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Cet article est issu du dossier «Bénin : un test et des promesses»

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Politique

À un an de la présidentielle au Bénin, une démocratie en chantiers

Patrice Talon et Louis Vlavonou, le président de l’Assemblée, devant le siège de l’institution, à Porto-Novo, le 27 décembre 2019.

Patrice Talon et Louis Vlavonou, le président de l’Assemblée, devant le siège de l’institution, à Porto-Novo, le 27 décembre 2019. © PR Bénin

Après les législatives contestées de 2019 et les profondes réformes institutionnelles engagées par le chef de l’État, les communales du 17 mai constituent, à un an de la présidentielle, un test crucial pour la majorité comme pour l’opposition.

À la fin de mai 2019, au palais de la Marina. Patrice Talon reçoit les ambassadeurs étrangers. Il évoque devant eux les violences postélectorales qui ont endeuillé son pays, quelques jours auparavant, à l’issue des législatives.

Soudain, il se met en colère. « Arrêtez de parler du Bénin comme d’un “modèle de démocratie” ! Depuis trente ans, vous parlez de “modèle de démocratie”, alors qu’avec le temps nous avons perverti toutes les règles du jeu démocratique, lance-t-il en se tournant vers les diplomates occidentaux. Vos pays ont englouti des sommes colossales, des milliards, dans des projets qui n’ont jamais vu le jour, parce que les fonds ont été détournés par des politiciens. Si c’est cela que vous considérez comme un “modèle de démocratie”, si c’est cela que vous voulez pour nos peuples, alors nous, nous n’en voulons pas ! »

Cet épisode souligne combien le président béninois fait fi des procès en autoritarisme qui lui sont intentés. Après avoir engagé dès le début de son mandat une réforme structurelle de l’économie à marche forcée à travers le Programme d’actions du gouvernement (PAG 2016-2021), Patrice Talon s’est attelé l’an dernier à lancer les réformes du système politique et institutionnel qu’il tentait de mettre en œuvre depuis 2016.

La charte des partis et le nouveau code électoral ont été amendés, et la révision de la Constitution a été adoptée par le Parlement le 1er novembre 2019. En quelques mois, le président béninois a mis la démocratie de son pays en chantier. Sans prendre de gants, comme pour les travaux menés actuellement dans les rues de la capitale pour faire place à la nouvelle route qu’il a décidé de tracer, où il n’a pas hésité à faire abattre quelques arbres centenaires, à préempter des ­terrains et à faire déguerpir les propriétaires ­récalcitrants manu militari.

« Un incident de parcours »

Seuls l’Union progressiste (UP) et le Bloc républicain (BR), deux partis se réclamant de la mouvance présidentielle, ont été autorisés à participer aux législatives du 28 avril 2019. Résultat, sur les 83 sièges de l’hémicycle, l’UP en a remporté 47 et le BR 36. Mais le taux de participation, de 27,12 %, a été l’un des plus bas de l’histoire du pays, et des violences ont éclaté au lendemain du scrutin, qui ont profondément ébranlé le pays, y compris dans les rangs du gouvernement.

« Nous en avons tiré les leçons pour que ce ne soit qu’un incident de parcours, assure Séverin Quenum, le ministre de la Justice. Le dialogue politique convoqué par le président de la République [en octobre 2019] a fait plusieurs recommandations, et l’Assemblée nationale a, depuis, adopté des modifications du code électoral permettant de résoudre le type de problèmes qui se sont posés lors des dernières législatives. »

Si, pour l’exécutif, la page semble désormais tournée, certaines plaies restent à vif. L’amnistie qui a levé les poursuites et condamnations portant sur des actes commis lors des violences postélectorales en 2019 a permis de ramener de la sérénité sur la scène politique – notamment en facilitant le retour de l’ancien président, Thomas Boni Yayi.

Mais elle a aussi ses détracteurs, y compris au sein de la majorité. Mathieu Adjovi, influent député de l’Union progressiste (UP), a voté en faveur de ce texte adopté à l’unanimité. Cependant, il avoue l’avoir fait à reculons. « Ce qui s’est passé à Cotonou ces jours-là est grave. Des incendiaires tournaient dans la ville en quête de bâtiments à brûler… Aujourd’hui, on sait qu’ils ne seront jamais inquiétés, et leurs victimes jamais remboursées », regrette ce proche de Patrice Talon, qui est également le président de la très puissante Association interprofessionnelle du coton (AIC).

Il y a eu des morts par balle. Dès le début, nous avons réclamé une enquête

« Alors que le ministre de l’Intérieur avait affirmé que la consigne avait été passée de ne pas utiliser les armes contre les manifestants, il y a eu des morts par balle, déplore Fidèle Marcos Kikan, directeur d’Amnesty International Bénin. Dès le début, nous avons réclamé une enquête, afin d’anticiper justement l’éventuelle impunité de ceux qui, au sein des forces de l’ordre, ont tiré et de ceux qui ont donné les ordres. »

Mercato politique

Le dialogue politique des 10, 11 et 12 octobre 2019 a surtout constitué un « cheval de Troie » pour faire passer les réformes que le président Talon avait tenté en vain d’engager au cours des deux premières années de son quinquennat. Lors de la précédente législature, le Parlement avait en effet refusé de statuer à deux reprises, en avril 2017 puis en juillet 2018, sur le projet de révision constitutionnelle élaboré par l’exécutif.

Adoptée à l’unanimité le 1er novembre, la loi sur la modification de la Constitution – que l’opposition estime « unilatérale » – instaure des changements majeurs : création d’un poste de vice-président, instauration d’un système de parrainage pour les candidats à la présidentielle, limitation stricte du nombre de mandats présidentiels et législatifs, organisation d’élections générales à partir de 2026.

Remise officielle du rapport du comité d'experts chargé de la mise en forme technique des mesures législatives relatives aux recommandations du Dialogue politique.

Remise officielle du rapport du comité d'experts chargé de la mise en forme technique des mesures législatives relatives aux recommandations du Dialogue politique. © DR/Présidence du Bénin

Les législatives nous ont laissé un goût d’inachevé

Quant aux réformes introduites par la charte des partis politiques et par le nouveau code électoral, leur objectif principal est de limiter le nombre de formations politiques (il y en avait plus de 200) tout en leur donnant plus de poids, ce que viennent renforcer notamment les dispositions de la loi sur le financement des partis.

La recomposition partisane donne d’ailleurs lieu à un véritable mercato politique, y compris au sein de l’opposition, où la perspective des communales du 17 mai pousse les caciques locaux à rejoindre l’un des 12 partis officiellement reconnus. Lesquels ont jusqu’au 11 mars pour déposer leurs dossiers et la liste de leurs candidats pour les communales, qui sera rendue publique le 23 mars. D’ici là, des consignes ont été passées auprès des différentes administrations pour « faciliter » l’enregistrement des candidats.

« Les législatives nous ont laissé un goût d’inachevé. C’était en déphasage complet avec ce que le Bénin avait connu jusqu’ici, avec le principe démocratique qui veut que majorité comme opposition puissent participer à un scrutin, reconnaît Emmanuel Tiando, président de la Commission électorale nationale autonome (Cena). Pour les communales, un certain nombre de points ont été améliorés, notamment la possibilité pour les partis de corriger les erreurs qui auront pu être identifiées. En outre, le récépissé de conformité remis aux partis par le ministère de l’Intérieur n’est plus à l’ordre du jour. C’était là deux écueils majeurs. »

«  Fin des candidatures indépendantes »

S’il faut considérer que l’absence de l’opposition aux législatives n’aura été qu’un « incident de parcours », les communales du 17 mai seront donc le véritable test qui permettra de mesurer l’impact de ces réformes sur la recomposition politique. Encore faut-il que les principales formations y participent effectivement.

À cet égard, une disposition prévoit que seules les listes ayant recueilli au moins 10 % des suffrages valablement exprimés au plan national sont éligibles à la répartition des sièges au sein des conseils communaux. « C’est la fin des candidatures indépendantes. Et c’est une très bonne chose : les partis auront désormais leur mot à dire sur le choix des candidats ; et le renforcement de notre système partisan est une nécessité reconnue par tous », se réjouit Luc Atrokpo, maire de Bohicon et président de l’Association nationale des communes du Bénin (ANCB).

L’édile, qui est membre du bureau politique de l’Union progressiste, reconnaît cependant qu’il faudra que les partis déploient « des efforts de pédagogie » en amont du scrutin pour éviter les éventuelles déconvenues. En effet, sur le papier, cette barre de 10 % des suffrages est gage de prééminence des partis sur les barons locaux et permet de limiter mécaniquement le vote régionaliste, voire ethnique, en obligeant les candidats à s’inscrire sur des listes présentes sur l’ensemble du territoire.

En fixant le seuil de 10 %, le législateur a profondément transformé les enjeux du scrutin communal

En revanche, elle a aussi son revers. Par exemple, qu’adviendra-t-il d’un maire confortablement élu dans sa localité, mais dont la victoire serait annulée car le parti auquel il appartient a fait moins de 10 % au niveau national ? « Et imaginez que, à la suite d’une contestation, la Cour suprême décide d’annuler les résultats d’un scrutin dans une localité et que, de ce fait, le parti dont dépend cette liste passe sous la barre fatidique. Va-t-il perdre toutes les mairies qu’il a remportées ? » s’inquiète le juriste et analyste politique Steve Kpoton.

En fixant ce seuil de 10 %, le législateur a aussi profondément transformé les enjeux du scrutin communal. Au lendemain du vote, si tous les partis qui le souhaitent auront effectivement pu participer au scrutin, les résultats refléteront la cartographie des rapports de force politiques au niveau national.

Les maires des 77 communes du pays constitueront, avec les députés, le réservoir de parrainages pour les futurs candidats à la présidence de la République. Raison de plus pour considérer les élections de mai prochain comme un « tour de chauffe » un an avant la présidentielle de 2021. Certains évoquent même « le vrai premier tour »…

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