Cinéma

Gaël Faye : « Je ne m’étais pas rendu compte à quel point Petit Pays était violent »

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Mis à jour le 28 août 2020 à 12h59
Gaël Faye, le 19 février à Paris.

Gaël Faye, le 19 février à Paris. © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Alors que le film tiré de son roman sort ce 28 août en France, en Belgique, en Suisse et au Québec, l’écrivain-rappeur revient sur le parcours qui fit de lui un témoin privilégié de l’Histoire, dans le chaudron incandescent du Rwanda et du Burundi des années 1990.

Le titre de son roman, partiellement autobiographique, s’imprime au singulier. Pourtant, Petit Pays se conjugue au pluriel. Dans le cœur et dans l’œuvre de Gaël Faye, les faux jumeaux des Grands Lacs, le Rwanda et le Burundi, se font face et s’entrelacent, comme dans le film qu’Éric Barbier a tiré du best-seller du rappeur franco-rwandais devenu sans crier gare écrivain à succès.

Des tueries communautaires des années de braise, entre 1988 et 1995, il aura entraperçu toutes les facettes. Les « sans-échec », ces gangs tutsi chauffés à blanc, lorsque la guerre civile faisait rage au Burundi. Et les Interahamwe, ces miliciens hutu qui ont transformé le Rwanda en boucherie à ciel ouvert, d’avril à juillet 1994, décimant sa famille maternelle.

Gaël Faye a vécu sa préadolescence entre la vie confortable et insouciante d’un fils d’expatrié bohème, enivré par les effluves des manguiers et des bougainvilliers, et l’éruption volcanique de ses deux petits pays, qui a enseveli sous la lave une enfance heureuse. L’artiste a partagé leurs pires tourments, sans toujours en mesurer la portée, avant d’être contraint de rallier la France à l’âge de 13 ans.

Un exil dans lequel il s’est un temps perdu, avant de trouver sa voie dans la musique, puis, plus tardivement, dans la littérature. Toujours habité par les fantômes de l’Afrique lacustre, c’est dans un bar du 3e arrondissement de Paris, après deux années passées au Rwanda, qu’il revient longuement pour Jeune Afrique sur les blessures enfouies qui ont engendré deux Petit Pays.

Jeune Afrique : Un personnage du film lance au jeune Gaby : « Tutsi ? Français ? Choisis ! » Au Burundi, avez-vous dû vous positionner comme Hutu ou Tutsi, ou plutôt comme Tutsi ou Français ?

Gaël Faye : J’y ai vécu la dualité entre Hutu et Tutsi de manière feutrée. L’un de mes amis, un métis qui s’appelait Gino – comme le personnage du film – et qui était très au fait de la question ethnique, me conseillait, quand on allait se faire couper les cheveux à Buja, de dire que j’étais malgache. Le coiffeur était hutu, et Gino considérait que ça pouvait être dangereux pour nous.

Pourtant, je ne me sentais pas en danger du fait que ma mère était une réfugiée rwandaise tutsi. Dans le contexte de l’époque, où Bujumbura était tenue par des gangs tutsi, c’est surtout le fait d’être en partie français qui m’a fait ressentir un risque.

Les jeunes de 12 ou 13 ans que vous fréquentiez à l’époque étaient-ils aussi politisés qu’on le ressent dans le film ?

Comme je le raconte dans le roman, nous avions le sentiment d’être les supporters d’équipes de football antagonistes. Chacune avait ses signes de ralliement, ses couleurs… Jusqu’à l’élection de Melchior Ndadaye, en juin 1993, cette effervescence pouvait sembler bon enfant. Mais après son assassinat, quatre mois plus tard, les dissensions ont commencé à apparaître, même au sein de l’école française. Puis les choses se sont vraiment gâtées.

