Sécurité

Au Mali, Ibrahim Boubacar Keïta prêt au dialogue avec les jihadistes, au risque de négocier avec le diable

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 26 février 2020 à 13h00
Le président malien IBK quitte Bamako pour Nouakchott, le 24 février 2020.

Le président malien IBK quitte Bamako pour Nouakchott, le 24 février 2020. © Présidence Mali

Après avoir longtemps refusé tout contact avec les jihadistes, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, entrouvre pour la première fois la porte à des pourparlers. Jusqu’où et à quel prix ?

Son premier cercle l’assure : Ibrahim Boubacar Keïta n’avait pas prévu d’évoquer le sujet durant cette interview. Mais ce 10 février, à Addis-Abeba, quand RFI et France 24 l’interrogent sur les possibilités de négociations avec Amadou Koufa et Iyad Ag Ghaly, le président malien ne se défile plus.

Pour la première fois, il reconnaît que le contact a été établi avec les deux principaux chefs du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), nébuleuse jihadiste sahélienne affiliée à Al-Qaïda. « J’ai le devoir et la mission de créer tous les espaces possibles et de tout faire pour que, par un biais ou un autre, nous parvenions à un apaisement. Il est temps que certaines voies soient explorées […]. Nous ne sommes pas des gens butés, bloqués ou obtus. »

Ces propos ont de quoi surprendre. Jamais, depuis son entrée au palais de Koulouba, en septembre 2013, il ne s’était montré si ouvert. Récemment encore, il répétait qu’il était hors de question de négocier quoi que ce soit avec ces « terroristes ». N’avait-il pas déclaré en juin 2019 à JA qu’une « mer de sang [le] sépar[ait] de ces gens » et qu’il n’avait « rien à dire » à Iyad Ag Ghaly ?

Des négociations déjà existantes

Malgré cette fermeté de façade, nul n’ignorait les différents canaux plus ou moins officiels qui existaient déjà entre Bamako et les maquis d’Amadou Koufa dans le Centre. Pendant longtemps, le chef de l’État a tâtonné sur la stratégie à adopter sur cette question sensible. Pressé par une opinion publique favorable à l’instauration d’un dialogue avec les jihadistes maliens, il a essayé différentes formules.

En 2017, son Premier ministre Abdoulaye Idrissa Maïga chapeaute directement une « mission de bons offices » de l’imam Mahmoud Dicko auprès des réseaux de Koufa. Mais l’arrivée à la primature de Soumeylou Boubèye Maïga, partisan d’une ligne dure, met brusquement un terme à cette initiative au début de 2018.

Le cap est désormais clairement donné : il faut que nous nous parlions entre Maliens pour trouver des solutions

Dans les mois qui suivent, plusieurs initiatives de médiations locales sont néanmoins lancées. En juillet et en août 2019, des négociations menées par les services de renseignements maliens, validées au plus haut niveau de l’État, aboutissent à l’échange de quelques militaires maliens contre des détenus jihadistes dans le delta intérieur du Niger. Durant ces discussions, Amadou Koufa se dit personnellement « prêt à faire une trêve ».

Décembre 2019. Le Dialogue national inclusif se tient à Bamako. L’une de ses conclusions prône l’engagement rapide de concertations avec les jihadistes de nationalité malienne. Cette fois, IBK s’engage à appliquer cette recommandation – ce qu’il n’avait pas fait en 2017, alors que la Conférence d’entente nationale avait préconisé la même chose.

« Cela a été un vrai tournant, confie l’un de ses proches. Le cap est désormais clairement donné : il faut que nous nous parlions entre Maliens pour trouver des solutions. » À la fin de janvier, Dioncounda Traoré, le haut représentant du chef de l’État pour le Centre, lâche un premier ballon d’essai : en conférence de presse, l’ancien président de la transition indique avoir dépêché des émissaires auprès d’Iyad Ag Ghaly et d’Amadou Koufa pour leur signifier qu’il était « disposé à discuter » avec eux. Quelques jours plus tard, IBK en personne confirme ce changement de stratégie depuis Addis-Abeba.

