Danse

Coupé-décalé, azonto, afrobeats… quand les danses africaines donnent le tempo

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Mis à jour le 19 février 2020 à 14h25
Petit Afro, danseur et chorégraphe, à Amsterdam, le 20 octobre 2019.

Petit Afro, danseur et chorégraphe, à Amsterdam, le 20 octobre 2019. © Claire Delfino pour JA

Les pas de danse qui accompagnent les nouveaux sons du continent font de plus en plus d’adeptes aux quatre coins de la planète.

Un bouquet multicolore d’une centaine de gamins, essentiellement des petites filles, fait cercle dans la vaste salle de danse. Tresses, dashiki, instrumental de coupé-décalé… On pourrait être dans une ville d’Afrique de l’Ouest, mais il s’agit d’Amsterdam. Pourtant, certains élèves, très jeunes, se livrent avec une surprenante aisance à une démonstration mêlant des pas de ndombolo congolais, d’azonto ghanéen, de gwara gwara sud-africain, et évidemment de coupé-décalé ivoirien.

Bienvenue dans la classe de Petit Afro. Ce chorégraphe également appelé Petit Bagaza est l’un des principaux ambassadeurs de ce qu’on appelle indifféremment la danse afro-urbaine ou l’afrofusion. Il s’est fait connaître du grand public en gagnant un jeu télévisé hollandais, Everybody Dance Now, en 2015. Mais les amateurs le suivent depuis 2012, année où il a créé sa chaîne YouTube, qui rassemble aujourd’hui le nombre effarant de 1,33 million d’abonnés. Sur Instagram, le professeur compte plus de 255 000 fans.

Discret sur son parcours, le trentenaire se dit originaire de Tanzanie. C’est là qu’il aurait appris à danser : « Ma tante travaillait avec un groupe de musique, et j’ai longtemps observé les danseurs quand ils répétaient, raconte Petit Afro. Mon oncle possédait quant à lui des DVD de musique congolaise que je regardais avec lui. » Ce qu’il enseigne aujourd’hui n’est pas un style « personnel ». « Je reprends surtout des pas que d’autres ont proposés avant moi… J’essaie de focaliser l’attention sur la créativité africaine. Et de grands artistes, comme Fally Ipupa ou Koffi Olomide, continuent de m’inspirer énormément. »

Inventivité débordante

En Europe, les « chorés » de Petit Afro ringardisent en tout cas les danses tribales proposées longtemps à un public essentiellement blanc et en mal d’exotisme. « Il y a vingt ans, ce qui était tendance, c’était les danses traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, sur du djembé, souligne Jeannine Fischer Siéwé Tchamo, chorégraphe d’origine camerounaise, fondatrice à Lille de la Waka Waka Dance Academy. Alors que, longtemps, les danses urbaines, le ndombolo, le coupé-décalé… n’étaient pas considérées comme sérieuses, c’était des danses de mariage ! »

La professeure, qui a notamment appris la danse mandingue traditionnelle avant de se tourner vers ces nouveaux courants, a eu un déclic il y a environ cinq ans. « Les réseaux sociaux ont joué un rôle fort, explique-t-elle. Les pages Facebook de NWE [Niggaz With Enjaillement, suivi par près de 2 millions de personnes] ou de Chop Daily [un peu moins de 640 000 abonnés] ont contribué à diffuser et à vulgariser les danses afro-urbaines. D’autant que, dans le même temps, des courants musicaux comme l’afrobeats, accompagnés de clips, de chorés spécifiques, devenaient très populaires bien au-delà de l’Afrique. »

Ces nouvelles « chorés » de Petit Afro ringardisent les danses tribales proposées longtemps à un public essentiellement blanc et en mal d’exotisme

Le Toulousain d’origine camerounaise James Carlès, fondateur du Festival danses et continents noirs et directeur d’un centre chorégraphique à son nom dans la Ville rose, a observé le même renversement. « Lorsque j’ai ouvert mon école, en 1998, j’ai essayé de mettre en place des cours de ndombolo et d’autres styles populaires en Afrique, mais les jeunes étaient plus séduits par des formes anglo-américaines, le hip-hop, le dancehall… Puis, petit à petit la singularité et l’inventivité des danses afro-urbaines ont conquis le public. »

Le coupé-décalé, par exemple, a d’abord dû s’imposer en Côte d’Ivoire. « C’est un dérivé de la danse akoupé, de l’ethnie Attié vivant dans le sud-est du pays, précise James Carlès. On tranche avec la main, on donne un coup de pied, comme si on travaillait dans les champs… Mais avec Douk Saga, puis d’autres artistes comme DJ Arafat, la danse s’est complexifiée. Certains ont ainsi imité des katas, des mouvements d’arts martiaux, qu’ils ont calés dans leurs chorégraphies. Chez Serge Beynaud ou DJ Arafat, il y avait aussi l’envie de montrer qu’ils pouvaient faire mieux que les Américains et les Africains anglophones. Créer constamment de nouvelles chorégraphies, c’était prouver qu’ils pouvaient dépasser la concurrence et conquérir le monde. »

Acrobaties et mouvements techniques

C’est aussi cette inventivité débordante qui a séduit au-delà du continent. « Chaque morceau est accompagné d’un step (« pas ») qui peut venir illustrer un fait de société, complète Jeannine Fischer Siéwé Tchamo. Par exemple, sur le titre Grippe aviaire [DJ Lewis, 2009], les danseurs mettent les bras en arrière et se trémoussent comme des poulets malades. »

Les nouveaux fans de danse afro-urbaine peuvent être séduits par des mouvements complexes et parfois très techniques : certains pas se rapprochent de l’acrobatie, exigent une grande souplesse ou la capacité d’« isoler » des muscles. Mais en même temps ils aiment l’idée de ne pas se prendre au sérieux. « Ces danses s’exécutent parfois en rond, en s’amusant avec un ou plusieurs partenaires, toujours dans l’interaction, souligne James Carlès. La socialisation à partir du jeu, qui avait peut-être été un peu perdue en Europe, est essentielle. »

Ces danses, c’est de la joie, ça apporte un bien-être, c’est de l’“enjaillement”

« Ces danses, c’est de la joie, ça apporte un bien-être, c’est de l’“enjaillement”, ajoute Jeannine Fischer Siéwé Tchamo. On vient dans les cours pour lâcher prise ! Ce n’est pas étonnant dans un pays comme la France, qui est championne de l’utilisation des psychotropes. »

La fondatrice de la Waka Waka Dance Academy rappelle qu’on danse l’azonto et l’afrobeat jusqu’au Japon, que les stages, festivals et autres championnats rassemblent des amateurs sur tous les continents. Et, selon elle, en Europe, il n’est pas question d’appropriation culturelle : « Ici, ce n’est pas comme aux États-Unis, les Blancs n’ont pas le sentiment de voler, et les Noirs n’ont pas le sentiment qu’on leur vole. D’autant que j’ai l’impression que lorsque nous dansons nous créons un nouvel espace où la question se pose différemment, pas à partir du pays d’où nous venons, mais à partir de ce que nous ressentons. Quand un son comme Loi, de Koffi Olomidé, passe, ça te prend par les tripes, ça ne passe pas par la tête, et tout le monde, quelle que soit son origine, est obligé de faire bouger son corps. »

Mais la chorégraphe estime qu’il est aussi important de pousser un peu plus loin la connaissance des disciplines et du pays. Elle-même effectue de nombreuses recherches autour des danses qu’elle enseigne et se rend sur le continent deux à trois fois par an. « Il y a beaucoup d’escrocs qui se proclament “professeur d’azonto” après avoir effectué deux ou trois stages. Or il faut pousser beaucoup plus loin, et même plus loin que la danse. Personnellement, j’essaie aussi de familiariser mes élèves à une culture plus globale, une gastronomie, une langue… La danse n’est qu’un début ! »


Se trémousser sans complexe

La philosophie de Petit Afro est claire : « Je veux que tout le monde puisse se laisser aller, quel que soit l’âge, le genre, le niveau, l’origine ou la nationalité. J’ai d’ailleurs réalisé un programme baptisé Tout le monde danse maintenant. »

Jeannine Fischer Siéwé Tchamo est, elle aussi, sur la même ligne : « En France, du fait d’une longue tradition judéo-chrétienne, on cache les formes… Le rapport au corps est très différent de celui qui existe dans l’Afrique que je connais. À la Waka Waka Dance Academy de Lille, nous travaillons sur l’estime de soi, la réappropriation du corps. C’est aussi pour cela que nous avons du succès. »

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