La plupart des films de fiction sur la région évoquent le Rwanda des années 1990-1994, où les Tutsi sont stigmatisés puis exterminés. Dans Petit Pays, Éric Barbier met aussi à l’écran l’extrémisme des milices tutsi burundaises…

Lors d’une avant-première en France, une spectatrice a dit en substance qu’entre la représentation de l’extrémisme hutu au Rwanda et celui de l’extrémisme tutsi au Burundi, le film montrait que, dans cette histoire, « il n’y a ni bons ni méchants ». Ce n’est pas du tout la conclusion que je voudrais qu’on en tire, mais il est vrai que c’est très difficile de présenter cette histoire au grand public. Ce qui est exact, c’est que durant mon enfance à Bujumbura les gens que j’ai vus tuer, de mes propres yeux, étaient des Tutsi qui s’en prenaient à des Hutu. Jamais l’inverse.

Dans la plaine du Moso, au Burundi, en 1983.

Dans la plaine du Moso, au Burundi, en 1983. © Archives Gaël Faye

C’est douloureux pour moi d’admettre que je ne me souviens plus où j’étais ni ce que je faisais le 7 avril 1994

Le génocide au Rwanda a éclipsé les années noires au Burundi. Avez-vous cherché à réparer cet oubli ?

Évoquer le Burundi de ces années-là, c’est comme parler d’une autre planète. En raison du génocide des Tutsi, le Rwanda a fait parler de lui, mais le Burundi, de son côté, est demeuré dans un trou noir. Pour moi, il s’agissait donc de réhabiliter cette réalité. Les Burundais qui assistent aux projections disent d’ailleurs être sensibles au fait qu’on ait exhumé cette part enfouie de leur mémoire.

Votre roman, traduit dans plus de trente langues, a eu un vaste écho. Pensez-vous avoir compris ce qu’il véhicule d’universel ?

J’ai l’impression qu’il s’agit du regard porté sur l’enfance, en tant que paradis perdu que certains événements viennent fracasser. C’est en tout cas ce qui revient régulièrement dans les témoignages que je reçois. Et même si je parle dans le livre de mes jeunes années au Burundi, il y a aussi, je crois, une envie de comprendre ce qui s’est passé en 1994 au Rwanda, car cela reste un mystère pour beaucoup de gens.

Mes lecteurs se sont identifiés au personnage de Gabriel, qui découvre ces événements en même temps qu’eux puisqu’il n’est ni un journaliste ni un historien. Ils font le voyage au même rythme que le narrateur.

Où étiez-vous le 7 avril 1994, quand a débuté le génocide au Rwanda ?

Ce jour-là, et durant les trois mois qui ont suivi, je ne me trouvais pas au Burundi mais en France, chez ma mère, à Versailles. Et c’est douloureux pour moi d’admettre que je ne me souviens plus où j’étais ni ce que je faisais le 7 avril 1994, alors que je m’en souviens pour les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ou pour ceux qui ont ensanglanté Paris le 13 novembre 2015.

Mon premier souvenir du génocide, c’est un reportage dans lequel l’ancien ministre français Bernard Kouchner prononce le mot « génocide ». C’est là que je commence à faire le distinguo entre ce qu’au Burundi on appelait « les événements » et le génocide des Tutsi au Rwanda.

Votre mère évitait-elle d’en parler ?

Elle nous apprenait qu’on avait perdu des membres de notre famille, mais elle ne commentait pas plus que ça ce qui était en train de se passer.

Rentre chez toi petit ! le président a été tué

Une autre date importante, c’est le 21 octobre 1993 : l’assassinat de Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu au Burundi…

Je m’en souviens très bien, à l’inverse. Mon père avait été rapatrié en France pour raisons médicales. Et nous étions censés vivre avec une « belle-mère » qui en fait n’était pas là, d’où cette scène des enfants qui se retrouvent seuls à la maison au soir du coup d’État.

Le lendemain matin, je me suis levé pour me rendre à l’école française, comme d’habitude. Les rues étaient désertes, le portail était fermé. Là, un Burundais est passé en courant et m’a crié : « Rentre chez toi petit ! le président a été tué. » Puis on est restés cloîtrés avec ma sœur et les chiens, à attendre, sans savoir comment la situation allait évoluer.

