Energie

[Tribune] Algérie : vous n’hypothéquerez pas notre avenir

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Par  Amina Afaf Chaieb

Membre du mouvement politique et citoyen Ibtykar, chef d'entreprise dans l'innovation digitale

Exploitation d'hydrocarbures en Algérie..

Exploitation d'hydrocarbures en Algérie.. © JF ROLLINGER pour JA

Proposé par le président Tebboune, le projet d’exploitation du gaz de schiste est irresponsable et dangereux. Seul un pouvoir politique fort de sa légitimité et de sa crédibilité pourra susciter l’adhésion des Algériens pour engager des réformes audacieuses.

Au lendemain du coup de force électoral du 12 décembre 2019, tous les regards étaient rivés sur Abdelmadjid Tebboune : comment cet habitué des arcanes du pouvoir, mal élu, allait-il affronter la défiance populaire et gérer la crise économique ? Enjeu de taille. L’économie – ce n’est pas un secret – est à bout de souffle. Pour désamorcer cette bombe à retardement, les discours populistes, les mesurettes incohérentes et la fuite en avant, caractéristiques de ces dernières années, ne suffisent plus.

La réponse n’a pas tardé. Lors de son premier Conseil des ministres, le nouveau chef de l’État a annoncé un plan sommaire et sans substance censé « libérer l’économie nationale de la dépendance aux hydrocarbures ». Deux semaines plus tard, revirement à 180° : « L’exploitation du gaz de schiste est nécessaire… C’est une richesse que Dieu nous a donnée, pourquoi s’en priver ? » Le voici donc le plan d’urgence du régime : hypothéquer l’avenir des générations futures pour se maintenir un peu plus longtemps sous perfusion de devises.

Un projet irresponsable

Le projet d’exploitation du gaz de schiste est irresponsable et dangereux. Il démontre l’absence de vision économique de Tebboune et l’incapacité à engager les changements structurels nécessaires pour conduire le pays sur la voie du développement.

Le président se contente de remettre sur la table une carte dangereuse déjà jouée sous Bouteflika. En 2014, une révolte populaire inédite avait entravé le projet d’exploitation du gaz de schiste à In Salah, dont les conséquences écologiques et sanitaires étaient potentiellement désastreuses. Six ans plus tard, c’est par la voix de Tebboune que le système rentier obsolète tente d’assurer sa survie au détriment de l’intérêt général.

Non au gaz de schiste, eh les gangs, le Sahara n’est pas à vendre

Mais c’est compter sans la mémoire collective du Hirak et son ingénieuse dialectique contestataire. Depuis le 49e vendredi, les manifestants ont réaffirmé leur souveraineté sur les ressources naturelles et scandé : « Non au gaz de schiste, eh les gangs, le Sahara n’est pas à vendre. » Le rejet est massif à travers tout le territoire.

La fragilité structurelle du pays réside principalement dans sa dépendance quasi totale aux hydrocarbures, qui représentent 95 % des recettes extérieures et financent 65 % du budget de l’État. Conséquence d’une gestion désastreuse, nous sommes aujourd’hui à la merci des fluctuations des cours du pétrole et du gaz. Le logiciel « rente-corruption-redistribution » est tombé en désuétude. Car le régime n’a plus les moyens politiques d’acheter la paix sociale – l’effet Hirak – et pas davantage de capacité financière : la planche à billets et la dilapidation des ressources tarissables ne permettent plus de gagner du temps.

Pas de vision d’avenir

Cette impasse était prévisible. Il aurait fallu mener, quand les cours étaient hauts, de profondes réformes pour instaurer un nouveau modèle de croissance et de développement. À quoi ont servi les quelque 850 milliards de dollars de recettes des hydrocarbures de la dernière décennie ? La chasse aux sorcières orchestrée ces derniers mois pour donner l’impression d’un assainissement du système ne peut se substituer à un audit rigoureux des comptes de l’État et des entreprises nationales.

Ce serait un premier pas vers un modèle fondé sur l’efficacité, l’intelligence, la transparence, le développement durable et la justice sociale. Le reliquat de réserves de change et de marge de manœuvre doit être mis au service d’une véritable transition économique et écologique. Les gisements durables de l’Algérie de demain sont l’éducation, la recherche, les énergies renouvelables, l’agriculture et l’économie numérique.

Et seul un pouvoir politique fort de sa légitimité et de sa crédibilité, ayant une vision d’avenir claire et fédératrice, pourra réunir et susciter l’adhésion des Algériennes et des Algériens pour engager des réformes audacieuses – et certainement difficiles. La transition économique est impensable sans transition politique.

C’est pourquoi le mouvement populaire, qui fête son premier anniversaire, se poursuit sans faiblir, réclamant l’État de droit et une démocratie effective. Ce changement politique n’est plus une option mais une nécessité. Tous les chantiers d’une Algérie libre et prospère y sont enchâssés. Le régime ne pourra pas hypothéquer l’avenir, car il ne lui appartient plus. Il appartient aux citoyennes et aux citoyens qui se sont réapproprié leur souveraineté et leur destin.

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