Cinéma

« Queen & Slim », une odyssée noire aux États-Unis

Les acteurs Daniel Kaluuya et Jodie Turner-Smith, héros du film.

Les acteurs Daniel Kaluuya et Jodie Turner-Smith, héros du film. © Andre D. Wagner/Universal Pictures

Le long-métrage « Queen & Slim » transcende le propos du mouvement Black Lives Matter, né en 2013 aux États-Unis. Une exploration de l’esthétique et de l’expérience africaine-américaine des plus salutaires.

«Une odyssée noire, une histoire qui raconte ce qu’est être Noir aux États-Unis. » C’est ce qu’a voulu raconter l’actrice, productrice et scénariste africaine-américaine Lena Waithe quand elle s’est lancée, il y a quelques années, dans l’écriture du long-métrage Queen & Slim.

Filmé par la célèbre réalisatrice de clips musicaux Melina Matsoukas – qui fait ici ses premiers au cinéma –, il met en scène deux jeunes Noirs de Cleveland qui se rencontrent, un soir, après quelques semaines de drague sur l’application de rencontre Tinder. Elle, incarnée par l’actrice britannique Jodie Turner-Smith, est taciturne, plutôt farouche. Lui, campé par son compatriote Daniel Kaluuya (héros du fameux thriller Get Out, de Jordan Peele), est romantique, sensible, et ne boit pas une goutte d’alcool.

Légitime défense

Sur le chemin du retour, leur voiture est arrêtée par un policier blanc dont le zèle frise le ridicule. Le contrôle routier a vite fait de dégénérer, et l’homme, en situation de légitime défense, d’abattre l’agent. Pourtant, le duo prend la fuite : comme l’explique la jeune femme, avocate, il ne fait pas bon avoir la peau noire lorsqu’on comparaît devant un tribunal de l’Ohio, État qui applique, avec une certaine ferveur, la peine de mort.

Commence alors le périple de ces deux jeunes gens – dont le nom n’est dévoilé qu’à la toute fin du film – qui choisissent de mettre le cap sur la Floride afin de rallier Cuba. Là où la militante du Black Panther Party Assata Shakur avait trouvé refuge après avoir tué un policier lors d’une fusillade, en 1973.

Il va sans dire que Queen & Slim s’inscrit dans le champ fictionnel largement labouré qui fait écho à Black Lives Matter, mouvement créé en 2013 pour dénoncer les violences policières dont sont victimes les Noirs aux États-Unis. Le film n’a d’ailleurs pas manqué de faire grincer des dents quelques critiques africains-américains, étrillant une énième fiction où l’on attribue aux Noirs le rôle de victimes et dénonçant le fait que la peau noire soit encore synonyme de souffrance et de désespoir.

Or l’histoire ne fait pas seulement écho au malaise racial qui gangrène l’Amérique. Elle le transcende. D’abord au gré d’un certain nombre de pirouettes scénaristiques, qui contribuent à l’originalité du propos. La mort suivant le contrôle routier n’est pas celle du suspect noir, mais du policier blanc.

L’esthétique de Melina Matsoukas

Dans leur fuite, les deux jeunes gens quittent le Nord, anciennement abolitionniste, pour se diriger vers le Sud profond, berceau de l’esclavage et de la ségrégation raciale, où leur stature de héros ira grandissant auprès de populations noires pour la plupart encourageantes et compatissantes. La traversée du pays, sorte d’Underground Railroad moderne, se transforme alors en une forme de dystopie. Et que dire du rebondissement qui, en plein milieu du film, met en pièces le propos manichéen et la morale prévisible qu’on aurait pu craindre de voir émerger ?

Aussi, grâce à une esthétique ultra-stylisée, le film sublime, interroge et désessentialise l’identité et le corps noirs. « La première fois que j’ai travaillé avec Melina Matsoukas, c’était pour un épisode de la série Master of None, dans laquelle je jouais et qu’elle a réalisé, explique Lena Waithe. J’ai toujours admiré son habilité à sublimer les Noirs derrière sa caméra ».

Sur le tournage du film.

Sur le tournage du film. © Andre D. Wagner/Universal Pictures

les acteurs sont filmés dans toute la splendeur de leur peau noire

Très engagée – elle est notamment à l’origine du clip de Formation, de Beyoncé, qui a largement contribué à l’identité visuelle du mouvement Black Lives Matter –, la réalisatrice filme ses acteurs et leur peau noire sans aucun filtre, tout en faisant preuve d’un lyrisme subtil et d’une énergie magnétique. Chaque scène s’inscrit dans la mémoire de façon indélébile. Une prouesse parfaitement résumée par l’essayiste Roxane Gay. Dans les colonnes du Wall Street Journal, elle salue le long-métrage « le plus noir » qu’elle ait jamais vu, « où les acteurs sont filmés dans toute la splendeur de leur peau noire ».

Sensualité

Il faut admettre que la bande originale, servant avec brio les thèmes du film, y est pour beaucoup. Quant au duo d’acteurs, il est nappé d’une sensualité – insufflée par quelques personnages secondaires – qui prend le contre-pied du drame dans lequel il est plongé. Quand il devient impératif de changer d’apparence pour n’éveiller aucun soupçon, il troque la simplicité pour un attirail clinquant (mais dénué d’accessoires) : robe courte au motif tigré et bottes en peau de serpent pour l’une, survêtement de couleur pourpre pour l’autre.