La violence des événements semble décuplée par le fait qu’elle se reflète dans des regards d’enfants. Partagez-vous cette impression que le film est plus dur que le livre ?

Oui, c’est aussi ce que j’ai ressenti. La première fois où j’ai vu le film monté, quand Éric m’a demandé ce que j’en pensais, je lui ai répondu : « Je ne peux pas t’en parler, j’ai besoin de digérer. » Je ne m’étais pas rendu compte à quel point cette histoire était violente.

La lecture d’un roman permet d’aller au rythme que l’on souhaite et de se fabriquer ses propres images. Mais le cinéma impose les siennes et réduit le temps. On ne peut pas « poser le film » et souffler : l’histoire se concentre en une heure quarante.

Sur les rives du lac Kivu, à Bukavu, en RDC, en 1992.

Bukavu Mars 1992 © Archives Gaël Faye

La tension psychologique qui découle de la séparation des parents de Gaby et d’Ana passe, dans le film, au premier plan…

J’en suis content car mon projet initial, en écrivant le roman, c’était de raconter cette histoire-là, et non de revenir sur la guerre ni sur le génocide. Qu’est-ce qui fait qu’un couple mixte se met ensemble, puis se sépare ? Comment des enfants issus de deux cultures vivent cela ? Autour de moi, à Bujumbura, c’était une véritable hécatombe de divorces parmi les enfants issus de couples mixtes, nos histoires étaient similaires. J’avais envie de parler de cette incompréhension entre parents issus de cultures différentes.

Pourtant, le livre ne s’arrêtait pas à cette part de l’histoire…

Ce qui m’a fait dériver vers le récit de la guerre, ce sont les attentats à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher, à Paris. J’avais commencé l’écriture fin 2014, j’étais concentré sur le roman, et en janvier 2015 je me suis retrouvé plongé dans le même type de discussions qu’on avait à Bujumbura à l’époque.

L’irruption à Paris de la violence extrême, la peur, le sentiment d’insécurité… Lorsque c’est arrivé, je me trouvais dans un café à quelques rues des locaux de Charlie, j’ai suivi ça sur Twitter. Et quand je me suis remis à ma table de travail, je ne pouvais plus limiter l’histoire à celle d’enfants confrontés au divorce de leurs parents. J’avais besoin d’y inscrire cette violence connue vingt ans plus tôt.

Les thématiques de Petit Pays se retrouvaient déjà dans vos albums. Qu’est-ce que la musique vous permet d’exprimer ?

La musique m’évite surtout de me complaire dans une posture d’écrivain. On attend beaucoup des écrivains, comme s’ils étaient les détenteurs d’une parole sacrée. On n’accueille pas un écrivain comme on accueille un chanteur – a fortiori un rappeur ! Je sortirai un nouvel album en septembre et je continue de multiplier les collaborations avec divers artistes. Pour moi, la musique est un sport quotidien.

Avez-vous aussi un autre livre en préparation ?

Oui, j’en ai plusieurs. Je les écris comme j’écris mes chansons, un peu comme on compose un puzzle, avec des couplets qui cheminent en parallèle. Le prologue de Petit Pays, c’était une nouvelle qui s’appelait Le Nez, à propos des origines du conflit entre Hutu et Tutsi. Je l’ai intégrée sur le tard, comme pour dire au lecteur qu’il ne trouverait pas de réponse à cette absurdité qu’est l’antagonisme entre deux ethnies qui en réalité n’en sont qu’une.

Yvonne, la mère d’Ana et Gaby, est comme une allégorie de l’épouvante indicible vécue par les rescapés…

Yvonne reflète différents profils de femmes rwandaises que j’ai pu rencontrer dans ma vie. Au début de l’histoire, elle est inspirée de ma mère et de ses amies, ces femmes rwandaises en exil mariées à un blanc dans les années 1980 ou 1990. Jeunes, belles, ambitieuses, avec l’envie de s’émanciper, voire de quitter l’Afrique.