Pourquoi le président a-t-il fini par changer d’avis ? D’abord parce que, comme il le dit lui-même, le sang a trop coulé. Selon l’ONU, les violences ont fait plus de 4 000 morts au Mali, au Burkina Faso et au Niger en 2019. Dans le centre du Mali, zone d’influence d’Amadou Koufa et de sa katiba Macina, les attaques connaissent un regain depuis le début de l’année.

La dernière en date a été tristement symbolique : le 14 février 2020, 31 personnes ont été tuées dans le village d’Ogossagou, près de Mopti, où près de 160 autres avaient déjà été massacrées il y a un an. Une sinistre répétition de l’Histoire qui a choqué l’opinion et illustré, une nouvelle fois, l’impuissance de l’État.

Le retour à Kidal

Certains ont également vu, dans ce tournant opéré par le régime, un moyen de calmer le jeu avec Iyad Ag Ghaly alors que « l’armée malienne reconstituée » était en route pour Kidal. Figure de la tribu touarègue des Ifoghas, le chef du GSIM est un acteur clé dans la région. Bamako a-t-il tenté d’apaiser les tensions avec lui pour faciliter l’arrivée des Forces armées maliennes (Famas) dans le fief des rebelles touaregs ? Possible.

Quoi qu’il en soit, le 13 février, près de six ans après en avoir été chassés, des soldats maliens y ont fait leur retour sans accroc. Un moment très attendu, tant Kidal était devenu un sujet de crispations aussi bien au Mali qu’à l’étranger.

Arrivée de l’armée reconstituée à Kidal.

Arrivée de l’armée reconstituée à Kidal. © Minusma

« Tout cela a été rendu possible parce que, parallèlement aux efforts de la médiation internationale, nous avons su renouer un contact direct, franc et sans intermédiaire avec nos frères du Nord ces derniers mois », se félicite Tiébilé Dramé, le ministre des Affaires étrangères. À la fin de 2019, les chefs de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) ont multiplié les allers-retours à Bamako, où ils ont participé à de longues séances de discussion nocturnes avec quelques ministres, sous la supervision d’IBK.

« Une étape importante a été franchie. Mais il faut maintenant dépasser le symbole et mener un travail politique pour faire en sorte que Kidal sorte de son statut d’îlot qui échappe au contrôle de l’État », prévient Mahamat Saleh Annadif, le chef de la Minusma. « Pour l’instant, il s’agit plus d’une opération de communication qui permet de donner bonne conscience à tout le monde que d’une avancée significative dans le processus de paix. J’attends de voir ce qu’il en sortira concrètement », tempère Soumaïla Cissé, le chef de file de l’opposition.

Sahraoui, le nouvel ennemi

De Kidal, il avait aussi été largement question à Pau (sud-ouest de la France), le 13 janvier, lors du sommet réunissant le président français et ses homologues du G5 Sahel. Emmanuel Macron et António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, y avaient encouragé IBK à organiser rapidement le retour des Famas et redit leur disponibilité pour appuyer cette opération.

La question du dialogue avec les jihadistes maliens avait également été évoquée, cette fois au cours du huis clos entre les chefs d’État. Avec l’objectif affiché de tout mettre à plat, IBK et Emmanuel Macron ont pour la première fois abordé le sujet directement, sans se dérober.

Le premier expliquant au second qu’une solution politique passait par une tentative de négociations avec lesdits jihadistes ; le second – parfaitement au courant des différents contacts déjà établis depuis 2017 – répondant que si tel devait être le cas, les autorités maliennes devraient se montrer totalement transparentes avec leurs partenaires sur un sujet de cette importance. Au moment où les Américains reprennent officiellement leurs pourparlers avec les talibans afghans, le sujet n’est plus tabou.

Abou Walid al-Sahraoui, dans une vidéo de propagande.

