Politique

Guinée : les dessous du bras de fer entre Alpha Condé et l’opposition

Réservé aux abonnés | | Par
Le président guinéen, à Kankan, le 22 novembre 2019.

Le président guinéen, à Kankan, le 22 novembre 2019. © Présidence

Le 1er mars, les électeurs seront appelés à élire leurs nouveaux députés et, surtout, à valider la réforme constitutionnelle que leur soumet Alpha Condé. À moins qu’ils ne préfèrent suivre les consignes de boycott de l’opposition. Décryptage.

Le compte à rebours vers l’une des consultations populaires les plus électriques de l’année en Afrique est désormais lancé. Le 1er mars, dans deux semaines, les électeurs guinéens seront appelés aux urnes pour un double scrutin, l’un ordinaire – les législatives – et l’autre extra­ordinaire – un référendum constitutionnel.

Si renouveler les membres d’une Assemblée nationale obsolète depuis des mois relève (presque) de la salubrité publique, approuver (ou rejeter) une nouvelle Loi fondamentale via un exercice de démocratie directe est beaucoup moins fréquent. Et beaucoup plus susceptible de faire naître des polémiques quand on soupçonne l’initiateur de ce référendum « par le haut » (comme disait Charles de Gaulle) d’intentions personnelles à peine dissimulées.

En temps normal, il suffirait à l’opposition de faire campagne pour le « non » et de l’emporter dans les urnes pour que ce dernier renonce. Débattre, voter : c’est à cela qu’Alpha Condé a tenté en vain d’inviter ses adversaires. Mais la défiance vis-à-vis d’un processus électoral qu’elle qualifie de « vicié » (à moins que ce ne soit le peu de confiance envers ses propres capacités à l’emporter dans les urnes) est telle que cette même opposition a décidé d’user de tous les moyens pour qu’aucun des deux scrutins du 1er mars n’ait lieu, ou qu’à tout le moins le taux de participation soit si faible qu’ils en perdent toute signification. Décryptage d’une épreuve de force à hauts risques.

• Quel enjeu pour les législatives ?

En état de prorogation exceptionnelle depuis un an, l’Assemblée nationale guinéenne se devait d’être renouvelée, ce que nul ne conteste. Les candidats présentés par une trentaine de partis politiques sont en lice pour les 114 sièges de députés dans le cadre d’un scrutin mixte (majoritaire pour le tiers d’entre eux, à la proportionnelle pour les autres), organisé par une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui, jusqu’au retrait de l’opposition radicale fin 2019, était composée sur une base paritaire.

Outre la mouvance présidentielle du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG)–Arc-en-ciel, participeront à l’élection du 1er mars des petits partis agrégés autour de personnalités issues pour la plupart des grandes formations et relevant de l’opposition modérée. Par rapport aux précédentes législatives de 2013, toute une série d’initiatives ont été prises pour améliorer la fiabilité du processus électoral (mise à jour du fichier, kits d’enrôlement biométriques, logiciel de lecture faciale permettant d’éliminer les mineurs frauduleusement inscrits, etc.), sous la houlette d’un opérateur technique slovaque recruté sur appel d’offres, Innovatrics.

Ce sont pourtant les conditions de l’organisation du scrutin, jugée par elle bâclée et biaisée, que l’opposition radicale a mises en avant pour expliquer son refus d’y participer. Engagés dans un bras de fer avec le président Alpha Condé, ses leaders ne pouvaient, il est vrai, se permettre d’appeler leurs militants à voter aux législatives tout en les exhortant à boycotter le référendum sur la nouvelle Constitution, les deux consultations se tenant le même jour.

Alpha Condé, président de la République de Guinée, et Cellou Dalein Diallo, chef de file de l'opposition guinéenne, le lundi 2 avril 2018 au palais présidentiel.

Alpha Condé, président de la République de Guinée, et Cellou Dalein Diallo, chef de file de l'opposition guinéenne, le lundi 2 avril 2018 au palais présidentiel. © DR / Présidence de la République Guinée

La voie d’une contestation du verdict des urnes est largement ouverte

Une posture qui, en cas d’échec de la manœuvre, risque de coûter cher aux trois anciens Premiers ministres du régime militaire que sont Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré et Lansana Kouyaté.

