Diplomatie

Entre le Rwanda et la RDC, un rapprochement assumé malgré rancœurs et crispations

Félix Tshisekedi (à g.) et Paul Kagame, à Kigali, le 8 décembre 2019.

Félix Tshisekedi (à g.) et Paul Kagame, à Kigali, le 8 décembre 2019. © Village Urugwiro

Longtemps brouillés, Kigali et Kinshasa ont amorcé un rapprochement diplomatique, mais aussi sécuritaire. Ce qui n’est pas du goût de tous dans la région.

Il a suffi d’une seule photo, prise le 8 décembre 2019, pour déchaîner les passions. Sur le cliché, Félix Tshisekedi, tout sourire, s’affiche main dans la main avec son hôte du jour, son homologue rwandais, Paul Kagame, lors du Kusi Ideas Festival, à Kigali. Suffisant pour provoquer les réactions les plus vives dès sa publication sur les réseaux sociaux.

Parmi les premiers à dégainer, Seth Kikuni, le benjamin des candidats à la présidentielle congolaise de décembre 2018, se dit, « indigné, dégoûté », et estime « qu’il faut au moins penser aux familles des victimes tombées dans l’est du pays depuis 1996 ». Un avis vite relayé par beaucoup d’autres, au point d’obliger Kasongo Mwena Yamba Y’amba, le porte-parole de la présidence congolaise, à intervenir pour éteindre la polémique qui commençait à enfler.

« La photo de Kigali »

La controverse n’ira pas plus loin, mais « la photo de Kigali » reste symptomatique d’un certain malaise. Le rapprochement diplomatique plutôt inattendu, lancé, voilà plus d’un an, par Kigali et Kinshasa, semble provoquer de nombreuses crispations en RD Congo, où personne n’a oublié l’histoire tumultueuse qui lie les deux pays depuis plus de vingt-cinq ans. Ainsi, le terme de « balkanisation », en vogue à la fin des années 1990 et au début des années 2000, époque où des rebelles soutenus par l’Ouganda et le Rwanda œuvraient sur le territoire congolais, resurgit ces dernières semaines dans la bouche de nombreux acteurs politiques et religieux.

Derrière cette thèse se cache toujours l’idée selon laquelle les États voisins comploteraient, avec le concours de certaines communautés présentes sur le territoire national, pour annexer les provinces orientales, où l’insurrection des groupes armés ne faiblit pas.

Au début janvier, le cardinal Fridolin Ambongo n’a pas hésité à demander aux responsables de pays voisins « d’arrêter de déverser leurs populations au Congo ». Le sujet avait déjà été abordé à la fin de décembre, lorsque Adolphe Muzito, le coordonnateur de la plateforme d’opposition Lamuka, estimait qu’il fallait « faire la guerre au Rwanda pour rétablir la paix dans la région ».

Les crispations sont surtout alimentées par le flou persistant sur les motivations et les contours de cette réconciliation

Malgré ce contexte hautement inflammable, Kinshasa comme Kigali restent droits dans leurs bottes. « Le passé est instrumentalisé à des fins politiques, mais la relation entre nos deux pays est aussi solide que dynamique », balaie Nicolas Kazadi, ambassadeur itinérant et conseiller de Félix Tshisekedi. « C’est une diversion de l’opposition et de membres de l’Église mécontents du rapprochement et des opérations militaires en cours », renchérit Olivier Nduhungirehe, secrétaire d’État au ministère rwandais des Affaires étrangères. Mais selon une source diplomatique à Kinshasa, ces crispations sont surtout alimentées par « le flou persistant sur les motivations et les contours de cette réconciliation ».

La contestation de l’UA

Car le rabibochage rwando-congolais en cours part de loin. Il faut remonter au soir du 18 janvier 2019 pour mieux en comprendre la genèse. Le soleil est alors déjà caché par les collines de Kigali lorsqu’un convoi officiel fonce, toutes sirènes hurlantes, vers le complexe ultra-sécurisé d’Urugwiro qui abrite la présidence. À bord des SUV rutilants, une délégation congolaise, tout juste débarquée dans la capitale et qui comprend notamment Kalev Mutond, alors patron de l’Agence nationale de renseignements (ANR).

Le climat est tendu. La veille, l’Union africaine (UA), que Paul Kagame préside encore pour quelques jours, a contesté de manière inédite les résultats de la présidentielle congolaise, qui donnaient Tshisekedi vainqueur. Et appelé à suspendre la proclamation des résultats avant d’annoncer l’envoi d’une mission à Kinshasa emmenée par le chef de l’État rwandais.

De quoi irriter Joseph Kabila, qui, se considérant victime d’une « trahison » orchestrée par Kigali, se dépêche d’envoyer ses émissaires chez son voisin. La suite est connue. La Cour constitutionnelle congolaise valide vingt-quatre heures plus tard les résultats du scrutin – Félix Tshisekedi est élu –, entérinant par là même un revers diplomatique pour l’UA.

Alors persona non grata en RD Congo, Paul Kagame a pourtant profité de cette visite pour poser, avec les envoyés de Kinshasa, les fondations d’un futur rapprochement. Quelques heures seulement après cette rencontre, deux cadres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) sont discrètement extradés à Kigali, un mois après leur arrestation en RD Congo. Un transfert qui permettra d’amorcer la reprise, alors difficilement imaginable, des relations entre les deux pays.

Tête-à-tête positif

Trois semaines après le coup d’éclat de l’UA, les deux chefs d’État se rencontrent pour la première fois, dans le cadre du sommet de l’organisation panafricaine, à Addis-Abeba. Un tête-à-tête jugé positif par ceux qui ont pu y assister, les Rwandais insistant sur « la concordance des agendas en matière de coopération économique et surtout sécuritaire ». « Une fois l’élection validée, Kigali a vite compris que l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi lui offrait une réelle opportunité diplomatique, à l’heure où ses relations avec l’Ouganda et le Burundi se détérioraient considérablement », analyse une source onusienne en poste dans la région.

Dès lors, les deux voisins enclenchent la vitesse supérieure. Grâce à la facilitation des chancelleries kényanes et angolaises et avec le concours de Vital Kamerhe, son directeur de cabinet, Félix Tshisekedi acte le rapprochement lors de l’Africa CEO Forum, le 26 mars 2019, à Kigali.

Deux mois plus tard, à Kinshasa, lors des obsèques d’Étienne Tshisekedi, Paul Kagame est à son tour applaudi par la foule dans le stade des Martyrs. La page de l’imbroglio de janvier semble alors définitivement tournée.

Au-delà de l’aspect diplomatique, c’est la coopération sécuritaire qui intéresse les deux leaders. Déjà relancée progressivement à la fin du mandat de Joseph Kabila à la suite des visites à Kigali de Kalev Mutond ou de Delphin Kahimbi, responsable des renseignements militaires congolais, cette collaboration prend une tout autre ampleur avec Félix Tshisekedi qui a fait de la pacification dans l’Est l’un de ses principaux objectifs.

Échanges de renseignements

Le 10 mai 2019, c’est le chef d’état-major rwandais Patrick Nyamvumba qui se rend à Kinshasa. Le commandant des forces militaires (devenu, depuis, ministre de la Sécurité intérieure) y évoque l’importance pour les deux voisins de « se sécuriser mutuellement et d’améliorer la coopération entre leurs armées ».

Peu commentée à l’époque, cette visite marque pourtant une nouvelle étape. « Il existe depuis un mécanisme appelé “équipe conjointe de renseignement” [ECR] qui rassemble les données civiles et militaires collectées par les deux pays pour les fournir aux unités des Forces armées de la RD Congo [FARDC], spécialisées dans les opérations contre les groupes rebelles », explique un officier supérieur congolais.

Sylvestre Mudacumura en septembre 2019, Juvénal Musabimana, alias Jean-Michel Africa en novembre, deux des principaux chefs de groupes armés hostiles à Kigali, sont tués dans des raids revendiqués par les FARDC, avec l’aide de renseignements rwandais. Une telle réussite interroge de nombreux observateurs sur l’étendue réelle de la collaboration entre Kinshasa et Kigali, obligés de nier les rumeurs selon lesquelles l’armée rwandaise interviendrait sur le terrain aux côtés des forces congolaises. Félix Tshisekedi insiste : il ne s’agit que d’échange de renseignements.

« Même si l’armée rwandaise collaborait avec les FARDC sur le terrain pour éliminer des groupes qui menacent la sécurité du Rwanda et des populations de l’Est, je ne vois pas en quoi cela pourrait poser problème », commente pourtant un officiel rwandais.

De son côté, Kigali a favorisé les contacts entre le gouvernement congolais et le M23. « Une feuille de route a été signée par les deux parties en octobre 2019 en vue du rapatriement de ces derniers mais sa mise en œuvre traîne », selon une source au sein du Mécanisme national de suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba.

Autre point d’achoppement dans cette nouvelle dynamique, l’échec du projet de coalition régionale, recherchée avec insistance par Félix Tshisekedi. Ambitieuse sur le papier, l’idée d’associer les armées rwandaise et congolaise, mais aussi ougandaise, burundaise et tanzanienne, dans un état-major intégré pour lutter contre les groupes armés de l’Est, a été abandonnée au profit d’un mécanisme de dialogue entre services de renseignements.

D’un côté, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) aurait mis son veto. De l’autre, Kampala, inquiet de la coopération accrue entre Kinshasa et Kigali, se serait montré réticent à l’idée de voir des troupes rwandaises en RD Congo. « Ils avaient peur d’être les grands perdants dans cette coalition », glisse un diplomate. Preuve que l’axe Kigali-Kinshasa suscite autant d’espoirs que de craintes dans la région.


Quand Kinshasa rêve d’entrer dans l’EAC

Drapeau de la Communauté d'Afrique de l'Est

Drapeau de la Communauté d'Afrique de l'Est © Henri Bergius/Flickr

Repoussé à plusieurs reprises, le prochain sommet de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) doit avoir lieu ce 29 février à Dar es-Salaam, en Tanzanie. Paul Kagame passera alors la main à Uhuru Kenyatta, mais cet événement sera surtout l’occasion « d’enclencher le processus d’examen de la demande d’adhésion de Kinshasa à l’organisation », confirme le représentant d’un pays membre de la communauté est-africaine.

Le 8 juin 2019, la RD Congo a en effet sollicité, dans une lettre adressée à Paul Kagame, son intégration à l’EAC, composée jusqu’à présent du Burundi, du Kenya, de l’Ouganda, du Rwanda, de la Tanzanie et du Soudan du Sud. La rencontre de février doit permettre d’établir le calendrier nécessaire à l’examen de cette demande, à commencer par les dates de visites de délégations de l’EAC en RD Congo. Aucun délai n’est précisé. « Le processus peut être très long », prévient juste un diplomate rwandais.

Kigali s’est d’ores et déjà déclaré favorable à l’adhésion de son voisin, mais les blocages pourraient survenir en interne. En filigrane, deux volontés d’intégration régionale risquent de s’affronter en RD Congo. D’un côté, Félix Tshisekedi veut concrétiser son rapprochement avec les pays de la zone EAC avec lesquels il a plusieurs fois affiché sa proximité depuis son investiture en janvier 2019. De l’autre, le camp Kabila – et notamment certains généraux restés fidèles à l’ancien président – semble davantage regarder en direction de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).

R.G.

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