Pour l’Yvonne de la fin du récit, je me suis inspiré de femmes de la diaspora qui ont assisté à distance à la mort des leurs et en sont ressorties avec des traumatismes difficiles à décrire, mais aussi de rescapées de ma famille. Isabelle Kabano, qui interprète Yvonne, a déclaré lors d’une projection : « Si j’ai pu jouer ce personnage, c’est parce que, dans ma propre famille, il y a beaucoup d’Yvonne. »

Dans Hope Anthem, vous écriviez : « Au fait, vous savez, je suis franco-rwandais / Et une partie de moi-même a tué l’autre sans me le demander ». Comment composez-vous avec cette double identité ?

Cela a été une horreur pour moi lorsque j’ai commencé à me documenter sur l’histoire problématique du rôle de la France dans le génocide. Je me suis senti très mal à l’aise dans cette double appartenance.

Votre épouse franco-rwandaise est la fille d’Alain et de Dafroza Gauthier, les fondateurs du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), qui traquent les génocidaires…

Il est plus facile pour moi de me situer dans la famille Gauthier parce qu’on y réunit ces identités à travers le combat associatif. En décidant qu’en tant que citoyens français on va poursuivre les présumés génocidaires qui se trouvent en France – ce combat n’étant pas porté par les autorités –, on se déculpabilise des erreurs de l’État.

Rwanda et Burundi ont adopté des voies différentes pour dépasser les antagonismes. Les ethnies n’ont plus droit de cité au Rwanda, alors qu’au Burundi les quotas entre Hutu et Tutsi sont strictement codifiés…

En tant qu’idéaliste, j’aspire à une société sans ethnies, plutôt semblable à l’option adoptée par le Rwanda. Même si je ne crois pas forcément à cette société postethnique qu’on nous vend à Kigali et qui ne correspond pas toujours à la réalité.

Qu’est-ce qui vous a décidé, en 2015, à vous installer en famille au Rwanda ?

Mon épouse et moi sommes franco-rwandais, mais nous n’avions jamais vécu là-bas. Nous voulions prendre la mesure des métamorphoses de la société, qu’on découvrait de loin. Et nous ne souhaitions pas que nos filles cantonnent le Rwanda au pays du génocide, de la souffrance de leurs parents et grands-parents… Il fallait qu’il devienne un pays réel.

Parlez-vous le kinyarwanda ?

Non. Je ne le parle pas plus que Gaby ni que beaucoup de métis de ma génération, dont les mères, rwandaises, étaient réfugiées au Burundi et voulaient nous protéger de cette histoire. Nous transmettre la langue, c’était aussi nous transmettre l’histoire, donc elles ont préféré faire de nous des petits Français, en se disant que cela allait nous préserver.

Un retour au Burundi est-il possible aujourd’hui ?

La dernière fois que j’y suis retourné remonte à 2013. J’y avais présenté mon album Pili-Pili sur un croissant au beurre. J’avais prévu d’y retourner en 2015, mais la présidentielle contestée puis la tentative de coup d’État ont rendu ce séjour impossible. C’est une blessure.

Quelles relations entretenez-vous avec les autorités burundaises ?

À l’époque, j’avais reçu un message enthousiaste des autorités. Il est vrai que Pili-Pili est un album dans lequel je revendiquais mon amour pour ce pays. Mais les événements de 2015 ont changé la donne. J’entretiens des amitiés avec beaucoup d’artistes ou de journalistes qui ont été considérés comme opposants et ont dû s’exiler. J’imagine qu’on me met, moi aussi, dans cette catégorie-là. Les ambassadeurs du Rwanda viennent à ma rencontre lors de mes voyages. Aucun officiel burundais n’a fait ce geste.

Petit Pays aurait-il pu être tourné au Burundi ?

Je ne me sens pas assez en confiance pour cela. Et en face, il n’y a personne pour me rassurer. Donc j’ai préféré ne pas m’y aventurer car j’ai trop d’amis au Burundi qui ont connu la prison, la torture, voire qui ont purement et simplement disparu. Le Burundi reste ma maison, je rêve d’y retourner et d’y emmener mes filles. C’est là que j’ai grandi, et je pense à lui chaque jour.

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