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[Tribune] Au Cameroun, des élections comme si de rien n’était

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Journaliste spécialisé sur l'Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement d’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne pour les Grands reportages et les coulisses de la politique.

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Le président camerounais Paul Biya, lors du scrutin des législatives et des locales, le 9 février 2020.

Le président camerounais Paul Biya, lors du scrutin des législatives et des locales, le 9 février 2020. © DR / Présidence camerounaise

En décidant d’organiser des élections législatives et municipales alors que des régions entières échappent au contrôle de l’État, le régime camerounais a voulu montrer qu’il ne cède pas aux « donneurs de leçons ». Était-ce une marque de courage ou, au contraire, une obstination, voire une résignation face à une crise que l’on n’arrive pas à juguler ?

Ne soyons pas mauvaise langue. Les élections législatives et municipales camerounaises du 9 février n’ont pas été les pires de ces dernières décennies. Dans la presse nationale la plus sérieuse, ce rendez-vous tient en quelques lignes vite lues. Ce n’est qu’un épisode peu excitant dans l’histoire politique du pays.

Soyons clairs, il n’a pas dérogé à la tradition électorale établie avec ses sempiternelles irrégularités et fraudes, qu’il n’est du reste pas question de minimiser ici. Et c’est sans doute grâce à ces travers systémiques notoires que la machine a produit le résultat attendu en faveur du parti du président Paul Biya, nanti pour cinq ans d’une majorité obèse de 156 députés sur 180, selon les résultats provisoires. En bref, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat !

Des élections en pleine crise anglophone

En revanche, l’élément nouveau qui retient l’attention a plus à voir avec le contexte qu’avec le système électoral proprement dit. C’est l’idée d’organiser des élections législatives et locales alors que les deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest échappent au contrôle de l’État. Ce faisant, le régime camerounais a ainsi inventé l’élection-bravade. Celle qu’on organise, sur un air de défi, pour montrer qu’on ne cède pas aux « donneurs de leçons ».

Les durs du régime tenaient à faire passer ce message : le Cameroun n’a pas à se faire dicter sa conduite par des pays prétendument amis, des organisations régionales ou internationales aux discours lénifiants.

Faisant assaut de bons sentiments pour justifier leur ingérence, ces derniers persistent à demander la tenue d’un « vrai » dialogue, c’est-à-dire franc et inclusif, qui fasse de la restauration de la paix un préalable aux scrutins. Yaoundé n’a pas non plus l’intention de se plier aux injonctions de modifier le code électoral. Et tant pis si une partie de l’opposition, coalisée autour du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), de Maurice Kamto, exclut de participer au scrutin.

De gré, mais aussi de force, le vote a donc eu lieu, sans suspense ni tensions, mais jetant du même coup une lumière crue sur la fragmentation du pays. On a plus ou moins voté, selon qu’on se trouvait en zone francophone ou dans la partie anglophone. Les villes se sont moins exprimées dans les urnes que les campagnes, toutes proportions gardées. Les jeunes moins que les « vieux » de plus de 35 ans. Tout sauf une surprise : on a obtenu un taux d’abstention « historiquement élevé » estimé entre 70 % et 77 %, selon qu’on est du pouvoir ou de l’opposition.

Déficit de légitimité

À la clé, une victoire au goût amer pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Parce que ses élus pâtiront d’un déficit de légitimité et, pis encore, parce que l’on pourrait penser que le « Parti-État » a vaincu par défaut, ce dont il est outré. Ses stratèges voulaient en découdre avec le MRC pour reléguer l’outrecuidant Kamto dans les profondeurs des oubliettes.

L’embarras de l’abstention n’arrangeant pas l’humeur, il est hors de question de reconnaître que le mot d’ordre de boycott lancé par l’opposant a été à ce point suivi. Ce serait admettre qu’une nouvelle force politique dispute au RDPC sa stature de dominant. À l’inverse, dénier à Kamto la « paternité » de cet abstentionnisme record, c’est faire l’autruche face à la désaffection alarmante des électeurs pour les urnes.

Dès lors, que fera Paul Biya face à sa victoire ? Probablement comme si de rien n’était. C’est son tempérament. Peut-être va-t-il modifier à la marge le code électoral en abaissant notamment l’âge de voter de 20 ans à 18 ans. Rien de plus. Quant à la guerre contre les séparatistes, elle ne connaîtra pas de trêve, le président étant enclin à écouter ceux qui estiment que le dialogue et la recherche du consensus sont la marque des faibles. C’est la ligne de son parti, lequel traite toute pensée critique comme une contestation visant la personne du chef. C’est aussi celle de l’armée, toujours prête à donner l’assaut contre les séparatistes, quitte à sacrifier des libertés fondamentales au nom de la cause.

Restent des questions sur l’organisation de ce vote dans un pays amputé. Était-ce une marque de courage, de volonté à toute épreuve ou bien, au contraire, une obstination, voire une résignation face à une crise que l’on n’arrive pas à juguler ?

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