Lui adopte un look gangsta tout en dégageant une sensibilité touchante. Elle se débarrasse de ses couches de vêtements, adopte ceux d’une fille facile tout en gardant un air méfiant, abrupt et presque hautain. Une dichotomie entre l’apparence et le caractère qui vient là encore servir un propos sur le Noir : il n’est pas ce qu’il porte. Comment ne pas penser à Trayvon Martin, tué à l’âge de 17 ans en février 2012, en Floride, par un policier qui avait argué que l’adolescent avait l’air suspect à cause de son sweat à capuche ?

Le long-métrage s’inscrit dans le champ fictionnel du mouvement Black Lives Matter.

Le long-métrage s’inscrit dans le champ fictionnel du mouvement Black Lives Matter. © Andre D. Wagner/Universal Pictures

Leur couleur de peau ne peut présumer de leur comportement ou de leur caractère

Peu à peu, un basculement s’opère : le héros se montre un peu plus vindicatif et décisionnaire, sa compagne laisse échapper quelques larmes et partage les secrets de son histoire tragique… Lena Waithe a imaginé ses personnages comme une sorte de duo « Martin Luther King et Malcolm X » dont les rôles s’inverseraient progressivement.

L’occasion pour la scénariste de nous offrir un point de vue sur la complexité du caractère d’une femme noire aux États-Unis, bien loin des archétypes dont nous a longtemps abreuvés Hollywood. Et de provoquer un questionnement autour de la masculinité toxique qui, chez l’homme noir, est particulièrement marquée.

Le héros de Queen & Slim n’a rien d’une brute épaisse, virile, qui mettrait au pas sa compagne dans ce type de situation délicate. « L’idée était vraiment de démontrer à quel point ils sont humains. Leur couleur de peau ne peut présumer de leur comportement ou de leur caractère », confie Lena Waithe.

Amour moderne

Mieux encore, Melina Matsoukas choisit de nous laisser voir pleinement la succion de lèvres noires pulpeuses et chargées de désir qui se dévorent. Comme une façon de bousculer le spectateur blanc, peu habitué aux longs-métrages mettant exclusivement en scène des couples noirs. Car il ne faudrait pas oublier que Queen & Slim est aussi une histoire d’amour moderne.

Et si les noms des deux protagonistes n’ont pas vraiment raison d’être, c’est qu’à travers eux se joue quelque chose qui dit tout, ou presque, de l’expérience noire. « Nous sommes toutes des Queen, et les hommes noirs s’appellent souvent Slim, entre eux. Ces personnages reflètent notre communauté, la communauté noire. »


Séances africaines

Sorti aux États-Unis le 27 novembre 2019 et en France le 12 février dernier, le film sera projeté dans 21 pays d’Afrique subsaharienne.

Depuis le 14 février, il est déjà programmé dans les salles obscures nigérianes et sud-africaines. Suivront des projections au Sénégal, au Cameroun, au Bénin, au Ghana, en RDC, au Burkina Faso, au Gabon, au Niger, à Madagascar, en Guinée, au Botswana, en Ouganda et au Togo.


Une étoile est née

Jodie Turner-Smith à Londres, le 2 février 2020.

Jodie Turner-Smith à Londres, le 2 février 2020. © Joel C Ryan/AP/SIPA

Dès la sortie de Queen & Slim aux États-Unis, Jodie Turner-Smith, 33 ans, a vu sa notoriété exploser. Grâce à ce premier grand rôle au cinéma, elle s’est déjà assuré de belles collaborations : elle devrait bientôt donner la réplique à Michael B. Jordan, dans un thriller, et à Colin Farrell, dans un drame de science-fiction.

Il faut dire que, face à la caméra, la jeune femme, filmée au naturel, livre un jeu d’une sacrée justesse, en plus d’être d’une beauté renversante. Cette mannequin et actrice britannique, née de parents jamaïcains, a vécu une grande partie de son enfance aux États-Unis. Elle a fait ses premiers pas d’actrice en 2013 dans la série True Blood, de HBO, avant de décrocher un rôle dans Nightflyers, une série de la chaîne Syfy.


Black Music Matters

Jusqu’ici connue pour avoir réalisé les clips de stars comme Beyoncé, Rihanna, Lady Gaga ou Snoop Dogg, Melina Matsoukas s’est attaché les services, pour créer la bande originale du film, de Devonté Hynes, également connu sous le nom Blood Orange. Ce chanteur-­compositeur, qui a dépeint l’expérience noire aux États-Unis à travers deux albums, a signé pour Queen & Slim des compositions pétries de jazz en samplant des morceaux de rap des années 1990.

Sur la bande-son se côtoient des artistes tels que Mike Jones, Lauryn Hill, Luther Vandross ou même Burna Boy, sur une reprise d’un titre de Fela Kuti. Mieux encore, on y retrouve Solange (la sœur de Beyoncé, véritable emblème branché de la cause noire aux États-Unis, voire en Europe) et son acolyte, le chanteur Moses Sumney, en plus de jeunes rappeurs de la scène africaine-­américaine. Autant dire qu’en mêlant le new jack swing des années 1990 à la scène nu-soul des années 2010 et au hip-hop des années 2000, en y ajoutant quelques clins d’œil à la musique nigériane engagée, Melina Matsoukas a quelque peu mis sur pied la bande-son du mouvement Black Lives Matter.

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