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Cet article est issu du dossier «Côte d'Ivoire : l'année de tous les enjeux»

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Politique

Ce que veulent les Ivoiriens, au-delà des intrigues et incertitudes politiques

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Mis à jour le 02 mars 2020 à 15h26
Dominique et Alassane Ouattara, et le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly (à d.), à Yamoussoukro le 7 décembre 2019, lors d'un hommage à Félix Houphouët-Boigny.

Dominique et Alassane Ouattara, et le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly (à d.), à Yamoussoukro le 7 décembre 2019, lors d'un hommage à Félix Houphouët-Boigny. © © SIA KAMBOU/AFP

À huit mois de la présidentielle, le RHDP d’Alassane Ouattara, le PDCI d’Henri Konan Bédié et le FPI de Laurent Gbagbo n’ont toujours pas choisi leur candidat ni défini leur stratégie. En attendant que soit levée cette incertitude, les citoyens espèrent que les « vrais » sujets puissent enfin être abordés par la classe politique.

De larges sourires, de franches accolades et de grandes tapes dans le dos. Jeudi 9 janvier, au moment d’entamer une nouvelle phase du dialogue entre la majorité et l’opposition, le Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, le secrétaire exécutif du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Maurice Kacou Guikahué, le président de la plateforme Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), Georges Armand Ouégnin, et le président de l’une des deux ailes du Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N’Guessan, ont offert, le temps d’un instant, l’image d’une classe politique apaisée. Ce moment de convivialité n’a pas duré très longtemps.

L’appel lancé par le cardinal Jean-Pierre Kutwa, archevêque d’Abidjan, afin d’organiser une marche dans le but de « sensibiliser pour la paix et prier pour des élections apaisées » a réveillé les tensions. Entre les tentatives de récupération politique – l’ancien président et actuel chef du PDCI, Henri Konan Bédié, et l’ex-Premier ministre Pascal Affi N’Guessan ayant appelé à se joindre à la marche – et les réactions virulentes, voire menaçantes, de certains proches de l’exécutif, l’Église a finalement préféré renoncer à prendre la rue.

Cet épisode a rappelé à quel point le climat politique s’est détérioré ces derniers mois et renforcé les craintes qui entourent l’élection présidentielle d’octobre. Ce scrutin tant attendu focalise l’attention des observateurs régionaux et internationaux.

Pour nombre d’entre eux, les conditions nécessaires à l’organisation d’une élection transparente et apaisée ne semblent pas encore réunies. Les points de crispation sont nombreux. Très rapidement boycottées par l’opposition, les discussions pour la formation d’une nouvelle Commission électorale indépendante (CEI) n’ont pas permis de créer un organe consensuel. Plus globalement, les désaccords sur le processus électoral empoisonnent depuis un an les relations entre la majorité et l’opposition.

Quand la justice s’en mêle

Plusieurs décisions de justice ont également participé à cette crispation. Le 4 octobre 2019, Jacques Mangoua, vice-président du PDCI et président du conseil régional du Gbêkê, était condamné à cinq ans d’emprisonnement par le tribunal de Bouaké au terme d’un procès sous tension.

Quelques semaines plus tard, la justice ivoirienne confirmait la condamnation de Laurent Gbagbo à vingt ans de prison dans l’affaire du « braquage » de l’agence ivoirienne de la BCEAO et de plusieurs banques commerciales durant la crise postélectorale de 2010-2011.

À la fin de décembre 2019, c’est l’ex-chef des Jeunes Patriotes, Charles Blé Goudé, que le tribunal criminel d’Abidjan condamnait par contumace à une peine de « vingt ans de prison, dix ans de privation de ses droits civiques, 200 millions de F CFA [305 000 euros] de dommages et intérêts » pour des actes de torture, viols et assassinats commis par lui-même ou ses partisans en 2010 et en 2011. Une procédure ouverte en 2012, préalablement à son transfert à la Cour pénale internationale (CPI) – à La Haye, où il vit actuellement en liberté conditionnelle –, que la justice ivoirienne avait par la suite gardée sous le coude, avant de la réactiver en novembre 2019.

