Politique

Libye : survivre à Tripoli, sous la menace des combats

Soldats des forces du Gouvernement d’entente nationale (GNA), lors d’affrontements avec l’Armée nationale libyenne (ANL), le 9 mai 2019.

Soldats des forces du Gouvernement d’entente nationale (GNA), lors d’affrontements avec l’Armée nationale libyenne (ANL), le 9 mai 2019. © Amru Salahuddien/Xinhua/MAX PPP

Depuis le lancement de l’offensive de Haftar il y a dix mois, la capitale est sous la menace d’un déluge de feu. Mais la vie continue, comme si de rien n’était… ou presque.

Mohamed et ses amis terminent leur partie de chkobba, jeu de cartes populaire au Maghreb. Confortablement installé à la terrasse du café, l’étudiant en finance tire sur sa chicha. Face à lui, place d’Algérie, une cathédrale à l’architecture particulière, datant de l’époque coloniale italienne mais reconvertie en mosquée.

« On vient tous les jours ici avant d’aller à l’université. Les combats se déroulent encore loin du centre-ville, explique Mohamed. De toute façon, je ne m’imagine pas quitter Tripoli. » Pas de bravoure particulière dans son propos : depuis le 4 avril et le début de l’offensive de Khalifa Haftar sur la capitale, les affrontements au sol se déroulent relativement loin du cœur de la ville, à environ 15 km au sud-est.

Régulièrement, les habitants entendent les bruits sourds de l’artillerie lourde. Aucune panique ne les gagne, malgré les panaches de fumée qui s’ensuivent. C’est leur troisième guerre en dix ans, après la révolution de 2011 et la première bataille de Tripoli en 2014, qui a débouché sur la scission de facto du pays en deux camps, aujourd’hui représentés par le Gouvernement d’entente nationale (GNA), de Fayez al-Sarraj, basé à l’Ouest et reconnu par la communauté internationale, et l’autorité de l’Est, dominée par la figure du maréchal Khalifa Haftar. Contrairement à Benghazi ou À Syrte, Tripoli s’en est toujours sortie sans trop de dégâts.

Pour prendre la capitale, l’ANL n’aurait que 2 000 hommes, plus quelque 350 mercenaires russes et 800 supplétifs soudanais

Après avoir échoué à remporter une victoire rapide, comptant sur l’effet de surprise et la division entre les milices qui assurent la sécurité de Tripoli, l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar a tenté d’imposer un siège de la ville. En vain.

Selon Jalel Harchaoui, chercheur à l’institut Clingendael de La Haye, l’ANL n’aurait que 2 000 hommes pour prendre la capitale, auxquels s’ajouteraient moins de 350 mercenaires russes et quelque 800 supplétifs soudanais. Résultat, les deux principales lignes d’approvisionnement de Tripoli sont toujours ouvertes : la voie maritime vers l’Europe et la Turquie notamment ; et la route avec la ville industrielle de Misrata, à 200 km à l’est.

Armes françaises

« Il n’y a aucun problème de pénurie. Nos rayons sont pleins », assure le responsable de vente du supermarché Mahari, dans le quartier de Zawyat Dahmani. Paradoxalement, la guerre a provoqué une baisse des prix de certaines denrées. Les magasins d’alimentation ont racheté le stock des boutiques des faubourgs sud, obligées de fermer à cause des combats. Ils se sont retrouvés avec un surplus de produits périssables non indispensables qu’ils ont dû brader. « On fait actuellement moins 40 % sur les boîtes de chocolats », sourit le commerçant.

Sur l’emblématique place des Martyrs, les familles continuent d’affluer pour donner à manger aux pigeons, faire des tours de cheval ou se faire photographier avec un faon. Si le lieu résonne des cris d’enfants, une certaine angoisse se fait sentir. « Les familles ont besoin de sortir de leurs maisons pour trouver du réconfort. Mais l’affluence dépend de l’intensité des bombardements », analyse le propriétaire du cheval.

A Tripoli, des Libyens assistent aux funérailles de militaires, le 5 janvier 2020.

A Tripoli, des Libyens assistent aux funérailles de militaires, le 5 janvier 2020. © Hazem Ahmed/AP/SIPA

 Nous voulons dire à la communauté internationale que nous refusons d’être gouvernés par un criminel de guerre comme Haftar

Chaque vendredi, après la prière, des centaines de Tripolitains se rassemblent sur cette même place pour dénoncer l’offensive de Haftar et, surtout, le soutien étranger dont il bénéficie. Le rituel est toujours le même : les adultes brandissent des portraits des dirigeants émirati, saoudien, égyptien et français, barrés d’une grande croix rouge, tandis que les enfants sont incités à les piétiner au sol.

« Nous voulons dire à la communauté internationale que nous refusons d’être gouvernés par un criminel de guerre comme Haftar. Il veut un régime militaire, comme avant. Pourquoi la France le soutient-elle alors qu’elle nous a aidés à nous débarrasser de Kadhafi ? » s’interroge, véhémente, Salima.

