Pétrole & Gaz

Total se lance à pleins gaz loin de ses bases

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Mis à jour le 28 février 2020 à 12h49
Si le géant mise dorénavant sur le gaz, 80 % de sa production reste pétrolière. Ici, le site du projet Moho Nord, à 75 km au large de Pointe-Noire, au Congo.

Si le géant mise dorénavant sur le gaz, 80 % de sa production reste pétrolière. Ici, le site du projet Moho Nord, à 75 km au large de Pointe-Noire, au Congo. © Damien Malfère

Avec le rachat des actifs de la major américaine Anadarko, le géant français de hydrocarbures Total prépare son avenir sur le continent. Un futur orienté vers le gaz et tourné vers des pays non francophones.

Nommé le 1er juillet 2019 président de la branche exploration-production de Total pour l’Afrique subsaharienne, le Français Nicolas Terraz a pris son temps avant d’accorder sa première interview – à Jeune Afrique –, au début de ce mois. Auparavant patron de la filiale nigériane de Total, auréolé de l’entrée en production du projet Egina en décembre 2018, le « patron Afrique » – même s’il n’a pas le nord du continent sous sa coupe – arrive à la tête d’une région clé pour son groupe. Celle-ci représente à elle seule près d’un quart de la production d’hydrocarbures du géant pétrolier – 705 000 équivalent barils par jour en 2019 –, mais aussi 35 % de son budget d’exploration prévu pour 2020, soit quelque 450 millions de dollars.

Le polytechnicien de 50 ans, passé comme son patron, Patrick Pouyanné, par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et le ministère français de l’Industrie, est entré chez Total en 2001. Il y a entamé rapidement une carrière internationale, au Moyen-Orient (au Qatar notamment) puis en Asie (en Birmanie), puis est revenu au siège parisien pour prendre des responsabilités dans l’équipe de validation de nouveaux projets, avant de repartir, enfin, à Abuja.

Priorité sur le dossier Anadarko

Il le reconnaît lui-même, en dehors du Nigeria, ces trois dernières années, et du Congo pour étudier de nouvelles possibilités extractives, il connaissait assez mal le continent. Après sa prise de fonctions, il a donc réalisé une tournée dans les seize pays africains où Total E&P est présent, dont la moitié avec des projets en production ou en développement, et l’autre où il mène des activités d’exploration.

Il y a rencontré les équipes d’ingénieurs et de techniciens mais aussi les dirigeants politiques, notamment les présidents Denis Sassou Nguesso (Congo), Yoweri Museveni (Ouganda), Filipe Nyusi (Mozambique) et Muhammadu Buhari (Nigeria). Pour ces rencontres cruciales, il était quelquefois accompagné de son prédécesseur Guy Maurice, parti à la retraite en septembre 2019, parfois par Patrick Pouyanné, notamment au Nigeria et en Ouganda, à la fin de novembre. Le Franco-Sénégalais Momar Nguer, patron de la division marketing & services (4 500 stations-service sur le continent) jusqu’au 31 décembre dernier et toujours conseiller stratégique de Patrick Pouyanné, a également contribué à mettre de l’huile dans les rouages.

Mais si Nicolas Terraz s’est fait aussi discret lors de ses premiers mois en tant que patron Afrique, c’est surtout parce qu’il devait gérer deux dossiers sensibles : l’intégration au portefeuille des actifs africains de l’américain Anadarko, rachetés en 2019 pour 7,8 milliards d’euros ; et le sort du projet pétrolier ougandais du lac Albert – qui représente près de 10 milliards de dollars d’investissements –, annoncé comme le premier grand projet africain lancé depuis la chute des cours du brut à la mi-2014.

Total était déjà devenu dès 2018 le second producteur mondial de gaz naturel liquéfié

Le dossier Anadarko a été prioritaire du fait de son impact sur l’organisation et la stratégie du groupe sur le continent : les actifs subsahariens rachetés au groupe texan – et particulièrement ceux du Mozambique – devraient faire exploser, d’ici à cinq ans, la part gazière de la production de Total en Afrique, jusque-là essentiellement liquide, contrairement à celle d’ENI, son premier rival sur le continent. Après le rachat des actifs d’Engie, Total était déjà devenu dès 2018 le second producteur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) avec environ 10 % du marché, soit 40 millions de tonnes par an cette année-là (derrière Shell, à 70 millions de tonnes), essentiellement grâce à ses sites en Europe du Nord et dans le golfe Persique. L’Afrique n’y était jusque-là pas pour grand-chose avec des projets gaziers relativement modestes, surtout au Nigeria et en Angola.

 

Total vs ENI

Total vs ENI © JA

40 millions de tonnes/an de GNL au Mozambique

Actif le plus séduisant du portefeuille africain racheté à Anadarko, le mégaprojet Mozambique LNG, sur le bloc offshore Area 1, dans le nord du pays, va changer la donne. « Mozambique LNG est complètement aligné sur deux de nos priorités stratégiques : renforcer nos positions dans le gaz – que nous voyons comme une énergie d’avenir – et dans l’offshore profond, pour lequel nous estimons être bien armés techniquement. Il était logique que j’y consacre une bonne partie de mon temps », fait valoir Nicolas Terraz.

