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« Le Ciel par-dessus le toit », un éloge des horizons

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Mis à jour le 06 mars 2020 à 12h15
L’auteure fait parler les silences et les demi-mots.

L’auteure fait parler les silences et les demi-mots. © F. Mantovani/Gallimard

Dans son dernier roman, la Mauricienne Nathacha Appanah évoque le poids de la normalité et la difficulté d’échapper aux enfermements de la mémoire.

Depuis son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, Nathacha Appanah est une écrivaine au succès critique et public qui ne se dément pas. La misère, la violence, la famille, la transmission douloureuse, l’incarcération traversent une œuvre marquée par l’exploration des marges.

Le souffle romanesque porte une lumière qui griffe d’espoir des destins brisés. Cette voix à nulle autre pareille, entre poésie du verbe, portraits psychologiques aiguisés et descriptions sociologiques fines, on la retrouve dans Le Ciel par-dessus le toit, sélectionné pour le prix Goncourt comme auparavant Tropique de la violence. S’il faut des mots pour caractériser l’art de l’écrivaine, née en 1973, ceux-ci débordent des cadres, comme ses personnages et ses univers.

Exploration de trois générations

Le Ciel par-dessus le toit emprunte son titre au célèbre poème de Paul Verlaine, écrit en prison. C’est d’ailleurs dans une maison d’arrêt que l’on découvre Loup. Le jeune homme de 17 ans a été arrêté après un accident qu’il a provoqué en s’engageant sur une route à contresens et à pleine vitesse. Il conduit comme il vit : jusqu’à épuisement, sans permis, sens dessus dessous. Le récit détricote le mal-être, insidieux, qui ronge l’adolescent et dont les racines ont été plantées bien avant sa naissance.

D’où l’exploration de trois générations, celle du grand-père Georges et de sa femme, banals jusque dans leur façon de s’aimer, « tiède, confortable, sans surprise », et de prénommer leur fille Éliette. Son exceptionnelle beauté est un cadeau empoisonné. La pression qu’elle subit culmine lors des fêtes de Noël, quand elle chante, accompagnant son père, accordéoniste, devant les salariés de l’usine dont il est ouvrier. Un jour, elle craque de n’être qu’une jolie poupée qu’on exhibe et sombre. Nous n’entrerons pas plus dans les détails de la narration, sauf à dire qu’ensuite Éliette décide de s’appeler Phénix et qu’elle donnera naissance à Loup et à Paloma, son aînée de onze ans.

L’une des occupations du grand-père de Loup est de réparer les magnétophones en les démontant pièce par pièce pour déterminer d’où vient la panne. Appanah procède de la même manière pour déconstruire la mécanique de la « panne » familiale : « J’avais cette obsession du “début” des choses, ce moment qui déterminerait le tracé d’une vie, le pas de côté, le mot de trop. Est-ce la première fois où la mère d’Éliette lui coud une robe et la fait chanter dans le salon ?

Est-ce le premier rouge à lèvres appliqué sur les lèvres de cette enfant ? Est-ce quand elle crie au lieu de chanter ? Est-ce dans ce premier acte de nommer son enfant ? Par l’identification de ce début, de cette origine, les personnages croient pouvoir “réparer” leur vie, pointer du doigt une personne ou un moment comme on désignerait un coupable, mais l’existence n’est pas ainsi. Rarement cette vérité-là nous est offerte. »

Mémoires familiales

Le début, ce n’est pas une date précise. Les chapitres ont des titres comme « lundi matin mais ceci n’est pas le début », « des années auparavant, peut-être le début », « le grand-père, quand il est déjà trop tard », etc. On tourne autour de l’origine du mal. La chronologie déstructurée figure le désordre des choses : « Je voulais explorer la mémoire éclatée et diverse d’une famille ; je voulais dire les nombreuses vérités qui existent, qui se transmettent et se transforment… Nous avons tous des exemples de mémoires familiales installées, de vérités accordées que parfois une seule parole vient briser. »

Les tranches de vie se succèdent, tantôt sous la forme d’une anecdote d’apparence inoffensive, tantôt sous la forme de crises plus spectaculaires. Tout est signifiant et creuse des douleurs qui s’irriguent, s’amplifient et s’installent durablement.

Le problème n’est pas dans la pénurie d’amour mais dans le mal-amour : « Malgré la distance, le silence, les non-dits, l’incarcération, les malentendus, Phénix, Paloma et Loup arrivent à se retrouver, parce qu’en réalité ils ne questionnent jamais l’amour qu’il y a entre eux mais les cahots de cet amour. »

Le silence et la pudeur sont importants dans ce texte. Jamais la mère ne raconte des histoires ou leur confie son enfance. Cette mémoire orale n’est jamais déposée. Comment se construire alors ?

