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Al Mada : les habits neufs du holding royal marocain

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Managem, la filiale minière, s’appuie sur trois blocs d’exploration au Soudan. Il y possède une unité de production, à Wadi Gabgaba (Nord-Est, photo), pour laquelle il a déjà investi 30 millions de dollars. Il cible l’extraction de 2 t d’or par an à l’horizon 2021.

Managem, la filiale minière, s’appuie sur trois blocs d’exploration au Soudan. Il y possède une unité de production, à Wadi Gabgaba (Nord-Est, photo), pour laquelle il a déjà investi 30 millions de dollars. Il cible l’extraction de 2 t d’or par an à l’horizon 2021. © Managem

Transformé il y a cinq ans en fonds panafricain, Al Mada a multiplié les mégadeals sur le continent, où il réalise désormais plus d’un quart de ses bénéfices. Au siège de Casablanca, on l’assure : le meilleur reste à venir…

L’année 2020 démarre sous de bons auspices pour Al Mada (littéralement, « perspective »), l’ex-SNI, fonds panafricain appartenant à la famille royale. Nareva, sa filiale énergétique qui a établi sa notoriété dans le royaume, vient de décrocher un premier contrat hors du Maroc.

En consortium avec le français Engie, la société a été déclarée adjudicataire de l’appel d’offres international pour la construction et l’exploitation d’une centrale photovoltaïque d’une capacité de 120 MW, à Gafsa, en Tunisie.

Porte-drapeau de l’économie chérifienne

À travers cette opération, Nareva rejoint ainsi le club des filiales de l’ex-SNI ayant pris une dimension continentale, confortant au passage le positionnement africain de sa société mère, véritable porte-drapeau de l’économie chérifienne.

« Al Mada dispose de l’assise financière et de l’expertise nécessaires pour investir des secteurs très capitalistiques où les autres grands groupes marocains n’osent pas s’aventurer vu la dimension risque de ce genre d’activités », nous explique un connaisseur des arcanes de l’ancienne SNI.Avec 65,5 milliards de dirhams (6 milliards d’euros) de capitaux propres consolidés à la fin de 2018, Al Mada dispose, il est vrai, d’une importante assise financière.

Par ailleurs, l’étendue de sa couverture économique est sans équivalent, avec 33,9 milliards de dirhams de chiffre d’affaires réalisé en 2018 pour un bénéfice net part du groupe de 4,65 milliards, engrangés à travers 24 pays par plus de 80 filiales et participations minoritaires, dont des mastodontes tels qu’Attijariwafa Bank, le minier Managem, l’énergéticien Nareva, le spécialiste de la grande distribution Marjane, le cimentier Lafarge Maroc et le sidérurgiste Sonasid, ou encore le concessionnaire et équipementier automobile Optorg.

« C’est une vocation pour le groupe Al Mada de mener des opérations d’envergure, que ce soit au Maroc ou dans les autres pays africains », appuie notre interlocuteur. Et il y en a eu de nombreuses au cours des cinq dernières années…

L’acquisition remarquée de la filiale de Barclays en Égypte

À travers sa filiale Attijariwafa Bank, dirigée par Mohammed El Kettani, le fonds panafricain a réalisé en 2016 l’une des plus grosses transactions qu’ait connues le secteur bancaire sur le continent. L’acquisition de la filiale égyptienne du géant britannique Barclays pour 4,9 milliards de dirhams avait même propulsé le royaume, cette année-là, au rang de premier investisseur étranger au Pays des pharaons.

Les premiers mois d’activité en 2017 sous la bannière Attijariwafa Egypt avaient, selon le management de la banque marocaine, « dépassé toutes les attentes », permettant à cette antenne de devenir l’un des principaux contributeurs au résultat net part de groupe avec 7,4 %.

Les années suivantes se sont néanmoins révélées plus compliquées pour cette nouvelle filiale : en 2018, les résultats ont baissé de plus d’un quart, à moins de 288 millions de dirhams, représentant à peine 5,1 % du résultat net part du groupe (RNPG), soit moins que les filiales sénégalaise, ivoirienne et tunisienne. Mais ce n’est pas pour décourager le top management de la banque et encore moins celui de la société mère, qui vient d’acter une reconfiguration de l’état-major de la banque.

