Politique

Jean-Baptiste Ouédraogo : « Thomas Sankara avait deux visages »

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Jean-Baptiste Ouedraogo chez lui à Ouagadougou avec en main son livre Ma part de vérité paru en 2019.

Jean-Baptiste Ouedraogo chez lui à Ouagadougou avec en main son livre Ma part de vérité paru en 2019. © Sophie Garcia pour JA

Dans « Ma part de vérité », l’ex-président burkinabè revient sur son passage au pouvoir et ses relations avec celui qui fut son Premier ministre : Thomas Sankara. Au risque d’écorner le mythe. Et de susciter la polémique.

Près de trente-sept ans après le coup d’État qui l’a renversé, l’ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo, 77 ans, sort de son silence. Désormais pédiatre (il exerce au sein de la polyclinique Notre-Dame-de-la-Paix, à Ouagadougou, établissement qu’il a fondé en 1992), en retrait de la vie politique, il livre dans Ma part de vérité un témoignage sur l’une des pages les plus instables de l’histoire de ce qui était encore la Haute-Volta.

Évoquant les coulisses de son arrivée au pouvoir, en 1982, aussi bien que ses relations avec Thomas Sankara, qu’il ne craint pas d’égratigner, il a accepté de répondre aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Vous avez dirigé le pays de novembre 1982 à août 1983. Comment êtes-vous parvenu au sommet de l’État ?

Jean-Baptiste Ouédraogo : Personne ne m’attendait à ce poste, pas même moi. Ce sont les circonstances qui me l’ont imposé. À l’époque, nous étions plus d’une centaine à préparer le renversement du Comité militaire de redressement pour le progrès national [CMRPN, dirigé par Saye Zerbo]. Nous étions d’accord sur le fait que le capitaine Thomas Sankara assumerait le pouvoir. Il était politiquement outillé pour cela, car il avait été secrétaire d’État à l’Information dans le gouvernement de Saye Zerbo, avant de démissionner.

Mais le jour où nous avons pris le pouvoir, il a annoncé ne pas être en mesure de prendre cette responsabilité. Afin de maintenir la cohésion entre les militaires, il a proposé de choisir le colonel Yorian Gabriel Somé, mais le chef d’état-major général des armées ne faisait pas l’unanimité. Thomas Sankara a alors proposé de nommer comme président provisoire le plus ancien des plus haut gradés de notre groupe, c’est-à-dire moi. C’est ainsi que j’ai été désigné chef de l’État.

Thomas Sankara a, lui, rejoint votre gouvernement au poste de Premier ministre. Quelles relations entreteniez-vous avec lui et pourquoi l’avez-vous finalement écarté en mai 1983 ?

Sankara n’a pas tout de suite fait partie du nouveau gouvernement. Il n’y avait que deux militaires, le ministre de l’Intérieur et moi-même. C’est au mois de janvier 1983, sous la pression de ceux qui le soutenaient, qu’il a été nommé Premier ministre. Très vite, des divergences sont apparues.

Le Conseil de salut du peuple [CSP] avait défini cinq objectifs sur deux ans : la réorganisation des forces armées et des appareils de l’État, l’instauration d’une justice sociale véritable, la garantie des libertés individuelles et collectives dans le respect des droits humains, la promotion d’un développement économique, social et culturel, et le cheminement vers une vie constitutionnelle normale. Nous devions ensuite regagner les casernes. Il n’a jamais été question de faire une révolution, comme le souhaitaient ceux qui suivaient Sankara.

De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir

De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir © Archives Jeune Afrique

Vous avez à votre tour été renversé le 4 août 1983. Comment s’est déroulée votre arrestation ?

Le 4 août au soir, j’ai été emmené à Pô, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou, où j’ai été détenu pendant deux ans. J’ai eu la chance d’y séjourner avec d’autres personnalités, même si nous étions tous opposés politiquement : les présidents Maurice Yaméogo et Joseph Ouédraogo, ainsi que le Premier ministre Gérard Kango. Il y avait également Adama Touré, qui avait été le mentor de Sankara. Il était intéressant d’échanger avec eux.

Vous décrivez Sankara comme un fin stratège, charismatique et manipulateur. Ce faisant, vous avez suscité la colère de nombreux jeunes. Comprenez-vous leur réaction ?

Je la comprends très bien. Mais comme tous les génies politiques, Thomas Sankara avait deux visages. S’il avait les qualités d’un tribun et le charisme d’un leader, il avait aussi une part de cynisme et de machiavélisme politique. C’est cela qui a provoqué les dérapages au sein du CSP, puis la révolution. Il y a eu des mises à l’écart et des assassinats.

Certains préfèrent pourtant mettre en avant son bilan, estimant que les abus n’ont été que marginaux…

Je ne conteste pas le bilan de Thomas Sankara. Je dis qu’il y a eu de bonnes et de mauvaises choses. Je voudrais simplement qu’on me laisse le droit de dire ce que je pense de cette période de notre histoire. Je veux partager ce que j’ai vécu avec ceux qui n’ont pas connu cette époque. Il faut que les gens lisent et qu’ils cherchent à comprendre. Il faut que l’on débatte afin d’écrire une histoire qui corresponde à ce que chacun a vécu.

Détail d'une sérigraphie à l'effigie de Thomas Sankara.

Détail d'une sérigraphie à l'effigie de Thomas Sankara. © Photo : Sophie Garcia / HansLucas

Durant ces années, quel rôle a joué le Libyen Mouammar Kadhafi ?

Les armes qui ont servi à nous renverser provenaient de Libye. Le colonel Kadhafi soutenait également une radio qui appelait à l’insurrection. Dans mon livre, je raconte un épisode très révélateur : l’une des visites qu’il a effectuées dans notre pays avait été préparée secrètement par Sankara. Kadhafi [se voyait comme] un révolutionnaire venu apporter son soutien à un autre révolutionnaire.

Ce premier ouvrage traite de ma gestion en tant que président du CSP. Je ne pouvais pas ne pas parler de Thomas Sankara, qui était l’un de mes plus proches collaborateurs, mais il n’était pas question de faire le procès de la révolution. Je raconterai cette séquence dans un deuxième temps – je livrerai alors mon point de vue, en tant que témoin et victime. J’espère que d’autres feront comme moi et témoigneront pour qu’il y ait enfin un débat contradictoire à propos de cette période.

Sankara a été assassiné en 1987. Quel rôle avez-vous joué par la suite sous la présidence de Blaise Compaoré ?

J’ai surtout travaillé à la construction de ma clinique, où j’ai passé le plus clair de mon temps. J’ai néanmoins été sollicité lors de moments politiques importants et apporté ma contribution : j’ai ainsi participé au Collège des sages, mis en place en 1999 après les manifestations qui ont suivi l’assassinat de Norbert Zongo, ainsi qu’à la Journée nationale du pardon, en 2001. J’ai par ailleurs tenté une médiation, en 2014, au moment des manifestations contre la modification de l’article 37, qui limite le nombre de mandats présidentiels.

L’Assemblée nationale a adopté le 21 janvier un projet de loi instituant des volontaires de défense de la patrie (VDP). Désormais, l’armée pourra former des civils pour tenter de contrer les attaques terroristes. Est-ce la solution ?

Il faut tout mettre en œuvre pour éradiquer le terrorisme. Et la cohésion sociale est une condition sine qua none pour gagner ce combat. Si telle est la vision du pouvoir actuel, tant mieux.

Mais la cohésion sociale passe également par la réconciliation nationale. Comment y parvenir ?

Il revient aux autorités de trouver comment permettre aux populations de se retrouver autour d’une même table pour défendre un même idéal. Il nous faudrait un format fédérateur qui donne à chacun la possibilité de s’exprimer et qui rende justice aux uns et aux autres. En ce qui concerne le retour de l’ancien Premier ministre Yacouba Isaac Zida [exilé au Canada, il a annoncé sa candidature à la présidentielle de novembre] ou de l’ex-président Blaise Compaoré, la question me dépasse, et je ne souhaite pas remuer le couteau dans la plaie. C’est au pouvoir d’exposer sa vision, et nous l’accompagnerons.

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