La parole reflète cette inadaptation à l’autre : on parle trop, pas assez, pas du tout, à contretemps et on passe à côté les uns des autres. Elle peut blesser ou porter un espoir traître quand il est pris au pied de la lettre.

Ainsi s’écrit une histoire enchâssée entre trop-dits et non-dits. Faire parler les silences et les demi-mots, c’est aussi une partie de la magie de Nathacha Appanah : « Bien sûr, le silence et la pudeur sont des éléments importants dans ce texte. Ils grandissent avec les enfants, ils les écrasent, ils les handicapent. Jamais la mère ne raconte des histoires, jamais elle ne leur confie son enfance ou une anecdote qui pourrait l’éclairer autrement. Cette mémoire orale n’est jamais déposée. Comment se construire alors ? Comment se faire sa propre histoire, sa propre mémoire ? »

Les regards sont aussi erratiques que les mots. On peut passer à côté de la souffrance, comme le docteur Michel, médecin de famille, qui s’évertue à dire depuis la naissance de Loup qu’il va bien, malgré les signes qui disent le contraire. Le calvaire silencieux d’Éliette continue : « Les parents d’Éliette sont embarqués dans une spirale – ils ne réalisent jamais combien leur fille souffre parce que toutes les petites filles, selon eux, aiment les robes froufroutantes et le maquillage, toutes les petites filles aiment se mettre en scène et recevoir des compliments. Ce comportement, banal quand Éliette a 4 ans, devient problématique quand elle en a 10. Cela a peu à voir avec les gens en marge, cela a tout à voir avec l’amour qu’on porte à ses enfants et les manières que l’on a de le montrer. »

Conte désenchanté

Dans chaque prénom se reflète le destin des personnages, la banalité chez le grand-père Georges et sa femme, jamais prénommée, Éliette autobaptisée Phénix, qui appelle ses enfants Paloma et Loup, comme l’animal, insiste-t-elle à plusieurs reprises. Phénix naît de l’éclatement de la bulle où était enserrée Éliette. La gentille petite fille qui souffrait en silence fait sa mue en public.

L’identité, subie, se reconstruit : « En effet, chaque prénom semble porter un pouvoir. Cela concerne l’identité d’Éliette dont elle se sent dépossédée au fur et à mesure des années. Elle n’a rien à voir avec cette fille qui chante, qui sourit, qui pose. Elle voudrait devenir quelqu’un d’autre et pense que ce prénom l’écrase. C’est une prison dont elle s’extirpe par les flammes, littéralement, pour se renommer Phénix. C’est pour cela que ses enfants auront des prénoms avec des ailes, des griffes et des dents. »

S’il commence par « il était une fois », le roman est un conte désenchanté qui dresse un réquisitoire contre les lieux fermés pour enfants et contre l’injonction à « filer droit » de la société vis-à-vis de la différence. Les prisons sont aussi bien des bâtiments qu’une normalité qui écrase, des « lieux barbares », selon les termes de Nathacha Appanah.

Regarder l’autre au-delà des apparences

L’auteure ne reprend pas l’interprétation à son compte tout en ne la contredisant pas : « Le Ciel par-dessus le toit est un roman bien peu démonstratif, qui ne vous dit pas que penser, comment aimer correctement, comment mener à bien sa vie. Je suppose que ces “lieux barbares” peuvent être reçus dans les deux sens que vous avez mentionnés, mais il est vrai qu’au départ de ce roman il y a l’ambition d’écrire sur l’incarcération, et, pour cela, je m’étais beaucoup documentée sur la politique et la philosophie de l’enfermement et des lieux d’incarcération. J’avais été, notamment, très marquée par l’histoire de la Petite Roquette, une prison pour enfants en plein Paris au XIXe siècle où ces gamins qui “ne filaient pas droit” n’avaient le droit ni de rire ni de sangloter. »

Mais puisqu’elle nous dit par ailleurs : « J’aime à croire que ce n’est pas à l’écrivain de dire ce qu’il faut comprendre de son travail », nous nous permettons la liberté de penser que son roman est une invitation à regarder l’autre au-delà des apparences. Chez Appanah, l’espoir gratte à la surface de la douleur. Sa plume aérienne est une fenêtre sur un horizon des possibles où s’effaceraient les barrières, intérieures et extérieures.


Le ciel est, par-dessus le toit

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

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