L’institutrice ne comprend pas comment les puissances étrangères peuvent s’émouvoir du soutien de la Turquie au GNA, à travers l’envoi de combattants syriens, alors que l’ANL « est aidée par des mercenaires russes et des armes françaises [des missiles Javelin de l’armée tricolore ont été retrouvés dans une base de Haftar l’été dernier]. »

Solidarité familiale

Père de famille, Ahmed ne s’intéresse guère aux questions géopolitiques, mais il a peur que le ciel ne lui tombe sur la tête si Haftar s’obstine : « Depuis neuf mois, j’ai peur de retrouver ma maison détruite par une attaque aérienne. À Benghazi, Haftar a rasé le centre-ville. »

À moins d’une trentaine de kilomètres à l’ouest, Moustapha Milad, 54 ans, ne se sent plus la force de sortir. L’ancien commerçant erre depuis le mois de mai, un manche de parapluie dénudé en guise de canne, sur un ancien chantier de construction de Tajoura où ont été relogées une cinquantaine de familles fuyant les combats. Quand il voit un étranger, Moustapha attaque aussitôt : « Ramenez-moi un responsable ! Ton président, ou un autre, je vais lui dire les choses comme elles sont. Les gens ici en ont marre ! »

Lui a perdu son commerce, son revenu, sa maison… et sa dignité. En arrivant à Tajoura, il est allé inscrire son fils à l’école : « Le proviseur m’a demandé de payer une chaise pour que mon fils puisse s’asseoir à côté des autres enfants car il n’avait pas l’argent pour ça. Moi, je n’avais même pas de quoi payer du pain ! » D’après l’Organisation internationale pour les migrations, près de 150 000 Tripolitains ont été déplacés hors des zones de combat. Quelque 72 000 d’entre eux se sont réinstallés en centre-ville ou dans les villes mitoyennes.

À Tajoura, outre l’ancien chantier, la mairie a réquisitionné une clinique, un hammam public et un hôtel pour loger environ 20 000 personnes. « Ça pèse sur la vie quotidienne de la ville. Le Gouvernement d’entente nationale nous a promis des aides, mais ce que nous avons reçu pour le moment est insuffisant », déplore Abdelfattah Otman, responsable de la municipalité chargé des déplacés. Les loyers ont grimpé en flèche : un appartement de quatre pièces peut se louer entre 1 000 et 1 500 dinars (entre 640 et 960 euros), contre 500 dinars auparavant.

Les supermarchés ont racheté les stocks des magasins des faubourgs sud, fermés à cause des combats.

Les supermarchés ont racheté les stocks des magasins des faubourgs sud, fermés à cause des combats. © Mahmud TURKIA/AFP

La conférence de Berlin sur la Libye, le 19 janvier, se solde par un échec ? L’euro grimpe aussitôt à 4,65 dinars, contre 4,5 dinars la veille

Même la solidarité familiale, si importante, s’en trouve mise à rude épreuve. « Avant le 4 avril, j’hébergeais ma mère, ma sœur divorcée avec son enfant, et mes deux petits frères. J’ai quatre chambres, ça allait, raconte Ayman, un fonctionnaire quadragénaire. Puis mon frère, sa femme et ses trois enfants sont arrivés. »

Il dort désormais dans la même chambre que ses deux petits frères. « Avec quatre petits de 3 à 6 ans, ça crie tout le temps à la maison, poursuit-il. Quand je rentre du travail, j’ai besoin de calme, mais c’est impossible maintenant. Alors je rentre le plus tard possible. Le bon côté, c’est qu’avec cet afflux de population les routes sont toujours embouteillées, ça m’oblige à marcher. C’est bon pour mon cœur. »

Guerre tribale

Les queues ininterrompues de voitures sont sûrement le changement le plus perceptible dans le centre de Tripoli. Avec les monceaux d’ordures qui s’accumulent. La principale décharge publique se trouvant au milieu des combats, les déchets s’entassent sur les trottoirs… et même sur des portions d’autoroutes, devenues impraticables !

Les plus fortunés observent, inquiets, que l’aéroport de Mitiga – qui sert aussi de siège au groupe armé Rada, l’un des plus importants de Tripoli – est de plus en plus souvent la cible d’attaques aériennes. Certes, il rouvre toujours au bout de quelques jours. Mais jusqu’à quand ? « C’est une volonté de Haftar et de ses alliés internationaux, Russie en tête, de ne pas détruire ce site, contrairement à ce qui avait été fait en 2014 avec l’aéroport international, toujours inopérant. Comme ça, en cas d’intensification des attaques, ce sera une cible de choix », prédit un observateur libyen.

On envisage de quitter le pays et de devenir migrants. Exactement comme ça s’est passé en Irak et en Syrie

Ces préjudices s’ajoutent à ceux que subissaient déjà les Tripolitains avant la guerre : les nombreux délestages dus à une mauvaise maintenance des centrales électriques et une pénurie de liquidités. Derrière la Banque centrale, les cambistes sauvages n’ont jamais été aussi affairés.

La conférence de Berlin sur la Libye, le 19 janvier, se solde par un échec ? L’euro grimpe aussitôt à 4,65 dinars, contre 4,5 dinars la veille. Une femme cherche à vendre l’or de sa dot pour payer les études de son fils en Tunisie ? Pas de problème. Échanger un chèque de 1 000 dinars contre des billets ? Aucun souci, moyennant une commission de 20 %…

Sofiane Gritli, commerçant, la cinquantaine, n’en est pas encore à liquider ses biens. Ce père de famille y pense avec amertume : « On envisage de quitter le pays et de devenir migrants. Exactement comme ça s’est passé en Irak et en Syrie. La situation est pire qu’en 2011, nous sommes aujourd’hui dans une guerre civile, tribale et politique. »

À l’heure de reprendre le chemin de l’université, Mohamed range sa chicha : « La vérité, c’est que la Libye n’est pas un pays qui compte. Aujourd’hui, son avenir se joue quelque part entre Moscou et Ankara. Demain, ça sera peut-être ailleurs, mais pas en Libye. »

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