Politique

[Édito] La Chine vouée à la dictature

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Xi Jinping sur une affiche dans les rues de Pékin.

Xi Jinping sur une affiche dans les rues de Pékin. © Andy Wong/AP/SIPA

Le coronavirus est, sans conteste, la grande préoccupation du moment et peut-être, les historiens le diront plus tard, l’événement de la décennie. Il s’est déclaré en Chine il y a près de deux mois. Jusqu’ici, il ne s’est pas répandu dans le pays où il est apparu et n’a pas vraiment franchi ses frontières. Il a donc été contenu, et l’on espère le vaincre en avril.

Mais comment limiter ses effets sur l’économie de la Chine, sur celles de ses voisins et du reste du monde ? Quelles leçons tirer de ce début d’épidémie qui nous a pris par surprise, et que faire pour nous prémunir contre de tels ennemis favorisés par la mondialisation ?

Un virus aux effets d’une guerre

Autant de questions que l’on se pose et qui n’ont pas encore de réponses. Dans cette livraison de Ce que je crois, je me propose d’attirer votre attention sur la conséquence la plus inattendue et la plus dramatique que la victoire contre le coronavirus pourrait avoir.

La lutte contre le coronavirus et contre les virus à venir ne doit pas être un combat constamment renouvelé, comme l’est à ce jour la guerre contre le terrorisme. Il y a près de vingt ans, réagissant à une agression contre leur territoire, les États-Unis nous avaient entraînés dans « une guerre mondiale contre le terrorisme ». Hasardeuse, mal conçue et mal conduite, cette guerre a créé plus de terroristes qu’elle n’en a éliminé ; elle n’a donc pas mené à la victoire et n’a pas de fin prévisible.

On pense que la Chine elle-même subira une ponction de l’ordre de 1,5 % de son PIB

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), M. Tedros Adhanom Ghebreyesus, dit son regret de voir que le monde ne consacre ni temps ni argent à prémunir ses habitants contre les épidémies et les virus. Il nous a appelés à mieux nous préparer à les combattre dès leur apparition. Le ferons-nous lorsque le coronavirus aura été terrassé ? Ou bien serons-nous accaparés par d’autres tâches que nous aurons jugées prioritaires, de sorte que nous serons tout aussi désarmés face aux attaques d’un « successeur » du coronavirus ? Même si elle est couronnée de succès, la guerre contre le coronavirus appellera à une réflexion qu’il nous faudra mener à son terme.

Les effets économiques de ce début d’épidémie ? Il est trop tôt pour en donner une évaluation précise. Mais on prévoit qu’ils seront considérables. On pense que la Chine elle-même subira une ponction de l’ordre de 1,5 % de son PIB, qui sera ramené en 2020 de 6 % à 4,5 %, et que ses voisins asiatiques subiront une baisse à peine inférieure. Le reste du monde devrait se contenter d’une croissance économique située entre 2,5 % et 3 %. Le coronavirus aura donc sur l’Asie et sur le monde l’effet d’une petite guerre.

Le chemin vers la dictature

Il pourrait même changer le cours de l’Histoire en influant sur les résultats des élections dans certains pays. Dont la présidentielle des États-Unis, prévue en novembre. Mais sa conséquence la plus dramatique est ailleurs : elle réside dans l’effet qu’elle pourrait avoir sur la psychologie des dirigeants du Parti communiste chinois et de leur chef, Xi Jinping, lorsqu’ils auront gagné ce qu’ils ont déjà appelé « la guerre du peuple » contre « l’ennemi public numéro un » de la Chine.

Leur succès leur donnera l’impression d’être omniscients, omnipotents

J’appréhende les répercussions de cette victoire sur Xi Jinping et les hiérarques du parti unique qui, n’en doutez pas, s’en attribueront le mérite. Si, dans un mois, les dirigeants de la Chine apparaissent comme ceux qui, par leur énergie, leur sang-froid et leur savoir-faire, ont terrassé l’hydre, sauvant leur pays – et le reste du monde – de ses tentacules, n’en seront-ils pas transformés ?

Les défauts déjà criants de leur système de gouvernement n’en seront-ils pas aggravés et rendus impossibles à supporter ? Leur thèse selon laquelle le Parti – c’est-à-dire sa direction centrale – a toujours raison aura subi l’épreuve du feu et en sera consolidée par la victoire. Le bureau politique du Parti et son chef, Xi Jinping, étaient déjà autoritaires et centralisateurs. Leur succès leur donnera l’impression d’être omniscients, omnipotents ; ils voudront aller jusqu’au bout de leur pouvoir.

Qui les arrêtera ? Quel contre-pouvoir osera s’interposer pour les empêcher de basculer dans la dictature absolue ? Leur comportement actuel – surveillance accrue de la population, aggravation de la censure, sensibilité aiguë aux critiques de la presse étrangère – indique la voie savonneuse qu’ils risquent d’emprunter.

Xi Jinping, inarrêtable ?

Souvenons-nous de Staline et, pour rester en Chine, de Mao ; nous avons vu comment ils sont devenus, en quelques années, ivres de puissance, esclaves de leurs préjugés. Souvenons-nous des décisions insensées qu’ils ont prises et dont certaines ont causé la mort de millions, voire de dizaines de millions de personnes.

Xi Jinping, qui détient déjà, et pour une durée illimitée, trop de pouvoirs, sera-t-il transformé en dictateur par sa victoire prochaine contre le coronavirus ? Sa dictature serait alors encore plus dangereuse pour les Chinois et pour le reste du monde que ne l’ont été celles de Staline et de Mao, car la Chine de 2020 est une très grande puissance économique, financière et militaire. Elle pèse cent fois plus qu’en 1980 et maîtrise, qui plus est, les technologies de pointe.

Il deviendrait le maître absolu de l’un des pays les plus puissants de la planète

Imaginez l’étendue du pouvoir d’un homme qui serait le maître d’un pays-continent, le plus peuplé du monde, et d’un parti qui y serait tout-puissant. L’un et l’autre auraient à leur disposition, outre une puissante armée, l’intelligence artificielle et la reconnaissance faciale. Jusqu’où pourraient-ils aller ? Comment empêcher Xi Jinping de se tromper ? Qui, en Chine, pourra oser le dire ?

La conséquence la plus grave de la victoire des dirigeants du Parti communiste chinois contre le coronavirus serait donc la transformation aussi rapide que totale de leur chef, Xi Jinping, en dictateur sur le modèle de Staline. Il deviendrait le maître absolu de l’un des pays les plus puissants de la planète, doté de la technologie la plus avancée. Et aurait la certitude d’avoir raison contre ses propres camarades, contre le reste du monde. Si mes craintes sont justifiées, et je crois qu’elles le sont, notre choix aujourd’hui est entre la peste et le choléra.

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