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Cet article est issu du dossier «Bénin : un test et des promesses»

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Diplomatie

Bénin – Aurélien Agbénonci : « Face à Abuja, ni confrontation ni victimisation »

Aurélien Agbénonci, ministre des Affaires étrangères béninois

Aurélien Agbénonci, ministre des Affaires étrangères béninois © Charles Placide pour JA

Le pays du ministre béninois des Affaires étrangères et de la Coopération doit faire face aux conséquences de la décision unilatérale prise en août par le Nigeria de fermer ses frontières terrestres.

Dans le salon de sa résidence cotonoise, décoré avec goût d’un mélange d’œuvres d’art contemporaines et de statues traditionnelles, Aurélien Agbénonci n’a exposé qu’une poignée de photos, choisies avec soin.

Sur l’une, on le voit serrer la main du pape François, aux côtés du président Patrice Talon, souvenir d’« une rencontre marquante », en mai 2018. Sur un autre cliché, l’ancien haut fonctionnaire des Nations unies pose fièrement à la droite de Kofi Annan. « Il disait : “Le rôle des grandes nations n’est pas d’opprimer les petites, mais de les aider à participer au jeu du monde.” Cette phrase m’est restée », se souvient Aurélien Agbénonci en prenant le cadre dans ses mains.

Et aujourd’hui ces mots trouvent un écho particulier pour le ministre béninois des Affaires étrangères, dont le pays doit faire face aux ­conséquences de la décision unilatérale prise le 20 août 2019 par le Nigeria de fermer ses frontières terrestres – dont les 700 km qu’il partage avec le Bénin. Depuis, les autorités nigérianes interdisent toute importation et exportation de marchandises avec les pays voisins, officiellement pour combattre, entre autres, la contrebande de riz et de carburant.

Jeune Afrique : Le Nigeria a fermé sa frontière avec le Bénin en août et refuse depuis de la rouvrir. Les arguments avancés par Abuja vous semblent-ils justifiés ?

Aurélien Agbénonci : Il faut d’abord souligner la brutalité de la décision et l’absence d’information préalable, alors que de nombreux accords interdisent que de telles choses arrivent. Il faut aussi rappeler que le premier argument avancé était celui d’un exercice de sécurité.

Ce n’est que quelques jours plus tard que les autorités nigérianes ont évoqué la réimportation de riz asiatique qui mettrait en péril des programmes de développement de la filière dans leur pays. Il y a une part de vérité, mais nombre d’opérateurs actifs dans ce secteur, sinon la majorité, sont du Nigeria…

Le 20 janvier, à Londres, Muhammadu Buhari a aussi évoqué la nécessité de lutter contre le trafic d’armes…

Je défie la partie nigériane de prouver que des armes arrivent du Bénin ! Dès notre arrivée à la tête de ce pays, nous avons mené une profonde réforme du secteur sécuritaire. Aujourd’hui, le Bénin est l’un des rares pays d’Afrique de l’Ouest où il n’y a pas de barrages sur les routes, mais où les frontières sont sérieusement surveillées. Les armes de petit calibre ne transitent pas par le Bénin, je suis formel.

Pourquoi ne pas avoir porté plainte devant les instances internationales ?

Nous ne sommes ni dans la confrontation ni dans la victimisation. Nous prenons acte, nous nous adaptons et nous avançons. Par ailleurs, la Cedeao [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] s’est bien sûr saisie de la situation. Elle a constaté que cette fermeture ne pénalise pas que le Bénin, mais aussi tous les pays qui se trouvent sur le tracé [Niger, Togo, Ghana, Tchad, Cameroun].

Le dialogue est-il au point mort ?

Nous avons engagé un dialogue tripartite le 14 novembre 2019, à Abuja. Une autre réunion a eu lieu le 25 novembre. Il avait été convenu que des équipes mixtes de sécurité seraient mises en place pour juguler les trafics illicites et que, lorsque ces mécanismes seraient en place, on pourrait retrouver une situation normale. Mais pour l’instant, effectivement, c’est le statu quo.

