmatiser.

Flatter cet instinct permet de détourner, au moins ponctuellement, les projecteurs du théâtre des horreurs anglophones et d’entreprendre une hypothétique opération de relégitimation sur le dos de l’ancienne puissance coloniale, en évitant toutefois de froisser un allié incontournable.

Le communiqué publié par la présidence camerounaise en réaction à cette polémique reflétait cette double contrainte, qui d’un côté indiquait que Paul Biya serait « comptable de son action devant le seul peuple camerounais souverain », tout en soulignant que la France est un « pays ami » et en appelant les Camerounais à « continuer, comme par le passé, à, œuvrer au renforcement des liens d’amitié historiques qui existent entre le Cameroun et la France ».

Hasard du calendrier, quelques jours après le début de la polémique, Maurice Kamto, principal opposant à Paul Biya, rentrait au pays après un séjour à l’étranger. Une foule nombreuse et fervente a escorté son véhicule dans les rues de Douala. Des drapeaux camerounais flottaient dans l’air. Comme une répudiation populaire de ces « liens d’amitié historiques » entre pouvoirs camerounais et français, qui n’ont rien apporté au peuple.

Abonné(e) au magazine papier ? Activez gratuitement votre compte Jeune Afrique Digital pour accéder aux contenus réservés aux abonnés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte