Diplomatie

[Tribune] Frontière algéro-marocaine : pays du Maghreb, unissez-vous !

Par

Politologue et sociologue marocain

Des habitants de part et d'autre de la frontière algéro-marocaine.

Des habitants de part et d'autre de la frontière algéro-marocaine. © Wikimedia Commons CC BY 2.0 amekinfo

Alors que la frontière entre les deux pays est fermée depuis 1994, la séparation est de plus en plus hermétique entre les sociétés algérienne et marocaine.

Grand éleveur des Beni Guil, sur les hauts plateaux de l’Oriental marocain, Bachir ne tarit pas d’éloges sur la brebis trapue à la face rouge (hamri) à qui cette fédération de tribus a donné son nom. Il est d’ailleurs un membre actif de l’association qui veille à la pureté de cette race ovine, reconnue pour sa rusticité et la qualité de la viande de ses agneaux. Il est néanmoins très inquiet et en colère.

En une vingtaine d’années, alors même que la frontière entre le Maroc et l’Algérie est fermée et que le niveau de leurs échanges formels est au plus bas – lui-même ne peut plus rendre visite à ses cousins et à ses anciens associés de l’autre côté –, le troupeau de la région, fort de plusieurs centaines de milliers de têtes, est désormais composé d’une autre race à la face blanche et à la morphologie surdimensionnée par rapport aux capacités des pâturages. Venue de l’Oranais, la race Ouled Djellal a traversé clandestinement cette frontière présumée hermétique et a déclassé les races autochtones.

Ce commentaire désabusé – que je ramène de mes séjours dans les hauts plateaux lorsque je travaillais pour le Fida (Fonds international de développement agricole) – n’est pas la seule illustration du drame qui se joue autour de cette frontière supposée infranchissable qui, dans les faits, ne l’est que pour les honnêtes citoyens. Les contrebandiers et leurs protecteurs, qui contrôlent les marchés du carburant, du haschisch et des psychotropes, y voient au contraire une formidable opportunité.

Bachir, comme beaucoup d’autres, dont les militants du Hirak de la ville minière de Jerada, suivent avec prudence et espoir ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. Ils ne doutent pas que, de part et d’autre du champ de mines, la cause dont ils sont les entrepreneurs est la même. Le sentiment de hogra (littéralement, le « mépris ») est le bien le mieux partagé, quel que soit le régime.

Voyage initiatique

Zak, étudiant marocain titulaire d’un master en droit international, vient de passer trois heures au poste-frontière d’Oum Teboul, entre la Tunisie et l’Algérie. La police algérienne trouve bizarre qu’un sujet de Sa Majesté fasse le détour par Tunis pour visiter l’Algérie. Il est de surcroît porteur d’un carnet tout fripé où il note ses impressions, à la manière des jeunes Anglais au XIXe siècle. Au sortir de l’université, ces derniers entreprenaient le « tour », un voyage initiatique qui les menait sur les traces d’une identité à sublimer, visitant les lieux de la civilisation méditerranéenne.

Supposée infranchissable, la frontière entre l’Algérie et le Maroc ne l’est en réalité que pour les honnêtes citoyens

Les policiers se sont inquiétés de savoir pourquoi ce jeune homme apparemment de bonne famille préférait venir à pied en Algérie plutôt que d’aller passer ses vacances à Ibiza. Plus troublant encore pour eux, l’étudiant, a priori musulman parce que s’appelant Zakaria Ben Mohamed, répond naïvement, à une question aussi déplacée qu’inop­portune du flic moustachu, ne pas prier tous les jours.

Les policiers ne connaissent vraisemblablement pas la tradition anglaise du « tour » et encore moins l’histoire d’un Maghreb où un ouléma comme Ibn Khaldoun, natif de Tunis, était allé officier comme vizir à Fès, écrire sa Muqaddima dans le voisinage du tombeau du saint Abou Madyane, en Algérie, avant de finir sa vie en tant que juge malékite au Caire.

Le comble, c’est que Bachir, l’éleveur de brebis, comme Zak, l’étudiant, trouvent que les Wastis (le peuple du milieu du Maghreb), présentés par la presse comme méchants et violents, sont d’une grande générosité.

Zak était émerveillé par la bonté des Constantinois qui l’ont hébergé, lui ont fait partager un moment du Hirak du vendredi et l’ont emmené en randonnée. Il a été surpris de se faire comprendre si facilement alors qu’il parlait un dialecte casablancais. Il trouve que « la télévision et la presse exagèrent ».

Miracle et déprime

Bachir comme Zak posent autrement la question du coût du non-Maghreb. Commandée par deux ONG – le Forum des alternatives Maroc et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux – et réalisée en 2017 par un groupe d’économistes maghrébins coordonné par le Tunisien Mahjoub Azzam, l’une des études les plus sérieuses sur le sujet affirme que « les échanges intrarégionaux n’ont atteint, en 2015, que 27,4 % du potentiel.

Si ces échanges devaient progresser pour atteindre leur potentiel (estimé), cela porterait les parts respectives du commerce intra-Maghreb dans le commerce total et du PIB de la région à 11,8 % et 6,4 %, soit le triple des parts observées en 2015 (3,6 % du commerce total et 2,05 % du PIB) ».

Utilisant un modèle gravitationnel, ces économistes montrent que l’« effet frontière » (les obstacles tarifaires et non tarifaires ainsi que les autres facteurs politiques et institutionnels censés bloquer le libre commerce) a des répercussions dix à quinze fois plus importantes sur les échanges commerciaux que l’existence d’une langue commune. C’est tragique et irrationnel, si on en déduit que ce sont les strates multiséculaires d’une culture partagée qui sont en train de se défaire, donnant lieu à une séparation de plus en plus hermétique entre les sociétés algérienne et marocaine.

Pourtant, l’Union du Maghreb arabe, une vieille institution qui n’en finit pas de mourir, vient de lancer un appel international à candidatures pour réhabiliter et moderniser la ligne de chemin de fer transmaghrébin.

Au même moment, alors que le Raja, mythique club de football casablancais, accueillait le Mouloudia d’Alger, son public scandait dans les tribunes « Hna khawa, machi ‘adawa » : « Nous sommes frères et non ennemis. » Ainsi, les signes d’un miracle qui tarde à advenir ne manquent pas. Mais au lieu de nous réjouir, leur multiplication accentue notre perplexité et plonge le citoyen maghrébin le plus averti dans la déprime.

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