Diplomatie

[Édito] L’Algérie fait (enfin) son retour en Afrique

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Mis à jour le 17 février 2020 à 13h50

Par  Marwane Ben Yahmed

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Des manifestants algériens à Alger, le 13 décembre 2019.

Des manifestants algériens à Alger, le 13 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Sommet de l’Union africaine, création d’une agence de coopération, pourparlers de paix inter-libyens, zone de libre-échange, partenariats économiques… Le nouveau chef de l’État Abdelmadjid Tebboune entend tourner la page de la trop longue absence de son pays sur la scène continentale.

C’est un signal fort, qui ne peut que nous réjouir : l’Algérie fait son grand retour en Afrique ! Élu le 12 décembre 2019, le président Abdelmadjid Tebboune, qui avait déjà insisté durant sa campagne électorale sur la nécessité pour son pays de se tourner vers le reste du continent, s’est rendu, les 9 et 10 février, à son premier sommet de l’Union africaine (UA), multipliant les rencontres avec ses homologues et annonçant même la création d’une agence algérienne de coopération internationale à vocation africaine.

Peu avant le sommet de l’UA, il avait également proposé d’accueillir des pourparlers de paix inter-libyens, et fait ratifier l’accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca). Après des lustres de recroquevillement et d’absence sur la scène continentale, c’est en fait à un retour à la normale et au rétablissement d’une relation qui n’aurait jamais dû être mise entre parenthèses auxquels nous assistons. Il était temps !

Liens indéfectibles

Entre l’Algérie et l’Afrique, même si cela étonne peut-être aujourd’hui les plus jeunes, les liens sont étroits, anciens et indéfectibles. Les vocations indépendantistes suscitées sur le continent par la guerre de libération (1954-1962), l’implication majeure d’Alger dans la résolution de conflits et le maintien de la paix, sans oublier l’épopée tiers-mondiste des années 1960 et 1970 et la pléthore de futurs cadres subsahariens qui passèrent sur les bancs des facultés et des écoles algériennes en sont les illustrations les plus connues.

Oui, il fut un temps où cette jeune nation née d’une lutte exemplaire pour son indépendance siégeait au panthéon des héros panafricains. C’était en 1963, le 25 mai : sous les vivats de ses pairs, Ahmed Ben Bella prenait place, à Addis-Abeba, parmi les fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Au cours de la décennie suivante, sous la houlette d’un certain Abdelaziz Bouteflika, alors inamovible ministre des Affaires étrangères du président Boumédiène, la diplomatie algérienne fut une diplomatie de combat sur tous les fronts de la lutte anticoloniale, de l’Angola à la Palestine, de l’Afrique du Sud au Vietnam. Elle était aussi populaire que respectée.

Puis vinrent les années 1980 et les premiers signes d’un repli de l’Algérie autour de ses intérêts nationaux : en l’occurrence, le conflit du Sahara occidental avec le Maroc. Toute la diplomatie africaine d’Alger fut mobilisée autour d’un objectif précis : faire reconnaître l’entité sahraouie en tant qu’État virtuel par l’OUA. Les Algériens mirent le paquet. En 1984, la RASD faisait son entrée à l’Africa Hall.

Une lente « désafricanisation »

La suite de l’histoire, hélas, se lit comme la chronique d’une lente « désafricanisation ». La décennie 1990, marquée par la guerre civile, l’explique en grande partie. Certes, lors de ses premières années au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika tente bien de renouer les liens : il prend la présidence de l’OUA, joue un rôle clé dans la transformation de cette dernière en Union africaine (UA) et fait d’Alger un carrefour de négociations pour les conflits qui déchiraient la Corne de l’Afrique ou le Sahel.

Dans bien des domaines, l’Algérie a besoin de l’Afrique, et réciproquement

Mais la maladie (un ulcère hémorragique) le frappe dès 2005. Il cesse bientôt de voyager et, à partir de 2013 et de son AVC, perd peu à peu toute capacité de contact direct avec ses pairs. Les « audiences » d’un président fantôme et quasi mutique finissent par cesser.

Depuis plus de dix ans, la présence de l’Algérie en Afrique se limite à son bras de fer avec Rabat, et sa place à celle que sa diplomatie occupait au sein de l’UA. Ce n’est pas un hasard si les visages des personnalités algériennes connues au sud du Sahara sont ceux des diplomates passés par le siège d’Addis-Abeba – Ramtane Lamamra, Saïd Djinnit, Smaïl Chergui – ou celui d’Abdelkader Messahel, l’incontournable ministre des Affaires africaines, maghrébines, puis étrangères de Bouteflika.

Ajoutons à cela une politique migratoire particulièrement répressive, marquée par de multiples expulsions vers le Niger ou le Mali et illustrée par les récits de clandestins subsahariens traumatisés, victimes d’agressions racistes (comme ailleurs au Maghreb, soyons honnêtes), et on comprendra que l’image d’« El Djazaïr » à Dakar, Abidjan, Bamako ou Kinshasa n’avait plus rien à voir avec celle de son âge d’or.

Entreprises compétitives

Le chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, s’est donc lancé à la recherche du temps perdu. Dans l’intérêt de tous. L’Algérie, qui ne peut différer plus longtemps son ouverture économique au reste du monde et doit procéder à une transformation structurelle de son économie en diversifiant ses activités afin de réduire la dépendance à la rente pétrolière et gazière (60 % du budget de l’État et 96 % des recettes d’exportations), a besoin de nouveaux marchés et de nouveaux partenaires, donc de l’Afrique.

La réciproque est tout aussi vraie : dans bien des secteurs, les compétences et les moyens dont dispose le plus grand pays du continent sont à même de satisfaire les besoins exprimés, de Bamako au Cap. Énergie, évidemment, mais aussi agroalimentaire, industrie pharmaceutique – et, plus largement, santé –, BTP, infrastructures, services, informatique : dans tous ces domaines, les entreprises publiques et privées algériennes sont, contrairement aux clichés souvent véhiculés, compétitives.

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