Depuis sa nomination, il s’est rendu quatre fois à Maputo et plusieurs fois à Houston et à Milan pour organiser la reprise du projet. « Cela va consister à exploiter des réserves gazières mises au jour de 65 TCF [milliers de milliards de pieds cubes] sur une trentaine d’années, ce qui permettra de produire à terme près de 40 millions de t de GNL par an pour Total et ses partenaires [les trois principaux étant le mozambicain ENH, le japonais Mitsui et l’indien ONGC Videsh]. La décision d’investissement ayant été prise avant notre entrée, Patrick Pouyanné m’a demandé de tout faire pour assurer la bonne conduite du projet – sans perdre de temps ni de compétences –, en minimisant la période de transition », explique le patron Afrique.

Nicolas Terraz rappelle que le projet est tombé, le 30 septembre 2019, dans l’escarcelle de Total et que le groupe ne disposait jusque-là au Mozambique que d’une filiale modeste de distribution de carburant – avec une cinquantaine de stations-service –, mais pas de base dans l’exploration-production. « Dans les années 2010, nous y avions une activité d’exploration, mais qui ne s’était pas révélée concluante », indique le dirigeant.

Nous avons proposé au management du projet gazier d’Anadarko de rester aux manettes

Total a donc choisi de s’appuyer sur les équipes d’Anadarko. « Nous avons proposé au management du projet gazier d’Anadarko de rester aux manettes, en passant chez Total, et 80 % de ses membres ont accepté, dont le directeur de projet », se félicite Nicolas Terraz, qui estime avoir beaucoup à gagner à la suite de l’intégration à ses troupes d’une équipe qui a, selon lui, soulevé seule des montagnes, loin des bases texanes d’Anadarko – piloté depuis Houston et axé sur l’Amérique du Nord.

« Désormais au sein de Total, cette équipe bénéficie d’un soutien appuyé de la direction d’une major internationale pour qui le gaz et l’Afrique sont prioritaires », estime Nicolas Terraz. Depuis trois mois, environ 45 salariés de Total sont venus renforcer l’équipe au Mozambique, tant à Maputo qu’à Palma, la ville côtière proche du bloc Area 1. La direction demeure à Houston, même si les équipes ont quitté les bureaux du siège d’Anadarko pour ceux de Total. « L’ingénierie de l’usine de gaz naturel, confiée à un consortium piloté par l’italien Saipem, est quant à elle installée à Milan », indique encore Nicolas Terraz.

Dans le gaz aussi en Afrique du Sud

Au total, les équipes du projet Mozambique LNG comptent 120 personnes à Houston, 80 à Milan et 700 au Mozambique. Le patron Afrique a également soigné ses relations avec la présidence à Maputo, reprenant à son compte les engagements d’Anadarko en matière de contenu local. « Nous allons dépenser sur place 2,5 milliards de dollars auprès de fournisseurs implantés au Mozambique. C’est l’engagement que nous avons pris auprès du président, Filipe Nyusi, ainsi que du ministre de l’Énergie, Max Tonela », explique-t-il.

Avec Brulpadda, nous avons ouvert une nouvelle province pétrolière en Afrique australe

Outre le Mozambique, Total regarde l’Afrique du Sud. Après sa découverte – gazière là encore – du gisement de Brulpadda annoncée en février 2019, le pétrolier compte forer d’autres puits offshore à proximité, sur les blocs 11B et 12B, qu’il possédait déjà, mais aussi plus à l’Ouest, à quelques encablures du Cap, sur trois blocs – depuis peu dans son portefeuille à la suite du rachat des actifs africains d’Anadarko.

« Avec Brulpadda, nous avons ouvert une nouvelle province pétrolière en Afrique australe. Mais il nous faut d’autres puits d’exploration pour comprendre la géologie et le potentiel de blocs qui font chacun jusqu’à 18 000 km², et réfléchir à la meilleure manière de les exploiter en cas de succès », explique Enzo Insalaco. Cet Italien, directeur de l’exploration pour l’Afrique subsaharienne, se dit optimiste mais ne voit pas une entrée en production avant 2025. Et veut éviter l’emballement médiatique au sein de la nation Arc-en-Ciel, qui se rêve en Qatar africain. Sans compter que l’extraction et le traitement du gaz sont plus complexes que ceux du pétrole.

En 2020, des explorations au Nigeria, en Namibie et en Angola

Du fait de l’intégration de Mozambique LNG, qui pourrait entrer en production d’ici à 2025, et du potentiel gazier sud-africain mis au jour, Nicolas Terraz et Enzo Insalaco sont attentifs à la préservation d’un certain équilibre entre la production gazière – qui va fortement progresser – et celle de pétrole liquide, plus facile à exploiter et à commercialiser, et dont ils cherchent à renouveler les réserves sur le continent.

