Arts

Une rétrospective consacrée au plasticien sud-africain William Kentridge à Lille

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En octobre 2017, dans son studio de Maboneng, à Johannesburg, durant la création du film Love Songs from the Last Century.

En octobre 2017, dans son studio de Maboneng, à Johannesburg, durant la création du film Love Songs from the Last Century. © Stella Olivier

Figure majeure de la scène contemporaine, le Sud-Africain propose une œuvre protéiforme aux profondes implications humanistes. Une grande rétrospective lui est consacrée à Lille, tandis qu’il continue de travailler avec d’autres créateurs dans ses ateliers de Johannesburg. Rencontre.

C’est le plus grand artiste africain vivant. Et si vous doutez de cette affirmation péremptoire, rendez-vous sans attendre au Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille Métropole (LaM) pour visiter la grande rétrospective qui lui est consacrée, « Un poème qui n’est pas le nôtre », jusqu’au 5 juillet. Pour la première fois en France, le travail du Sud-Africain bénéficie d’une exposition majeure, et il faut en profiter pour s’immerger pleinement dans cette œuvre riche, protéiforme et envoûtante.

En 1956, l’avocat Sydney Kentridge quittait régulièrement la maison familiale pour assurer la défense d’un certain Nelson Mandela, arrêté avec 155 membres influents du Congrès du peuple. Né le 28 avril 1955 à Johannesburg, son fils William avait alors 1 an. Le « procès de la trahison » durerait jusqu’en 1961.

« Au fond de notre jardin, il y avait un groupe de sapins, et sous notre véranda nous avions une table en mosaïque. Nous avions l’habitude d’en évoquer les carreaux. Alors pour moi, pendant toutes ces années, mon père est parti tous les jours vers les “arbres et carreaux”. Quand ma femme a vu que je fabriquais des arbres à partir de différentes feuilles de papier qui vont ensemble, comme des carreaux, elle m’a dit : “Oh, mon Dieu ! Tu peins encore le procès de la trahison” », raconte l’artiste dans Why Should I Hesitate: Putting Drawings to Work.

Fil rouge

L’œuvre qu’il évoque est présentée dans la salle intitulée « l’atelier de l’artiste » et se nomme Remembering the Treason Trial (2013). Cet assemblage de 63 lithographies sur papier représentant un arbre peuplé de mots offre une première piste de lecture : la politique. Comme certains motifs graphiques – les barbelés, les mégaphones, les pieds de caméra, les projecteurs –, la politique innerve de fait tout le travail de l’artiste, qu’il évoque l’apartheid, la (dé)colonisation, les politiciens corrompus ou le rôle de l’Afrique durant la Première Guerre mondiale.

Les traces laissées sur la feuille introduisent la mémoire de ce qui fut, et le temps devient matière de la création

À travers le noir, le blanc et les gris d’une œuvre qui unit dessins, films, théâtre, écrits, danse, musique, sculptures, tapisseries, installations, ce fil rouge offre un chemin tentant, mais il serait réducteur d’en faire l’unique grille de lecture. Parce qu’au-delà de l’oppression et de la violence qui sont au cœur des préoccupations de Kentridge il y a aussi de la poésie et de l’humour, de la joie et de l’absurde, notamment dans les « dessins pour projection » qui constituent la partie la plus connue de l’œuvre.

Grand maître du trait au fusain, Kentridge ne cache pas le processus de création, fait d’effacements et de dessins successifs, qui préside à la naissance de ses films. Au contraire. Les traces laissées sur la feuille introduisent la mémoire de ce qui fut, et le temps lui-même devient matière de la création, au même titre que le mouvement. Cette importance du temps, qui peut défiler dans un sens comme dans l’autre, est au cœur de The Refusal of Time, sans doute la pièce la plus saisissante du parcours.

Installation immersive convoquant toutes les disciplines évoquées plus haut, l’œuvre multiplie les projections vidéo synchronisées sur trois pans de mur tandis qu’au milieu palpite, comme un cœur-métronome régulier, une « machine à souffle » de bois et d’acier baptisée « Elephant ». Ici se concentrent bien des émotions humaines, portées par la musique, la danse, les images. Et s’il y a quelque chose de chaplinesque dans l’art de Kentridge, c’est bien dans cette manière d’évoquer la fragilité et l’absurdité de nos vies, tout comme notre capacité à les sublimer.

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