À la fin de novembre, l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) auprès du Bénin a été déclaré persona non grata. En réponse, l’ambassadeur du Bénin auprès de l’UE s’est vu retirer son accréditation. Le Bénin peut-il se permettre un tel bras de fer ?

Nous avons connu des élections législatives qui, du fait de l’absence de réel consensus entre acteurs politiques, ont entraîné des violences. Or, au moment où nous essayions de ramener de la sérénité au sein de la classe politique, l’ex-­représentant de l’UE a ouvertement tenu des propos inacceptables.

Nous avons réagi en convoquant un dialogue politique, qui a abouti à une réforme constitutionnelle

Il est inadmissible de suggérer à des opposants d’adopter des positions radicales ! Nous ne pouvions pas tolérer cette forme d’incitation à la violence. Cependant, un seul individu ne peut pas remettre en cause ce que des décennies ont bâti. Nous continuons à travailler avec l’équipe de l’UE restée en place à Cotonou, aucun programme n’a été arrêté.

Komi Koutché, Sébastien Ajavon, Lionel Zinsou… Plusieurs opposants, actuellement à l’étranger, affirment être victimes d’une instrumentalisation de la justice. Cela n’écorne-t-il pas l’image du pays ?

Les droits de l’opposition sont garantis par la Constitution. Aucun opposant n’est poursuivi, pourchassé ou enfermé. Nous ne sommes pas dans un régime de pensée unique ! Il se trouve que certaines personnes qui ont commis des actes ­délictueux ou qui veulent justifier leur refus de répondre d’actes de gestion se disent opposants.

Pourquoi certains opposants vivent dans le pays sans être inquiétés ? L’ancien président Nicéphore Soglo, personne ne l’inquiète, alors qu’il n’y a pas plus violent dans les propos que lui. L’ancien président Thomas Boni Yayi est revenu. Enfin, en ce qui concerne la corruption et la reddition des comptes, il n’y a ni partisans ni opposants : si vous violez la loi, vous répondez devant la loi.

Les violences postélectorales ont aussi entaché l’image du Bénin…

Nous regrettons que l’on ait voulu ternir l’image de notre pays, de notre démocratie, par des actes de violence nourris et financés par des individus qui ne pensaient qu’à eux-mêmes. Mais nous avons réagi en convoquant un dialogue politique, qui a abouti à une réforme constitutionnelle. Aujourd’hui, les choses se passent dans la sérénité, et le pays est au travail.

L’enlèvement de touristes français dans le parc de la Pendjari et la mort de leur guide béninois, Fiacre Gbédji, en mai 2019 font craindre que la menace terroriste ne descende vers le sud. Comment faire face ?

C’est dans les périphéries que naissent et se développent les vulnérabilités. Il n’y a ni no man’s land économique ni no man’s land culturel. Même ceux qui ferment les frontières le savent. C’est pour cela que nous avons signé des accords sur la gestion transfrontalière des populations avec le Burkina Faso, le Niger et désormais le Togo, afin d’organiser et de structurer la coopération.

Vous avez été haut fonctionnaire aux Nations unies. Quel est votre regard sur la remise en cause du multilatéralisme, entre les coups de menton de Vladimir Poutine et les tweets de Donald Trump ? 

J’ai la chance de travailler avec un président qui croit au multilatéralisme, sans lequel les États de la taille du nôtre n’auraient pas voix au chapitre. On ne peut pas laisser le champ libre à des postures égoïstes, populistes et totalement dangereuses. S’il ne doit en rester que trois ou quatre pour plaider pour le multilatéralisme, le Bénin en sera.


Le Nigeria représente 20 % du PIB du Bénin

Au principal poste-frontière entre les deux États, celui de Sèmè-Kraké, les recettes des douanes béninoises sont nulles depuis le mois de septembre 2019, alors que celles-ci collectent en temps normal environ 300 millions de F CFA (plus de 457 000 euros) par mois.

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