« En plus de deux forages sud-africains, notre budget d’exploration pour l’Afrique subsaharienne en 2020 prévoit huit autres puits cette année, en Namibie, en Angola, au Nigeria, essentiellement dans des zones géologiques où nous nous attendons à trouver plutôt des huiles que du gaz », indique Enzo Insalaco, dont les équipes travaillent aussi à détecter des gisements satellites aux abords des projets déjà en exploitation, essentiellement en Angola et au Nigeria.

Reste à statuer sur le cas du projet ougandais des rives du lac Albert, – onshore mais non conventionnel du fait de la grande viscosité du pétrole –, qui était à l’étude depuis plusieurs années. Le groupe français et son partenaire chinois Cnooc prévoyaient une décision d’investissement dès la fin de 2019, après être montés au capital du projet en rachetant la majorité des parts du découvreur du gisement, le britannique Tullow Oil.

les conditions pour une réussite économique du projet n’étaient pas encore réunies

Le projet devait représenter conjointement pour les trois partenaires 5 milliards de dollars d’investissement pour le volet extractif ainsi qu’environ 4,5 milliards de dollars supplémentaires pour un pipeline de plus de 1 800 km allant jusqu’au port tanzanien de Dar es-Salaam. Mais, en dépit des visites répétées des dirigeants de Total et de Tullow auprès des autorités de Kampala, le français et Cnooc ont tous deux indiqué, à la fin d’août, geler leurs dépenses sur le projet et repoussé leur décision finale d’investissement.

« Nous avons constaté que, pour des raisons fiscales, les conditions pour une réussite économique du projet n’étaient pas encore réunies et préféré différer le lancement du projet, tout en continuant à discuter avec les autorités pour trouver une solution », explique Nicolas Terraz. Il précise que cette suspension n’est en rien liée aux efforts humains et financiers déployés sur les projets mozambicains – la major a les ressources pour mener plusieurs grands développements en même temps –, mais à l’impossibilité pour Total et Cnooc de déduire fiscalement les investissements antérieurs de Tullow Oil dans le projet représentant 617 millions de dollars.

« Nous souhaitons rapidement relancer le processus, et les discussions progressent pour trouver un terrain d’entente », indique le patron Afrique de Total, sans plus de précisions sur le futur calendrier. Plusieurs spécialistes pronostiquent un statu quo d’au moins une année.

Evolution de la production du groupe par pays

Evolution de la production du groupe par pays © JA

Phase de repli sérieusement engagée au Gabon

L’avenir subsaharien de Total sera donc plus gazier et se jouera en dehors de son pré carré historique francophone : demain, les nouveaux pays ciblés – le Mozambique, l’Afrique du Sud, ainsi que l’Ouganda – s’ajouteront au Nigeria et à l’Angola, deux États qui ont représenté respectivement 43 % et 33 % de la production du français au sud du Sahara en 2019.

Au Gabon, pays où le groupe est installé depuis 1949, Total est en phase de repli : il n’y a produit que 33 000 barils par jour en 2019, après une vente d’actifs à Perenco en 2018 et faute de nouvelles découvertes. La filiale du Congo, historique elle aussi, pourrait dans quelques années connaître le même sort. Même si le projet de Moho Nord a permis un rebond de la production en 2018, le pays n’apparaît plus comme prioritaire dans les programmes d’exploration de Total sur le continent.


Décrispation à Alger sur le dossier Anadarko pour Total

Le 3 décembre 2019, le ministre algérien de l’Énergie, Mohamed Arkab, affichait son opposition à la reprise par Total des actifs algériens d’Anadarko, rachetés par le groupe français en même temps que les autres actifs africains de l’américain.

Il affirmait que la Sonatrach, détenue à 100 % par l’État algérien, exercerait son droit de préemption sur ces sites extractifs, situés sur les champs de Hassi Berkine, d’Ourhoud et d’El Merk. Mais, depuis l’élection du président Abdelmadjid Tebboune, le 19 décembre, on n’entend plus les dirigeants politiques sur cette question à Alger. Offensifs contre les Français et leurs intérêts pendant les périodes électorales, ils se montrent pragmatiques une fois le vote passé.

« Total et Alger vont nécessairement trouver un terrain d’entente pour que cette prise de contrôle se fasse. Les autorités algériennes et la Sonatrach n’ont ni les équipes d’avocats ni les arguments juridiques valables pour faire entendre leur point de vue devant la Cour de justice internationale d’arbitrage », décrypte un ex-responsable pétrolier algérien. Signe de cette détente, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, était à Alger à la fin de janvier.


La nouvelle vie de Momar Nguer

Atteint par la limite d’âge, le Franco-Sénégalais de 62 ans a quitté, le 31 décembre 2019, la direction de la division marketing et services ainsi que le comité exécutif de Total, où il officiait depuis 2016. Il a été remplacé par Alexis Vovk. Nommé en octobre 2019 président du comité Afrique du Medef, cette figure du paysage pétrolier franco-africain n’a pourtant pas coupé les ponts avec son groupe d’origine, au sein duquel il a gravi tous les échelons depuis 1984. À la demande de Patrick Pouyanné, il a accepté un rôle de conseiller spécial du PDG pour les activités africaines, en particulier dans les relations de Total avec les gouvernements.

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