Le premier, dont le parti est sorti vainqueur de tous les scrutins depuis dix ans en Moyenne-Guinée ainsi qu’à Ratoma (commune de Conakry) et progresse en Basse-Guinée, y perdra au minimum ses 37 députés et son statut rémunéré de chef de l’opposition. Le second laissera sur le carreau ses dix élus. Quant au troisième, dont la représentativité était réduite à sa plus simple expression (lui-même) depuis la défection de sa protégée Zalikatou Traoré, envolée pour le RPG–­Arc-en-ciel, il disparaîtra du paysage politique.

Même si ce risque repose sur une part d’incohérence – après tout, les partis de l’opposition radicale, représentés à la Ceni, ont suivi et validé le processus technique et administratif jusqu’au bout, y compris la réévaluation du fichier électoral et la date de l’élection, avant de se rétracter –, il participe d’une tentative de délégitimation a priori des résultats du scrutin.

Comment en effet, en un délai aussi court, trouver des remplaçants crédibles aux assesseurs issus de cette même opposition pour le comptage des bulletins et la validation des procès-verbaux dans les quelque 5 000 démembrements que compte la Ceni ? La voie d’une contestation du verdict des urnes est donc largement ouverte, d’autant que des petits partis qui auraient pu contribuer à créer un équilibre, comme ceux de Faya Millimono ou de Bah Oury, ont eux aussi déclaré forfait.

• Un référendum pour quoi faire ?

Difficile de ne pas être d’accord sur la nécessité de moderniser en profondeur une Constitution – celle du 7 mai 2010 – rédigée et promulguée à la hâte par une Assemblée de transition dont aucun des membres n’avait été élu. Difficile également de ne pas approuver le mode d’adoption retenu, le référendum populaire étant infiniment plus démocratique que le vote du Parlement seul. Difficile enfin de ne pas applaudir aux dispositions novatrices du texte qui sera soumis le 1er mars aux électeurs.

Ce projet de Constitution, s’il était adopté, doterait la Guinée de l’une des Lois fondamentales les plus progressistes d’Afrique francophone

Qui pourrait être contre l’école obligatoire jusqu’à 16 ans, contre l’élévation à 18 ans de l’âge requis pour le mariage, contre l’interdiction des mutilations génitales, de l’esclavage et du travail des enfants, contre l’égalité des époux face au divorce, contre une éligibilité ramenée de 25 à 18 ans, contre l’obligation pour le gouvernement et les assemblées de comporter au minimum un tiers de femmes, contre l’abolition de la peine de mort, etc. ?

Ce projet de Constitution, s’il était adopté, doterait la Guinée de l’une des Lois fondamentales les plus progressistes d’Afrique francophone, d’autant que l’article limitant à deux le nombre des mandats présidentiels reste inchangé.

Pourquoi dès lors ce texte fait-il tant polémique ? Ce n’est pas son contenu qui est en cause, mais une équation toute simple : nouvelle Constitution égale nouvelle République, remise à zéro des compteurs des mandats présidentiels et donc possibilité pour le chef de l’État actuellement en fonction de se représenter à l’élection suprême prévue pour octobre 2020.

Certes, Alpha Condé n’a toujours pas dit explicitement s’il comptait user de cette possibilité en cas de victoire du « oui » au référendum du 1er mars. Mais l’opposition, pour qui il s’agit là d’une ligne rouge, en est persuadée – et il est difficile de lui donner tort sur ce point.

• De quoi le FNDC est-il le nom ?

Manifestation des opposants à un troisième mandat d'Alpha Condé, le 24 octobre à Conakry (illustration).

Manifestation des opposants à un troisième mandat d'Alpha Condé, le 24 octobre à Conakry (illustration). © REUTERS/Saliou Samb

Ce type d’organisation transversale permet en effet d’éviter toute lecture communautaire du mouvement de contestation

Avec ses dizaines de milliers de militants en tee-shirts rouges battant le pavé de Conakry, le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) impressionne toujours, même si sa capacité de mobilisation tend à s’émousser au fil des semaines.

Lancé en avril 2019 dès l’apparition du projet de référendum constitutionnel, ce mouvement regroupe une partie des associations de la société civile et de la mouvance syndicale, ainsi que les partis politiques d’opposition. Son coordinateur, Abdourahmane « Doura » Sano, 61 ans, est un opérateur économique originaire de Kindia, ancien gestionnaire de la Foire internationale de Conakry, qui fut brièvement ministre sous le régime du capitaine Dadis Camara.

