Sécurité

[Tribune] Terrorisme au Sahel : c’est en brousse que tout se joue

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Par  Jean-Pierre Olivier de Sardan

Chercheur au Lasdel (Laboratoire d'études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local), directeur de recherche au CNRS.

L’État malien doit s’engager dans un « pacte de confiance avec les communautés », en plaçant le retour de la sécurité proactive au cœur des enjeux.

L’État malien doit s’engager dans un « pacte de confiance avec les communautés », en plaçant le retour de la sécurité proactive au cœur des enjeux. © Flickr

Face à la progression des groupes jihadistes et de leur « gouvernement indirect » dans les zones rurales au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les gouvernements et leurs armées doivent regagner la confiance populaire dans les brousses et les campagnes.

Bien qu’elle soit compréhensible, la focalisation des médias sur les massacres commis par les jihadistes au Sahel, contre les forces armées ou contre les civils, occulte un autre phénomène, beaucoup plus inquiétant à long terme : la progression de leur « gouvernement indirect » dans de vastes zones rurales, au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Les expériences de gouvernement direct, tentées par l’État islamique au Moyen-Orient ou par d’autres groupes jihadistes lors de l’occupation du Nord-Mali, se sont toutes mal terminées. Cette fois-ci, l’objectif est donc d’acquérir une hégémonie rampante sans assumer de souveraineté officielle. Il n’est pas question de mettre en place un califat – pour le moment.

Le gouvernement indirect permet aux jihadistes d’acquérir des ressources en prélevant la dîme islamique (zakat) auprès de nombreux villages et campements et en recouvrant impôts et taxes sur les marchés en lieu et place des autorités. Ils rallient également les villageois à leur cause, enrôlant de nouvelles recrues ou des informateurs. En échange, ils leur garantissent une certaine protection. Tout refus conduit en revanche à des sanctions immédiates. Un système qui n’est pas sans rappeler la gouvernance mafieuse, autrefois fort populaire dans la Sicile rurale.

Ancrage local grandissant

Les jihadistes ne se contentent plus de se cacher entre deux raids meurtriers. Ils ont désormais une stratégie d’ancrage au sein des populations. Ils y bénéficient parfois d’une certaine sympathie, arbitrent des conflits locaux et savent utiliser le ressentiment envers l’État. Il a souvent été dit que les jihadistes instrumentalisaient les conflits entre communautés, mais certains d’entre eux savent aussi se poser en conciliateurs et se construisent une image pluriethnique.

Ils tirent parti du fait que les États ont depuis longtemps délaissé les campagnes. L’État réel est concentré dans les capitales, dans les grandes villes et dans les chefs-lieux de région. Les chefs-lieux de département ou les communes témoignent au minimum de « signes extérieurs d’État » : les services publics y sont représentés, ainsi que les forces de l’ordre, même s’ils se trouvent en général dans un profond dénuement. Mais les zones rurales sont, elles, presque totalement délaissées.

En dehors de quelques rares tournées officielles, seuls les porteurs de projets de développement financés par l’aide internationale sillonnent la brousse. Les autorités y ont d’ailleurs une image très négative : pendant des décennies, elles ne s’y sont manifestées qu’à travers l’arbitraire, la répression ou le racket. Quant à l’école, qui était autrefois une filière de promotion vers la fonction publique, elle a perdu une grande partie de son prestige : dans les campagnes, les classes surchargées, menées par des instituteurs contractuels incompétents, forment surtout des chômeurs alphabétisés.

Abandon de l’État et mesures impopulaires

L’arrivée des jihadistes et la peur qu’ils déclenchent ne font qu’accélérer cet abandon de l’État : quand ils n’ont pas déjà fui, les gendarmes, policiers et soldats sont regroupés dans les villes ou dans des postes fortifiés, suivis ou précédés par les enseignants ou les services de santé. Il est dès lors facile pour les jihadistes de prendre le relais, tout en s’abstenant d’officialiser leur contrôle de facto sur de nombreuses zones.

Leur « popularité » a encore été renforcée par l’entrée en vigueur de certaines mesures très impopulaires, liées à l’état d’urgence. Parmi elles, l’interdiction des motos – un moyen de déplacement très répandu dans les campagnes –, d’autant qu’elle est parfois appliquée avec brutalité. On entre alors dans un véritable cercle vicieux : les villages soupçonnés de pactiser avec les terroristes (initialement malgré eux) deviennent une cible pour les militaires. Leur soutien aux jihadistes s’accroît alors d’autant, suscitant en retour plus encore de méfiance et de répression.

Si les pays du Sahel ne prennent pas en compte ces questions, le jihadisme pourrait ne plus se limiter à une entreprise terroriste et devenir une véritable « guerre du peuple ». L’Histoire prouve qu’on vient difficilement à bout de ce type de conflit. Regagner la confiance populaire dans les brousses, les campagnes, les villages, les campements, protéger les populations rurales, leur fournir des services de base, donner une image positive de l’État : voilà quelles devraient être les priorités des gouvernements, de leurs armées et de leurs alliés. En sont-ils capables ?

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