« Attijariwafa dispose toujours d’une assise financière forte lui permettant de poursuivre son développement international. La banque s’est donné pour objectif de continuer à se positionner, les prochaines années, dans d’autres pays anglophones, notamment au Nigeria et dans la zone Afrique de l’Est », confie à Jeune Afrique Hassan Ouriagli, PDG d’Al Mada.

Une autre filiale du groupe a également lancé, au cours des dernières années, le plus grand investissement jamais réalisé de son histoire. Il s’agit de Managem, filiale minière qui a lancé le projet aurifère Tri-K en Guinée pour un montant de 200 millions de dollars.

Présence continentale d'Al Mada

Présence continentale d'Al Mada © Al Mada

« L’unité de production est actuellement en phase de construction, et la production devrait démarrer dès 2021, nous confie un administrateur de Managem. Nous ciblons dès l’année prochaine une production aurifère annuelle de 200 000 onces grâce à cette unité mais aussi à celle lancée au Soudan, où nous avons produit en 2019 notre premier lingot d’or. » Une fois le rythme de croisière atteint, l’activité aurifère de Managem devrait permettre d’augmenter de 50 % son chiffre d’affaires global, qui était de 4,4 milliards de dirhams en 2018.

Pour nombre d’observateurs, une autre opération significative réalisée ces dernières années est venue démontrer la capacité de négociation d’Al Mada avec les groupes internationaux. Lors de la mégafusion mondiale entre Lafarge et Holcim, le holding a saisi l’occasion de renforcer son partenariat historique avec le cimentier français dans les activités ex-Holcim aussi bien au Maroc que dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne francophone.

Aussi, les filiales en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Bénin, en Guinée ainsi que dans huit autres pays du continent sont tombées dans l’escarcelle de LafargeHolcim Maroc, contrôlée par une cofiliale de la SNI et du géant franco-suisse, permettant ainsi de donner naissance au deuxième cimentier africain après le groupe nigérian Dangote.

Risque de distorsion de concurrence dus à son omniprésence sectorielle

La réussite d’Al Mada, l’étendue de son périmètre d’activités et la position de force de plusieurs de ses filiales ne sont pas sans susciter des craintes de distorsion de concurrence.

Notant la forte présence d’acteurs publics ou « politiquement connectés » dans les télécoms, une étude du groupe de la Banque mondiale soulignait, en juin 2019, que ce secteur ­­ « souffr[ait] d’un manque de concurrence, d’une réglementation inefficace et d’un sous-investissement dans les infrastructures » et appelait à « optimiser l’utilisation des infrastructures numériques existantes par le partage de celles appartenant aux entreprises d’État ».

Maroc Telecom a récemment écopé d’une amende record de 3,3 milliards de dirhams, et son concurrent Inwi, à l’initiative d’Al Mada, a abandonné des poursuites judiciaires – il réclamait à l’opérateur chérifien plus de 5 milliards de dirhams de dommages. D’autres observateurs pointent au contraire le caractère strictement privé du holding, voire la contribution positive de ses filiales au développement de plusieurs industries.

« Attijariwafa est détenu à 46 % par Al Mada, un holding d’investissement contrôlé par la famille royale marocaine. Son actionnariat n’a aucune influence sur notre évaluation du soutien de l’État à la banque », rappelle par exemple l’agence de notation Fitch.

