Diplomatie

[Tribune] Le disque rayé de la « solution politique » en Libye

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Des combattants des Forces libyennes fidèles au gouvernement de Tripoli, en septembre 2016 (archives).

Des combattants des Forces libyennes fidèles au gouvernement de Tripoli, en septembre 2016 (archives). © Manu Brabo/AP/SIPA

Alger, Addis-Abeba, Berlin, Paris… Depuis 2017, une dizaine de sommets se sont tenus pour tenter de mettre fin à la crise en Libye. Sans résultat, les rivalités entre médiateurs ayant (presque) éclipsé les dissensions entre les Libyens eux-mêmes.

Il faudrait calculer l’empreinte carbone de la crise libyenne. Nul doute qu’elle hérisserait les moins sensibles à la préservation de la couche d’ozone. Et je ne parle même pas des mouvements d’avions de chasse, de troupes et de blindés dans le ciel et sur le territoire libyens.

Non, je pense à la bonne dizaine de sommets, conférences et réunions en tous genres qui se sont tenus depuis 2017 en présence de centaines de présidents, ministres, diplomates, hauts fonctionnaires, experts et journalistes – dont l’auteur de ces lignes –, à Paris, Palerme, Berlin, Alger, Addis-Abeba, Brazzaville, Moscou, etc. L’objectif d’autant de rassemblements ? Trouver une « solution politique » à la crise libyenne. Le résultat ? Nul ou presque. Un cauchemar de militant écologiste.

Cauchemar diplomatique

Non seulement aucune de ces réunions n’a permis de mettre la Libye sur la voie du redressement, mais c’est bien la « solution » militaire qui a prévalu, plongeant le pays dans une nouvelle guerre civile, la troisième en moins de dix ans.

L’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli il y a près d’un an, lancée à quelques jours d’une « conférence de réconciliation interlibyenne » et alors que Moussa Faki, président de la commission de l’Union africaine, et Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, se trouvaient en Libye, illustre à elle seule le fossé entre la réalité du terrain et le volontarisme affiché par les acteurs internationaux.

À chaque nouvelle flambée de violence, les diplomaties se mettent en branle

À chaque nouvelle flambée de violence, les diplomaties se mettent en branle : il faut montrer qu’on agit(e) pour la Libye. À la mi-décembre, après une nouvelle incursion de l’Armée nationale libyenne (ANL) vers Tripoli, Moscou et Ankara sont parvenus à mettre sur pied un éphémère cessez-le-feu.

Il n’en fallait pas plus pour que la diplomatie allemande fixe enfin une date à sa conférence de Berlin, maintes fois annoncée et repoussée. Puis c’est le Congo-Brazzaville, dont le président, Denis Sassou Nguesso, dirige le Comité de haut niveau sur la Libye, qui a voulu organiser sa réunion dans la foulée de celle de Berlin. Sans oublier l’Algérie, qui est entrée dans la danse diplomatique après une année d’absence sur la scène internationale.

C’est au point que les rivalités entre médiateurs – qui tous s’estiment les mieux désignés pour asseoir les Libyens à la table des négociations – ont presque éclipsé les dissensions entre les Libyens eux-mêmes. La France a ainsi laissé passer sa chance de réconcilier les frères ennemis, puis ce fut au tour de l’Italie, de l’Allemagne et du tandem Russie-Turquie de s’essayer à l’exercice de la médiation.

Les organisations intergouvernementales ne sont pas en reste, l’Union africaine estimant qu’une grande partie de l’échec onusien en Libye tient à la marginalisation du continent africain. En somme, c’est à celui qui prendra le premier la photo avec Sarraj et Haftar se jurant que « tout est oublié ». Dans les faits, depuis la rencontre de La Celle-Saint-Cloud, près de Paris, en 2017, la situation n’a fait que se dégrader, et il est aujourd’hui illusoire d’espérer voir les deux têtes d’affiche du conflit libyen se serrer la main dans les prochaines semaines.

Un dilemme presque insoluble

Reconnaissons que l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, se trouve face à un dilemme presque insoluble. Qu’il essaie de résoudre la crise libyenne sans les États impliqués et c’est l’assurance de voir son initiative s’écrouler comme un château de cartes au premier avion émirati atterrissant à Benghazi ou au premier cargo turc débarquant à Misrata.

Qu’il essaie d’associer les pyromanes à la lutte contre l’incendie libyen, comme ce fut le cas à Berlin en janvier, et c’est la certitude de n’aboutir qu’à une déclaration non contraignante qui ne fâche personne.

Sans nommer ni condamner explicitement les responsables du chaos actuel, les canons continueront de tonner

Alors, faut-il abandonner toute recherche d’une solution politique en Libye ? Ce serait reconnaître que la violence est la seule issue. Mais sans nommer ni condamner explicitement les responsables du chaos actuel, les canons continueront de tonner.

Premier signe positif : l’Union européenne a lancé une mission pour bloquer les livraisons d’armes par la mer. Problème : cette mesure limitée revient à ne pointer que les violations turques à l’embargo, sans considérer, par exemple, celles des Émirats arabes unis. Pas plus que les conférences internationales consensuelles, le manichéisme ne sauvera la Libye.

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