Les tensions politiques sont encore montées d’un cran avec l’affaire Guillaume Soro. Le 23 décembre dernier, après six mois à l’étranger, l’ancien président de l’Assemblée nationale et candidat déclaré à la présidentielle a préféré renoncer à rentrer à Abidjan, où l’attendait un mandat d’arrêt pour tentative d’atteinte à l’autorité de l’État et détournement de biens publics. Le même jour, une quinzaine de ses proches, dont plusieurs députés, ont été arrêtés. Et sont toujours en détention.

Quid du débat d’idées ?

L’inquiétude se mêle à l’incertitude. Si les diverses formations sont dans les starting-blocks, les stratégies du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), d’Alassane Dramane Ouattara (ADO), du PDCI, d’Henri Konan Bédié, et du camp de Laurent Gbagbo restent conditionnées à l’identité de leur candidat.

À l’exception de Guillaume Soro, dont la participation s’inscrit désormais en pointillé, et d’un autre ancien président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, leader du parti Liberté et démocratie pour la République (Lider), aucun poids lourd n’a encore fait acte de candidature. Le PDCI désignera son candidat lors d’une grande convention prévue à la mi-juin. Le RHDP devrait lui emboîter le pas, à moins qu’ADO ne décide d’accélérer son agenda.

Nombre d’observateurs regrettent qu’à huit mois de la présidentielle la politique politicienne, ses intrigues et ses coups bas occultent les vrais sujets. Rares sont les prétendants à faire état d’une véritable vision, à débattre des questions que les Ivoiriens veulent voir abordées à l’occasion du scrutin. À la fin d’octobre, une centaine de jeunes s’étaient réunis à Abidjan à l’initiative du blogueur Daouda Coulibaly pour parler des violences électorales. Une majorité des interventions avaient dénoncé le manque de débats d’idées et les luttes de pouvoir. À l’unisson, ils avaient fait part de leurs craintes…

Selon un sondage d’Afrobaromètre publié en 2018, le chômage, la pauvreté, l’exclusion sociale et l’accès à l’eau demeurent les préoccupations principales d’une majorité d’Ivoiriens. Le 25 janvier, les habitants de Somo, près de Bonoua (Sud-Est), ont manifesté pour dénoncer une pénurie d’eau qu’ils subissaient depuis plus de deux semaines. Un mouvement identique a eu lieu à une quarantaine de kilomètres d’Abidjan, à Azaguié, la ville de Mamadou Koulibaly. L’accès à l’eau est d’ailleurs l’une des priorités du programme social lancé en 2018. Plusieurs chantiers importants doivent encore voir le jour cette année.

Écarts de revenus

Malgré la bonne santé de l’économie ivoirienne, les inégalités et les écarts de revenus sont loin de se résorber. La différence entre les bons résultats macroéconomiques et le ressenti des populations reste importante. Le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) illustre bien ce paradoxe. La Côte d’Ivoire est à la fois considérée comme l’une des économies les plus dynamiques du continent et même du monde, alors qu’elle reste classée dans la catégorie des « pays fragiles », à l’instar du Burkina Faso ou encore du Liberia, ses voisins.

Abidjan est le symbole de ce développement inégal, qui laisse sur le bord de la route les plus démunis. Depuis plusieurs années, les projets immobiliers ou d’infrastructures, notamment celles considérées comme « essentielles » (réseaux d’assainissement, d’eau, d’électricité, routes…), ont contraint des milliers de personnes à quitter leur foyer dans le cadre d’opérations de déguerpissement, parfois imposées pour des raisons de sécurité ou de salubrité. Des opérations qui se sont multipliées ces derniers mois, plongeant les populations concernées dans l’incompréhension.

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