Si elles reconnaissent, pour leur part, que le « secteur bancaire local est très concentré », les équipes de l’Oxford Business Group ajoutent toutefois : « Nous n’avons pas observé de distorsion de l’équilibre concurrentiel et avons plutôt constaté des gains en la matière, comme le montrent la capacité croissante de l’offre bancaire, le développement du taux de détention des comptes bancaires à 70 % et le taux de pénétration du crédit bancaire à 80 %. »

Endettement en hausse mais nette amélioration de la rentabilité

Une autre source d’inquiétudes, pour certains observateurs, concerne l’endettement auquel a eu recours le holding pour financer l’ensemble des grosses transactions réalisées depuis cinq ans. Alors que son endettement s’inscrivait dans une tendance baissière depuis 2011, il est reparti à la hausse ces dernières années : de moins de 10 milliards de dirhams en 2015, il culminait à la fin de 2018 à 13,3 milliards de dirhams. Une tendance qui n’inquiète pas outre mesure le management d’Al Mada.

la contribution des activités internationales au RNPG est passée de 11 % en 2013 à 26 % en 2018

« C’est une hausse à relativiser, rassure Hassan Ouriagli. Notre gearing actuel reste à un niveau très modéré, inférieur à 20 %. Nous avons donc la force de frappe pour financer de nouveaux projets d’investissements ou d’acquisitions. » Pour son financement, le holding a recours à un mixte entre levées de capitaux sur le marché et crédit bancaire. À titre d’illustration, Al Mada a émis en 2018 pour 2 milliards de dirhams d’obligations privées, anticipant ainsi le remboursement, l’année suivante, de deux lignes obligataires cotées échues totalisant 1,5 milliard de dirhams.

Siège de la Banque internationale pour le Mali (BIM), filiale du groupe Attijariwafa Bank. La BIM est la première banque des Maliens de l’étranger.

Siège de la Banque internationale pour le Mali (BIM), filiale du groupe Attijariwafa Bank. La BIM est la première banque des Maliens de l’étranger. © Sébastien Rieussec pour JA

De son côté, la rentabilité du groupe s’est nettement améliorée durant cette période. Au-delà des plus-­values mirobolantes réalisées à la suite des cessions des filiales agroalimentaires, le RNPG du fonds panafricain a progressé à un rythme annuel moyen de 9,2 % entre 2014 et 2018, pour atteindre 4,65 milliards de dirhams. Et les bénéfices en provenance des activités hors Maroc y sont pour quelque chose.

« La contribution des activités internationales au RNPG est passée de 11 % en 2013 à 26 % en 2018. Ce chiffre devrait s’améliorer sensiblement dans les prochaines années avec le développement des activités aurifères de Managem et l’aboutissement du plan stratégique d’Attijariwafa Bank Egypt. L’objectif étant d’atteindre rapidement une contribution de 30 % », nous promet Hassan Ouriagli, déterminé à amplifier la croissance du groupe au cours des prochaines années. Une croissance qui devrait essentiellement reposer sur les filiales actuelles.

« Al Mada souhaite continuer de progresser sur le continent au cours des années à venir, essentiellement dans les services financiers, l’énergie et les mines », poursuit le PDG du holding. Mais en plus de transformer certaines de ses participations en leaders africains, le holding reste attentif à saisir les opportunités de croissance externe. « Mais il faut reconnaître que les cibles de qualité sont assez rares », confient les responsables d’Al Mada. D’ailleurs, un comité d’investissement se tient mensuellement pour étudier les projets supérieurs à 500 millions de dirhams. Une manière de rester à l’affût des bonnes affaires et de nouveaux relais de ­croissance…


Au Maroc, le holding mise sur l’innovation

Parallèlement à son développement sur le continent, Al Mada reste également très actif au Maroc, notamment sur le volet innovation. Plusieurs projets ont ainsi vu le jour. Sa filiale télécoms a lancé par exemple le premier opérateur 100 % digital, Win par Inwi, et développé une offre de cloud souverain, unique au Maroc, comportant toute une gamme de services de cybersécurité et d’hébergement en direction des entreprises.

« Inwi et Attijari sont également à la pointe dans le domaine du paiement mobile, qui devrait se développer au Maroc », nous explique un responsable du groupe. Par ailleurs, Attijariwafa a lancé le réseau Dar Moukawil sur l’ensemble du Maroc qui offre un service innovant en direction des TPE et qui comporte, outre le financement, une plateforme web, un dispositif de formation complet et un accompagnement personnalisé gratuit.

De son côté, la fondation Al Mada travaille sur un projet visant à soutenir les start-up. « D’autres projets innovants seront déployés au cours des prochains mois », promet notre source.

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