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Arts africains : exposer sans mépriser

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Mis à jour le 06 mars 2020 à 16h11
Masque d'un visage féminin kambanda. Artistes de la région de Pende, Congo, avant 1939. Bois, fibre végétale, clous en laiton.

Masque d'un visage féminin kambanda. Artistes de la région de Pende, Congo, avant 1939. Bois, fibre végétale, clous en laiton. © © Musée Rietberg Zurich, don Barbara et Eberhard Fischer

À Paris et à Zurich, deux expositions concomitantes révèlent deux approches muséales diamétralement opposées des collections d’œuvres classiques africaines.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, un musée n’est pas un empilement plus ou moins ordonné d’œuvres, d’objets, d’artefacts. Un musée est un lieu de dialogues, un lieu de rencontres, un lieu d’histoires.

Comme l’écrit brillamment l’essayiste et commissaire d’exposition portugais António Pinto Ribeiro dans Peut-on décoloniser les musées ? (éd. Fondation Calouste Gulbenkian), ces derniers sont en réalité des « dispositifs narratifs » aujourd’hui confrontés au fait de « devoir être postcoloniaux ». C’est-à-dire, au minimum, d’intégrer dans leurs mises en scène un regard sur les pratiques coloniales qui ont présidé à leur construction.

« Cette situation nous oblige à revoir les narrations et, au moins, à incorporer les tensions entre les anciennes et les nouvelles histoires, à réfléchir sur la forme dont ces collections et ces butins sont arrivés dans les musées européens et nord-américains et, enfin, à redéfinir le concept de musée à la lumière du “panafricanisme” et de la “pensée amérindienne” », soutient Ribeiro.

Au-delà des questions relatives aux restitutions, il s’agit de raconter une histoire plus juste. Au Museum Rietberg de Zurich, la leçon a été comprise et « Fiction Congo » donne une bonne idée de ce que doit être une exposition contemporaine, ni sourde ni aveugle au cheminement des œuvres. Ce n’est pas le cas de « Helena Rubinstein. La collection de Madame », présentée au Musée du quai Branly et terriblement européocentrée.


« Fiction Congo », une expo modèle

L'exposition "Fiction Kongo" au Museum Rietberg jusqu'au 15 mars. Ici, un masque à cornes. Artistes de la région de Pende, Congo, avant 1939. Bois, peint, fibres végétales, 67 x 29 x 36 cm

L'exposition "Fiction Kongo" au Museum Rietberg jusqu'au 15 mars. Ici, un masque à cornes. Artistes de la région de Pende, Congo, avant 1939. Bois, peint, fibres végétales, 67 x 29 x 36 cm © © Musée Rietberg Zurich, don Barbara et Eberhard Fisc.

En racontant les conditions d’acquisition d’œuvres pendant la colonisation et en invitant des artistes congolais à s’exprimer, « Fiction Congo », à Zurich, fait montre d’une exemplarité rare en Europe.

À peine entré dans l’exposition « Fiction Congo », du musée Rietberg, à Zurich, le visiteur est happé par une vidéo. Des images en noir et blanc, sans fioritures, racontent l’expédition de l’Allemand Hans Himmelheber (1908-2003), parti au Congo entre 1938 et 1939 pour acheter le plus d’œuvres possible dans le but de les revendre en Occident. Il réussira à mettre la main sur plus de 2 500 pièces en treize mois.

Contextualiser l’acquisition des œuvres

Le trouble naît de ce que nombre d’œuvres que l’on voit dans la vidéo, transmises par donation au musée, sont exposées à quelques mètres de là. Et que l’on comprend rapidement qu’elles ont été acquises dans des conditions qui nous paraissent aujourd’hui contestables.

Longue silhouette blanche, élégamment vêtu et coiffé d’un chapeau colonial au milieu de villageois presque nus, souvent promené dans un palanquin soulevé par les hommes de la région, Hans Himmelheber est un personnage complexe. À la fois ethnologue, marchand d’art et collectionneur, c’est un authentique amoureux de la création africaine.

Au Museum Rietberg de Zurich, la leçon a été comprise et « Fiction Congo » donne une bonne idée de ce que doit être une exposition contemporaine

Au Museum Rietberg de Zurich, la leçon a été comprise et « Fiction Congo » donne une bonne idée de ce que doit être une exposition contemporaine © © Museum Rietberg

« Alors que l’époque ne jurait que par un art africain “authentique”, il a mis en avant des créateurs contemporains et a payé toutes ses acquisitions, relève Michaela Oberhofer, l’une des commissaires de l’exposition avec Nania Guyer, conservatrice au musée. Mais il était aussi totalement conscient de la valeur des œuvres que les Congolais lui cédaient à vil prix afin de s’acquitter de taxes imposées par l’administration coloniale. »

Après avoir acheté sur place une voiture 10 000 francs (environ 4 400 euros d’aujourd’hui), il note ainsi dans son journal : « La voiture a ses avantages… À 5 heures de l’après-midi, j’ai conduit jusqu’au village des sculpteurs sur bois, où j’ai acquis 30 nouvelles pièces. C’est difficile de croire qu’un simple petit détour comme celui-ci permet de gagner autant que ce que vaut la voiture. »

Toute la force de « Fiction Congo » est là. En contextualisant l’acquisition des œuvres, l’exposition relève toute la violence en jeu dans la relation asymétrique entre une population dominée et une petite élite dominante. Et le travail des commissaires est d’autant plus précieux qu’il s’appuie sur des documents (textes, photographies, vidéos, œuvres) qui donnent une réalité très concrète à cette entreprise de prédation culturelle.

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Perte de sens

L’autre grand mérite de l’exposition est de donner la parole et une carte blanche à des artistes congolais ou de la diaspora tels que Michèle Magema, Monsengo Shula ou Sinzo Aanza. Sammy Baloji, originaire du sud du Katanga, fait notamment le parallèle entre dépossession des biens physiques et culturels.

Pour lui, tous les objets arrachés à leur terre natale ont perdu leur sens. « Quand je viens au musée, que je travaille sur ces œuvres, je ne sens plus de spiritualité, car elles sont sorties de leur contexte, estime-t-il. Ce sont des fétiches qui n’ont plus que la dimension esthétique que nous avons fini par leur attribuer. »

Léo Pajon


« Collecté par », une expo ethnocentrée

L'exposition "Helena Rubistein, la collection de Madame", jusqu'au 28 juin au Quai Branly.

Alors que le débat sur les restitutions des œuvres d’art classique africain demeure vif, le Musée du quai Branly envoie là un bien mauvais signal

« La collection de Madame » : le titre de l’exposition proposée par le Musée du quai Branly-Jacques-Chirac jusqu’au 28 juin laissait espérer un brin d’ironie ou, à tout le moins, un peu de recul vis-à-vis des formidables quantités d’objets cultuels africains amassés, au cours des années, par de riches Occidentaux. Las, il n’en est rien : le sujet exploré par la commissaire, Hélène Joubert, est bien « Helena Rubinstein, également connue sous le nom de princesse Gourielli […], à l’origine d’un empire cosmétique international qui porte son nom ».

À la fin du catalogue, Susan Kloman, directrice internationale du département d’art africain et océanien de Christie’s, écrit ainsi : « Cette exposition et le catalogue qui l’accompagne rappelleront d’abord aux spécialistes l’importance de la collection d’art africain et océanien de Helena Rubinstein. Ils serviront ensuite de leçon d’histoire à ceux qui ne connaissent pas encore la femme à l’origine de la marque de cosmétique légendaire qui porte son nom, ni sa vie de collectionneuse. »

Alors que le débat sur les restitutions des œuvres d’art classique africain demeure vif et que bien des musées occidentaux s’essaient à décoloniser leurs cimaises, le Musée du quai Branly, qui a parfois su nous émerveiller, envoie là un bien mauvais signal.

Testament de son ex-président, Stéphane Martin, qui, peu après son départ, a clamé haut et fort tout le mal qu’il pensait de l’idée de restitution ? Peut-être. Reste qu’en matière de « leçon d’histoire » cette exposition ethnocentrée restera un bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire si l’on entend parler avec justesse d’art africain.

Évidemment, les pièces « collectionnées » par Helena Rubinstein sont somptueuses. Mais ce n’est pas d’elles que l’on parle, ni de ceux qui les ont créées. Tout au plus les cartels scandent-ils avec insistance un refrain étrangement neutre : « collecté par » Marcel Lheureux, « collecté par » Gustav Conrau, « collecté par » F. H. Lem, « collecté par » Léo Frobenius.

Qu’entend-on par « collecté » ? Marchandé ? Extorqué ? Acheté ? Échangé ? Volé ? Pillé ? Subtilisé ? Hélène Joubert a sa propre réponse : « Collecter veut dire “ramasser”, c’est l’idée de prendre un objet et de le rapporter, dit-elle. C’est le terme employé pour expliquer le transfert d’un continent à un autre. »

Merci pour la précision. Interrogée plus avant sur la manière dont les collecteurs s’y sont pris pour « collecter » dans des pays occupés, la commissaire précise : « Ce n’est pas une exposition sur les collecteurs. »

Une « leçon d’histoire » ?

Effectivement, les faits et gestes de ces personnages ne sont pas du tout abordés dans l’exposition et à peine évoqués dans le catalogue. « Autour de Gustav Conrau, il y a des éléments assez précis et des zones d’ombre, poursuit Joubert. On sait qu’il entretint des relations avec le chef bangoua qu’il qualifie d’amicales. Le problème se situe au niveau de son autre mission, qui consiste à recruter de la main-d’œuvre. Quand il revient la seconde fois, la relation s’est dégradée, on lui demande où est la main-d’œuvre qu’il a emmenée vers la côte. »

Dégradé, c’est le moins que l’on puisse dire : emprisonné, Conrau finira par se suicider après une tentative d’évasion manquée, et l’armée allemande montera ensuite une expédition punitive en pays bangoua. Les objets collectés par Conrau, eux, sont arrivés en lieu sûr à Berlin…

Riches d’enseignement, troubles, les trajectoires des différents « collecteurs » – Lem, Lheureux, Conrau, Frobenius, etc. – constitueraient une belle « leçon d’histoire ». « C’est un vrai travail de recherche, reconnaît Joubert. C’est un chantier qui débute. » Un chantier sans doute plus intéressant que le passe-temps et les emplettes d’une riche femme d’affaires.

Nicolas Michel

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