Abou Walid al-Sahraoui, dans une vidéo de propagande. © DR

Il y a une rivalité naissante entre le GSIM et l’EIGS et le gouvernement malien mise dessus

À la sortie du sommet de Pau, un nouvel ennemi prioritaire est désigné : Abou Walid al-Sahraoui. Implanté dans la zone des trois frontières (Mali-Burkina Faso-Niger), l’État islamique au grand Sahara (EIGS) est monté en puissance ces derniers mois et multiplie les attaques meurtrières. Souvent présentée comme plus radicale et plus violente que le GSIM, cette mouvance a désormais des vues sur le Centre malien, où Koufa semble perdre du terrain.

« Il y a une rivalité naissante entre le GSIM et l’EIGS. Et le gouvernement malien mise dessus pour avancer ses pions », croit savoir un responsable de la Minusma. En résumé : faire un pas vers Ag Ghaly et Koufa, considérés comme plus fréquentables, pour mieux isoler et combattre l’ennemi infréquentable, l’étranger Sahraoui.

Échanges de prisonniers

Reste à savoir à quoi pourraient aboutir ces négociations avec les deux chefs du GSIM. IBK lui-même l’a dit : il ne faut pas être naïf ni se faire d’illusions sur leurs intentions. Entre des autorités qui font du caractère laïc et républicain de l’État une ligne rouge et des jihadistes qui réclament l’application de la charia au Mali, difficile de voir quel terrain d’entente pourrait être trouvé. Certains points tout de même pourraient être discutés.

En bon historien, il se soucie de son héritage. Son principal objectif est de laisser un pays en paix et reconstruit après lui

« Le dialogue pourrait notamment porter sur la présence et les exactions parfois commises par les Famas dans le Centre », explique un conseiller à la présidence. Une source onusienne ajoute que les discussions pourraient d’abord porter sur « des enjeux relativement simples, comme la poursuite d’échanges de prisonniers, puis, si tout se passe bien, sur la réouverture des écoles dans certaines zones du Centre et sur le redéploiement de certaines administrations ».

« Certains pensent que ce dialogue pourrait tout arranger mais rien n’est moins sûr. La marge de manœuvre est très réduite », estime Moussa Mara, ex-Premier ministre d’IBK. « À court terme, il n’y a pas grand-chose à attendre de ce dialogue désormais assumé par l’État. En revanche, à plus long terme, il pourrait déboucher sur des négociations plus ambitieuses politiquement, voire sur des accords pouvant amener une résolution durable de la crise. Toute la question est de savoir quelles concessions les uns et les autres sont prêts à faire pour y parvenir », analyse Jean-Hervé Jézéquel, de l’International Crisis Group (ICG).

De son côté, IBK, qui a cité comme exemple la loi sur la concorde civile adoptée par Abdelaziz Bouteflika pour sortir de la « décennie noire » en Algérie, est obsédé par la trace qu’il laissera à son départ du pouvoir en 2023. « En bon historien, il se soucie de son héritage. Son principal objectif est de laisser un pays en paix et reconstruit après lui », assure l’un de ses intimes. Voilà bientôt sept ans qu’il y travaille avec un succès pour le moins mitigé. Il ne lui en reste plus que trois pour inverser la tendance.


Enfin des législatives

Sous la pression de ses partenaires internationaux et de l’opposition, le gouvernement a enfin fixé une date pour les élections législatives : le 29 mars. Maintes fois repoussé depuis 2018, ce scrutin majeur doit permettre de renouveler les 147 députés de l’Assemblée nationale et éclairer le rapport des forces politiques à trois ans d’une présidentielle qui s’annonce très ouverte.

En assumant publiquement des tentatives de contact avec Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa quelques semaines avant ces élections, le gouvernement a sans doute cherché aussi à pacifier la situation pour que le vote se déroule le mieux possible dans un maximum de localités – et en particulier dans le très peuplé Centre, où Koufa et ses hommes dictent leur loi. « Il y a des zones entières où rien ne peut se faire sans l’accord des jihadistes. S’ils s’y opposent, personne n’y fera campagne ou n’y votera », conclut un opposant.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte