Politique

Maroc, Tunisie, Algérie : à quoi servent encore les syndicats ?

« En grève, non à la contractualisation. »Manifestation de professeurs précaires à Rabat, le 12 mars 2019.

« En grève, non à la contractualisation. »Manifestation de professeurs précaires à Rabat, le 12 mars 2019. © Youssef Boudial/REUTERS

De Rabat à Tunis, les centrales traditionnelles sont dépassées par l’émergence de nouvelles formes de revendications. Ce qui, paradoxalement, renforce leur influence politique. Enquête.

Au début de janvier, ils ont tour à tour défilé devant la Commission spéciale sur le modèle de développement instituée par Mohammed VI. Les syndicats associés à la réflexion politique ? Ce n’est pas une nouveauté dans le royaume. Pas plus que ne l’est la faiblesse du taux de syndicalisation : 4 % en 2014, selon les derniers chiffres publiés par le Haut-Commissariat au plan (HCP).

Pourtant, à leur création, au milieu du siècle dernier, les syndicats voulaient s’imposer comme des acteurs incontournables du progrès. L’Union marocaine du travail (UMT), l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) ont vu le jour dans le contexte de la décolonisation.

Leurs fondateurs ont pris part à la lutte pour l’indépendance, puis à l’édification des premières institutions nationales. C’est forts de cet héritage et de cette légitimité que les syndicats sont entrés dans le champ politique et ont scellé des alliances durables avec des structures partisanes ou étatiques. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Consultés… mais pas entendus

Au Maroc, le rôle des centrales est institutionnalisé depuis la révision constitutionnelle de 2011. Désormais, deux cinquièmes des membres de la Chambre des conseillers – l’équivalent du Sénat – sont désignés par un collège professionnel. Les représentants des salariés ont donc voix au chapitre dans l’élaboration de la loi. Et ne se privent pas d’intervenir.

Le débat sur la loi de finances 2020 a été l’occasion pour les élus de la Confédération démocratique du travail (CDT) de faire voter un amendement, soutenu par l’UMT, exemptant les retraités de l’impôt sur le revenu. Las ! La disposition a été supprimée par le ministre des Finances, Mohamed Benchaâboun.

Nous n’avons pas l’impression d’être pris en compte par les autorités

Colère de Younes Firachine, membre du bureau de la CDT : « Nous n’avons pas l’impression d’être pris en compte par les autorités. » Et de citer un autre exemple, celui de « la réforme des systèmes de retraite, imposée par le gouvernement malgré les protestations d’ampleur en 2016 ».

Chakib Benmoussa, président de la Commission spéciale sur le modèle de développement, se révélera-t-il un allié ? « J’ai bon espoir que nous fassions pencher les débats vers un volet social, répond Amal El Amri, vice-secrétaire générale de l’UMT. Dans le contexte de grogne, sur fond de résilience des inégalités économiques, les syndicats ont forcément un rôle à jouer ! » Devant la Commission, elle a suggéré des aménagements fiscaux qui permettraient d’aller « dans le sens d’une plus grande redistribution ». Une proposition soutenue par nombre d’acteurs politiques.

La CDT, l’une des quatre principales centrales du royaume, a plaidé de son côté pour une ouverture des conseils d’administration et de surveillance des entreprises aux salariés. « Nous avons aussi rappelé que nous étions favorables à la disparition complète des “agréments” [autorisations d’exploitation de services, accusés de favoriser la rente] », explique Younes Firachine. Le Conseil économique, social et environnemental (CSE) a fait une demande similaire.

L’UGTT refondée après Ben Ali

En matière d’influence toutefois, le cas d’école reste celui de l’UGTT, lauréate du Nobel de la Paix en 2015 aux côtés du syndicat patronal Utica, du Conseil de l’Ordre national des avocats et de la Ligue des droits de l’homme. Membres du Quartet du dialogue national, ces organisations avaient contribué à relancer le processus politique tunisien, grippé en 2013. Leur implication fut décisive dans l’aboutissement de la rédaction de la nouvelle Constitution et l’organisation de législatives en 2014.

L'ex-président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, en octobre 2009 près de Tunis.

L'ex-président tunisien Zine el Abidine Ben Ali, en octobre 2009 près de Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Aujourd’hui, l’UGTT revendique près de 500 000 adhérents

Héla Yousfi, vice-présidente du Cercle des économistes arabes et maître de conférences à l’université Paris-Dauphine, s’est penchée sur la métamorphose de la centrale fondée par Farhat Hached en 1946. À la chute de Ben Ali, celle-ci n’a pas échappé aux accusations de collusion avec l’ancien régime. Dans son livre, L’UGTT, une passion tunisienne : enquête sur les syndicalistes en révolution (2011-2014), Yousfi documente l’ambivalence de l’organisation à l’égard du pouvoir, à la fois rival et partenaire de l’ex-parti unique, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).

« Cette configuration relationnelle originale, tout en permettant des ouvertures en matière de libertés politiques et syndicales, a autant servi, paradoxalement, à préserver le système autoritaire que la pérennité de l’UGTT », écrit-elle. La chercheuse note qu’en tolérant « dans une certaine mesure la dénonciation de l’autoritarisme », les dirigeants de l’époque ont réussi à « maintenir leur légitimité et occuper une place de choix dans l’équilibre, instituant l’UGTT comme force incontournable dans la gestion des affaires de l’État ».

Ben Ali parti, l’Union a dû se repositionner. Exit le controversé Abdessalem Jerad, dernière personnalité publique à avoir rencontré l’ancien président avant sa fuite en Arabie saoudite. Cinq années durant, Houcine Abassi, son successeur, s’évertue à faire de la centrale un refuge pour les militants de l’opposition. Le poids politique croissant du syndicat, à la fois « force d’équilibre dont la vocation est de construire des consensus » et « adversaire de différents camps politiques », selon Héla Yousfi, suscite des différends.

En 2012, des heurts éclatent devant son siège, en marge de la commémoration du 60e anniversaire de l’assassinat de Farhat Hached. Syndicalistes et membres de la Ligue de protection de la révolution, proche des islamistes d’Ennahdha, s’accusent mutuellement d’en être à l’origine.

Aujourd’hui, l’UGTT revendique près de 500 000 adhérents. Aucun autre syndicat ne peut se prévaloir d’un tel poids au Maghreb. En 2013, c’est Houcine Abassi qui a suggéré le nom de Mehdi Jomâa comme chef du gouvernement, un choix finalement validé par la classe politique. Laquelle continue de consulter Noureddine Taboubi, qui a succédé à Abassi en 2017, avant la formation d’un exécutif, la rédaction d’une loi de finances, ou quelque réforme sociale.

Effet « printemps arabe »

« L’UGTT est indétrônable. C’est nous, c’est les Tunisiens, explique un militant de la place Mohamed-Ali, siège de la centrale et point de départ de toutes les manifestations. Il y a un syndiqué, au moins, par famille. » « Nous sommes un relais indispensable : à la fois contre-pouvoir et caisse de résonance des revendications sociales », affirmait, quant à lui, Noureddine Taboubi dans JA en janvier 2019.

Noureddine Taboubi, secrétaire général de l'UGTT

Noureddine Taboubi, secrétaire général de l'UGTT © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com ; Ons Abid ; hichem

Le gouvernement navigue à vue, sans réel projet, entre revirements et contradictions criantes

En pleines négociations salariales, le chef de la centrale s’autorisait alors à taper du poing sur la table : « Le gouvernement navigue à vue, sans réel projet, entre revirements et contradictions criantes […]. Il cherche à tout prix à complaire à l’agenda du FMI sans se préoccuper des besoins du pays. » Ayant réussi sa mutation postrévolution, l’UGTT s’autorise même à sortir de son rôle de défense des salariés. Ainsi, elle reste un soutien important de la cause palestinienne, très fédératrice en Tunisie.

L’UGTA voisine a, elle, raté le virage du changement. Elle coule à pic depuis la chute du régime d’Abdelaziz Bouteflika, faute d’avoir anticipé les turbulences à venir. Dès le 1er mai 2019, pourtant, un signal clair avait été émis. Sur une banderole déployée à Alger pour le traditionnel défilé de la fête du Travail, on pouvait lire : « Sidi Saïd dégage. » L’année précédente, le secrétaire général de l’organisation avait signé une déclaration avec le Front de libération nationale (FLN) favorable à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

La chute de ce dernier, en avril 2019, a entraîné celle d’Abdelmadjid Sidi Saïd. L’un comme l’autre seront restés vingt ans à leur poste. Le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, s’évertue aujourd’hui à gommer les scories du passé. Il s’est notamment engagé à organiser cette année des congrès régionaux et professionnels – certaines fédérations n’ont pas été renouvelées depuis quinze ans. Le mal est profond, et des conflits ont éclaté au grand jour au sein des structures locales.

Dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès, l’ancien ministre du Commerce Smaïl Goumeziane estime que la dérive de l’UGTA, syndicat historiquement « revendicatif [à la base] et collaboratif [au sommet] » remonte au début des années 2000. La centrale intègre alors une « alliance contre-nature » avec le syndicat patronal et l’État, au sein de laquelle « on respecte l’ordre autoritaire, faisant peu de cas des revendications des travailleurs au nom de l’intérêt “national” ».

Incarnation de ce pacte, les « Tripartites », réunions annuelles censées être des moments de négociations, sont devenues au fil des ans le théâtre de l’inféodation du « syndicat unique » – seul reconnu par les autorités – au pouvoir central.

Concurrence ou émulation ?

Des syndicats autonomes, clandestins pour la plupart, voient alors le jour. Le Cnapeste est créé en 2007 pour défendre les enseignants algériens. Dès 2011, des collectifs citoyens se forment, et le Comité national pour la défense des droits des chômeurs, parti de Ouargla, réclame une meilleure redistribution des richesses dans le sud du pays et le développement de l’emploi. Lancée en 2017, la grève du Camra, qui fédère les médecins résidents, durera neuf mois.

Au Maroc, en 2018, les syndicats sont dépassés par un mouvement de boycott « spontané » contre la vie chère, dont les initiateurs demeurent à ce jour encore inconnus. Comble du paradoxe : des travailleurs syndiqués de Centrale Danone, filiale du groupe français visée par le boycott, manifestent pour exiger sa fin. Phénomène similaire à Imider : lorsque l’antenne locale de la CDT signe un protocole avec la société exploitante d’une mine d’argent, les habitants exigent sa fermeture au nom de la préservation de l’environnement et des ressources en eau.

Une manifestation contre la corruption et le chômage en mai 2017 dans la région du Rif (Maroc)

Une manifestation contre la corruption et le chômage en mai 2017 dans la région du Rif (Maroc) © Aboussi Mohamed/AP/SIPA

Si la représentativité syndicale est basse, c’est que la répression est réelle

Dès 2004, le politologue Isaías Barreñada avait tiré la sonnette d’alarme dans une note pour l’Institut européen de la Méditerranée : faute de réforme interne et d’autonomisation progressive, avertissait-il, les syndicats maghrébins seraient condamnés à la marginalisation. D’aucuns notent que le problème est plus ancien, et coïncide avec la lente baisse de la représentativité et de l’assise populaire. « C’est un comble ! Si la représentativité syndicale est basse, c’est que la répression est réelle », rétorque Younes Firachine, déplorant que l’encadrement du droit de grève soit toujours en débat au Maroc.

Autre question épineuse : le corporatisme, souvent pointé du doigt. Les organisations syndicales maghrébines réunissent avant tout des salariés de la fonction publique et des entreprises publiques. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), entre 45 % et 50 % des effectifs de l’UGTT sont issus du secteur public. Or ces catégories de travailleurs passent parfois pour des privilégiés aux yeux des chômeurs et des travailleurs très précaires. En outre, leur poids tend à se réduire sous l’effet de la libéralisation de l’économie et des privatisations croissantes d’entreprises étatiques.

Au Maghreb, l’organisation même du travail ne profite pas aux organisations syndicales. Les tissus productifs des trois pays sont marqués par l’importance de la petite entreprise et une prédominance du secteur primaire – premier employeur du pays au Maroc. La restructuration profonde du marché du travail, marquée par le développement du secteur des services, ne favorise pas non plus l’accroissement de l’implantation syndicale. Sans parler de l’informel, qui représenterait, en Algérie, 50 % de la masse salariale.

Planche de salut

Entravées dans leur combat social historique, certaines organisations voient dans l’action politique une planche de salut. Trouver le moyen de dialoguer avec les mouvements de revendication démocratique devient une question de survie à moyen terme.

Dès 2011, la CDT a ainsi fait le choix de soutenir le Mouvement du 20-Février, qui réclamait une ouverture démocratique au Maroc. Aujourd’hui, ses locaux de Casablanca accueillent des réunions auxquelles assistent de nombreuses personnes non syndiquées. Lors des marches, chaque week-end, des manifestants de tous horizons – militants de gauche, libéraux, islamistes – gravitent autour de ses camionnettes.

Dans le champ syndical marocain, très éclaté, plusieurs organisations parmi la trentaine existante sont adossées à des partis. Et il n’est pas rare que les syndicalistes de la Fédération démocratique du travail (FDT), de l’Union nationale des travailleurs du Maroc (UNTM) ou de la CDT se transforment en militants lors des élections. En Tunisie, nombre de cadres de l’UGTT nourrissent une proximité quasi ombilicale avec le Front populaire (extrême gauche).

La centrale dispose aussi d’un accès privilégié aux députés et aux directions de partis, au-delà même du cadre formel. Elle a entamé, explique Héla Yousfi, une réflexion sur les stratégies à adopter pour accompagner l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, qui se démarquent par « la remise en question de la séparation usuelle entre les enjeux du changement démocratique et les luttes sociales ».

Des manifestants algériens à Alger, le 13 décembre 2019.

Des manifestants algériens à Alger, le 13 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Nombre de militants craignaient que les différends politiques ne fassent sauter l’unité syndicale

En Algérie, en revanche, la question divise plus encore depuis le Hirak de l’an dernier. Si le Syndicat national autonome des travailleurs de Sonelgaz (Snateg) a appelé à observer une grève de trois jours « pour soutenir le peuple dans ses revendications pour les libertés », « les débats ont été houleux du côté des syndicats autonomes, reconnaît un enseignant.

Nombre de militants craignaient que les différends politiques ne fassent sauter l’unité syndicale ». « La neutralité a été un choix douloureux à faire », reconnaît Meziane Meriane, dirigeant de la Confédération des syndicats algériens (CSA), qui regroupe une dizaine de syndicats autonomes. Une « frilosité » regrettable pour certains militants.


En tête de cortège, trois personnalités des syndicats du Maghreb

• Au Maroc, Miloudi Moukharik

miloudi moukharik

miloudi moukharik © Yassine Toumi

Ce Casablancais de 70 ans n’est que le deuxième secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT), fondée en 1955. Il en a pris les rênes en 2010, après avoir passé près de quarante ans dans la fonction publique. Il est identifié comme un « syndicaliste professionnel ».

• En Tunisie, Noureddine Taboubi

Noureddine Taboubi, secrétaire Général de l'UGTT, dans son bureau au siège historique du syndicat place Mohamed Ali au centre ville de Tunis.

Noureddine Taboubi, secrétaire Général de l'UGTT, dans son bureau au siège historique du syndicat place Mohamed Ali au centre ville de Tunis. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Né à Mateur, dans le nord de la Tunisie, le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) est issu du monde des abattoirs. Homme d’appareil, indépendant des partis, il affirme mener une action syndicale politiquement influente. Ou, dans son jargon, « nationale et démocratique. »

• En Algérie, Meziane Meriane

Meziane Meriane

Meziane Meriane © Samir Sid

Précurseur du mouvement des syndicats autonomes en Algérie, il a dirigé le Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Snapest) et est aujourd’hui à la tête de la Confédération des syndicats algériens (CSA), qui regroupe une dizaine d’organisations.


Le long chemin vers la parité dans le syndicalisme

Partout au Maghreb, les conditions de travail des femmes demeurent plus précaires que celles des hommes. Mais leur voix peine toujours à porter dans le champ syndical. Un paradoxe qui « ne passe plus », reconnaissent nombre de militants. Si les femmes représentent la moitié environ des effectifs de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), elles restent sous-représentées dans la direction. Il a fallu attendre 2017 pour qu’une adhérente, Naïma Hammami, intègre le bureau exécutif.

La même année, après de vifs débats en interne, un quota a été instauré pour assurer une représentativité par genre dans les instances de décision. Au Maroc, sous l’influence d’une militante, Khadija Rhamiri, l’Union marocaine du travail (UMT) a elle aussi été contrainte de féminiser ses instances – quoique a minima.

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