Le FNDC bénéficie du soutien de personnalités médiatiques comme les artistes Elie Kamano et Bill de Sam, l’animateur du Balai citoyen Guinée Sekou Koundouno et le syndicaliste-enseignant Aboubacar Soumah, ainsi que de la sympathie déclarée du reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly.

Reste que, même s’il veut ratisser large, le Front est pour l’essentiel le faux nez des partis politiques de l’opposition radicale et tout particulièrement de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), de Cellou Dalein Diallo, qui lui fournit l’essentiel de ses militants et revendique la plupart des victimes des manifestations.

Ce type d’organisation transversale permet en effet d’éviter toute lecture communautaire du mouvement de contestation. Membres eux aussi du FNDC, les partis de Sidya Touré et de l’ancien ministre de Lansana Conté puis d’Alpha Condé Ousmane Kaba sont loin d’avoir la même force de frappe que l’UFDG.

• Quels sont les risques de violences ?

Ils sont évidents, le bilan des journées de mobilisation de l’opposition se soldant déjà par une vingtaine de morts depuis la mi-octobre 2019. Dans un pays qui compte moins de cent policiers pour dix mille habitants, les deux scrutins du 1er mars seront encadrés par une Force spéciale de sécurisation du processus électoral (Fossepel), l’armée étant exclue du maintien de l’ordre depuis l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé.

Reste que, sous l’impulsion de leaders politiques pour qui la présidentielle de 2020 est sans doute la dernière chance de parvenir au pouvoir (Diallo a 68 ans, Touré, 75) et confrontés à un président de 81 ans qui compte manifestement ne pas les laisser la saisir, le FNDC va bien au-delà de l’appel au boycott.

Prônant la « résistance active » sous le slogan soussou « amoulanfé » (« ça ne passera pas »), le Front affirme « prendre toutes les dispositions » pour que les scrutins du 1er mars ne se tiennent pas. « Même s’il doit vous tuer, il n’a qu’à vous tuer », s’exclamait début février l’un des vice-présidents de l’UFDG en exhortant les adultes à rejoindre les jeunes dans la rue.

Les affrontements avec des forces de police et de gendarmerie encore peu familières des techniques de maintien démocratique de l’ordre (même si l’interdiction de tirer à balles réelles est globalement respectée) sont donc en quelque sorte programmés, et les risques de les voir déboucher sur de nouvelles victimes, élevés.

Des forces de police dans les rues de Conakry, en Guinée, le 13 avril 2015.

Des forces de police dans les rues de Conakry, en Guinée, le 13 avril 2015. © Youssouf Bah/AP/SIPA

Les points chauds sont les mêmes depuis quatre mois : une partie de la capitale, surtout la commune de Ratoma et l’axe Le Prince, les villes du Fouta, bastion de l’UFDG où des attaques d’édifices publics suivies parfois de pillages ont eu lieu au début de cette année, la préfecture de Télimélé au nord de Conakry, Boké et Kindia en Basse-Guinée.

La Haute-Guinée, place forte du parti au pouvoir, et la Guinée forestière, où se concentre une part importante de l’activité minière, sont peu concernées. Il n’y a pas, pour l’instant, de médiation interne en cours entre les deux camps. Les imams et les évêques s’y sont essayés, mais la position engagée de l’Église catholique guinéenne contre le projet de nouvelle Constitution lui a fait perdre son rôle d’arbitre.

Reste l’armée. Une intervention de sa part pour dénouer la crise est très peu probable, les Forces de défense et de sécurité (FDS) ayant été profondément modernisées et restructurées dans un sens républicain depuis 2011, avec l’aide du général français Clément-Bollée. Cet acquis du bilan d’Alpha Condé, incontestable pour ceux qui ont connu la Guinée à l’époque des régimes militaro-­civils auxquels ont appartenu les principaux leaders de l’actuelle opposition, ne devrait pas être remis en cause.

Même si, selon nos informations, une petite dizaine de soldats, menés par un commandant sur lequel a été retrouvée une déclaration plutôt folklorique de prise du pouvoir, ont été arrêtés à la mi-octobre 2019 à Conakry, la grande muette devrait demeurer dans ses casernes.

• Pour qui roulent les anciens présidents ?

Ils sont deux, Sékouba Konaté et Dadis Camara, deux anciens militaires en semi-exil à l’extérieur de la Guinée. Et tous deux roulent avant tout pour eux-mêmes, soufflant le chaud et le froid au gré de leurs intérêts.

Sékouba Konaté, qui vient de faire renouveler son passeport diplomatique guinéen, est sans doute le plus réservé à l’égard d’Alpha Condé (et réciproquement), mais il pèse peu au niveau électoral. Dadis Camara, lui, demeure populaire en Guinée forestière, région dont il est le leader virtuel depuis la disparition en 2016 de l’ancien Premier Ministre Jean-Marie Doré.

Le capitaine putschiste Moussa Dadis Camara et son aide de camp, également chef de la garde présidentielle, Abubakar "Toumba" Diakité, le 2 octobre 2009 à Conakry.

Le capitaine putschiste Moussa Dadis Camara et son aide de camp, également chef de la garde présidentielle, Abubakar "Toumba" Diakité, le 2 octobre 2009 à Conakry. © SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

Alpha Condé n’a cessé de ménager l’ex-capitaine, sur les plans financier et judiciaire – le procès du massacre du 28 septembre 2009 n’a toujours pas eu lieu –, et ce dernier lui a renvoyé l’ascenseur en le soutenant lors de la dernière présidentielle, en 2015. Récidivera-t-il cette fois encore ? C’est possible. En attendant, soucieux de se garantir les votes des « forestiers » – un électorat clé –, le président a fait revenir au gouvernement l’une des autres figures de proue originaires de cette région, Papa Koly Kourouma.

• Comment se positionnent les partenaires étrangers ?

La Chine, la Russie et la Turquie sont assez ouvertement aux côtés d’Alpha Condé, et leurs ambassadeurs à Conakry ne s’en cachent guère. Les chancelleries occidentales, elles, s’en tiennent à une prudente non-ingérence, se contentant d’appeler à l’apaisement et à la transparence. Reste qu’Européens et Américains scrutent avec inquiétude le bilan des manifestations et débattent du seuil critique de victimes au-delà duquel il leur faudrait se positionner avec clarté.

Côté pouvoir, on s’étonne de voir la communauté occidentale se montrer sourcilleuse avec le projet guinéen de nouvelle Constitution alors que pareils changements en Côte d’Ivoire ou au Togo « sont passés comme lettre à la poste » en dépit des protestations de l’opposition. À l’inverse, le FNDC exige que les dirigeants actuels soient sanctionnés, comme l’a été l’entourage de Joseph Kabila quand ce dernier a tenté de faire modifier la Constitution, en 2016.

Quant au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, qui connaît Alpha Condé depuis l’époque où tous deux militaient au sein de l’Internationale socialiste, il condamnait le 6 février dans une interview à Jeune Afrique « toutes les formes de violence ainsi que les discours de haine », avant d’annoncer l’organisation d’un « forum intercommunautaire pour consolider la cohésion sociale » en Guinée.

Un vœu pieux pour l’instant, dans un pays beaucoup moins sensible que ses voisins francophones aux influences extérieures et alors que tous les regards sont tournés vers l’échéance, inexorable désormais, du 1er mars.


Une économie qui tient le coup malgré la crise

S’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de la crise sur une croissance attendue autour de 6 % en 2020, ses effets ont été immédiats sur le marché des changes. Alors que le dollar équivalait à 925 francs guinéens début octobre, il en valait onze fois plus deux mois plus tard.

La devise locale semble s’être stabilisée, à plus de 10 000 francs guinéens pour 1 dollar, à la suite du ralentissement des échanges avec la Chine. La balance commerciale profite donc d’une légère embellie : pendant que la valeur des importations baisse ces dernières semaines, celle des exportations (constituées à 80 % de minerais) demeure stable.

Il en sera ainsi tant que la Guinée forestière, qui concentre les principaux gisements miniers du territoire, restera à l’écart des troubles. La dépréciation du franc guinéen, couplée à la diminution des importations, gonfle l’inflation, repassée à deux chiffres. Conakry est la première concernée, mais toute la Guinée devrait être touchée à mesure que les échanges commerciaux avec les pays limitrophes se tariront en raison de la fermeture des frontières terrestres.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3092_600x855 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte