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Cet article est issu du dossier «L'eco, monnaie de la discorde en Afrique de l'Ouest»

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Politique économique

Autour de l’eco, la guerre pour le leadership dans la sous-région ouest-africaine

Réservé aux abonnés | | Par - avec Diawo Barry
Le président nigérian, Muhammadu Buhari, lors de la Conférence des chefs d’État de la Cedeao,le 29 juin 2019, à Abuja.

Le président nigérian, Muhammadu Buhari, lors de la Conférence des chefs d’État de la Cedeao,le 29 juin 2019, à Abuja. © Adam Abu Bashal / Anadolu Agency/AFP

En annonçant sans crier gare qu’elle adopterait une devise portant le même nom que la future monnaie unique de la Cedeao, l’Uemoa a semé la discorde. Provoquant une véritable guerre de leadership dans la région.

Elle est censée symboliser une intégration régionale renforcée, favoriser l’émergence d’un vaste marché de quelque 400 millions de consommateurs et fluidifier les échanges commerciaux entre les pays d’Afrique de l’Ouest, tout en leur permettant de resserrer leurs liens culturels.

Au lieu de cela, la création de la monnaie unique de cette région est devenue une source de discorde, provoquant une véritable guerre de leadership.

Débat monétaire

Pour mieux comprendre le débat monétaire qui divise la Cedeao depuis quelques semaines, il faut remonter au 29 juin 2019. Ce jour-là, à Abuja, la capitale nigériane, les chefs d’État et de gouvernement de cette organisation régionale se sont enfin mis d’accord, après plus de trente années de tergiversations, sur un certain nombre de modalités techniques préalables au lancement de leur monnaie unique.

Le nom de la devise est alors choisi : ce sera l’« eco ». Le régime de change aussi : il sera flexible, avec ciblage d’inflation. Et pour la Banque centrale qui la gérera, c’est un système fédéral qui est retenu, avec une institution faîtière chapeautant les banques centrales des pays membres.

Déterminés à avancer, malgré quelques divergences sur l’échéance du processus, les dirigeants ouest-africains maintiennent l’échéance de 2020 pour son entrée en vigueur. Ils optent pour un processus graduel : les pays remplissant déjà les critères de convergence peuvent se lancer dans l’aventure et seront rejoints, au fur et à mesure, par les autres membres. Annoncée pour la première fois en 1983, la monnaie unique de la Cedeao n’a alors jamais été aussi près de devenir une réalité.

Pris de court

Puis vint ce 21 décembre 2019 : en compagnie d’Emmanuel Macron, le président ivoirien, Alassane Ouattara, annonce à Abidjan que les huit pays de l’Uemoa, également membres de la Cedeao, ont décidé de réformer leur très contesté franc CFA et de changer son nom pour l’appeler « eco » dès 2020. Ce qui ferait d’eux les premiers pays à adopter la nouvelle monnaie unique. Du moins le nom de celle-ci.

Pourquoi reprendre cette même appellation ? Les dirigeants de cette zone et leurs partenaires français assurent qu’il aurait été inutilement dispendieux d’en chercher une autre puisque l’horizon du franc CFA qu’ils utilisent aujourd’hui est le même que celui du projet de la Cedeao.

L’annonce prend tout le monde de court. Jusque-là, dans l’imaginaire ouest-africain, la monnaie de la Cedeao ne devait et ne pouvait qu’être construite autour du Nigeria et de sa monnaie, le naira. Ce mastodonte démographique, avec ses 200 millions d’habitants, est la locomotive économique de la région, dont il représente près de 70 % du PIB. Et c’est lui qui, dans les années 1970, a été à l’origine de la création de cette Communauté, sous la houlette de son président d’alors, le général Yakubu Gowon, avec le Togo de Gnassingbé Eyadéma.

Déjà hégémoniste à cette époque, porté par une manne financière provenant du boom pétrolier, il défendait le principe d’une région débarrassée de tout obstacle à une plus grande intégration commerciale et à la prospérité de tous ses pays membres.

Aujourd’hui encore, le Nigeria reste, malgré sa difficulté à contrôler l’inflation et le fait que sa croissance économique soit trop dépendante des revenus pétroliers, le pays le plus solide économiquement parmi les quinze membres de la Cedeao. Le niveau de ses réserves de change lui permet de couvrir l’intégralité de sa dette extérieure tandis que son taux d’endettement est de loin le plus faible de la Communauté (autour de 22 % du PIB). Selon l’entendement collectif, le Nigeria devait donc jouer dans ce projet de monnaie unique régionale un rôle semblable à celui de l’Allemagne, leader économique de l’Union européenne, dans la création de l’euro.

Arrimage à l’euro

Voilà que ce scénario tout écrit est chamboulé par la décision des chefs d’État de l’Uemoa, menés par Alassane Ouattara. Selon leur plan, l’eco doit désormais se construire autour du noyau formé par les huit pays membres du franc CFA.

Plus déstabilisant encore, cette nouvelle monnaie, certes débarrassée des aspects les plus critiqués du franc CFA (présence de Paris dans les instances de gestion et compte d’opération auprès du Trésor français), ne sera pas régie par un taux de change flexible, comme cela avait été prévu lors du sommet d’Abuja, en juin 2019. Au contraire, elle est, comme le franc CFA, arrimée à l’euro par une parité fixe et bénéficie toujours d’une garantie de la France.

Évidemment, pour les autres membres de la communauté, et notamment le Nigeria, il s’agit là d’un casus belli. À la fin de décembre, à Abuja, dans un premier communiqué, les chefs d’États de la Cedeao s’étaient certes félicités des « transformations importantes » en cours dans la zone Uemoa, affirmant que ces réformes étaient de nature à faciliter l’intégration de ces pays dans la zone monétaire eco. Mais « les anglophones n’avaient pas compris que notre franc CFA de transition était appelé à devenir progressivement l’eco de la Cedeao », explique un ministre ouest-africain.JA3083_p26

Entorse diplomatique

De fait, la riposte a tardé, mais elle s’est finalement exprimée le 16 janvier à travers un communiqué des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales de la ZMAO. Les représentants de la Gambie, du Ghana, de la Guinée, du Liberia, du Nigeria et de la Sierra Leone y condamnaient une décision unilatérale de l’Uemoa. « Un Conseil des ministres qui critique les déclarations d’un chef d’État, c’est du jamais-vu ! C’est une grave entorse aux règles les plus élémentaires de la diplomatie. Il aura sans aucun doute fallu qu’il soit soutenu par leurs présidents », commente l’économiste togolais Kako Nubukpo.

Selon nos informations, ces ministres ont prévu de se réunir une nouvelle fois le 14 février, à Freetown, en Sierra Leone, pour donner une suite à leur contestation. Pour les pays non CFA, il est en effet hors de question que le nom « eco » soit associé, ne serait-ce qu’à titre transitoire, à une monnaie qui ne remplit pas les critères retenus par tous à Abuja en juin 2019. « Alassane Ouattara et ses pairs de l’Uemoa tentent de faire rentrer la France dans un projet purement africain et qui doit absolument le rester », s’agace un analyste d’un think tank ghanéen.

Pourquoi donc les huit pays de l’Uemoa n’ont-ils pas respecté tous les engagements d’Abuja ? Et surtout pourquoi n’adoptent-ils pas, comme ce qui avait été convenu à Abuja, un taux de change flexible et ne rompent-ils pas définitivement avec ce que les autres membres de la Cedeao considèrent comme une tutelle de la France ? D’abord parce que l’expérience des voisins qui pratiquent un régime flexible ne rassure guère. Le Nigeria, qui a dû dévaluer le naira de moitié en 2016, peine à maîtriser son marché de change.

Quant au cedi ghanéen, il ne cesse de dégringoler. « Nous sommes des pays essentiellement agricoles, et nos échanges se font notamment avec l’Union européenne. Nous devons avoir une monnaie qui corresponde à notre commerce extérieur. C’est pour cela que nous avons décidé de conserver l’arrimage à l’euro, parce que c’est dans notre intérêt », a expliqué Alassane Ouattara lors d’une rencontre à Chatham House, à Londres, en marge du sommet Royaume-Uni - Afrique du 20 janvier. Et le président ivoirien d’insister à maintes reprises sur le fait qu’il s’agit bien d’une décision africaine et non française.

Nous savons que l’eco retenu par tous est un eco flexible. Mais nous devons procéder par étapes

Par ailleurs, passer directement d’une parité fixe à un taux flexible engendrerait « un important risque de fluctuations brutales et très dommageables pour nos économies », ajoute un autre ministre de la sous-région.

« Nous savons que l’eco retenu par tous est un eco flexible. Mais nous devons procéder par étapes, poursuit Amadou Kane, ancien patron Afrique de la BNP et ancien ministre sénégalais de l’Économie. Nous pourrions, par exemple, convenir d’une période de fixité au bout de laquelle nous pourrions changer de régime de change. Nous devons apprendre. » Kako Nubukpo approuve cette suggestion, mais estime que « dans ces conditions il aurait fallu que l’annonce de la réforme du franc CFA soit faite à l’occasion d’un sommet de la Cedeao et qu’un calendrier de la transition soit communiqué le même jour ».

Le franc CFA déchaîne les passions.

Le franc CFA déchaîne les passions. © Adria Fruitos pour JA

Mais les pays de l’Uemoa n’ont-ils pas justement veillé, dans ce processus de création d’une nouvelle monnaie unique régionale, à ne pas dévoiler leur stratégie aux autres membres de la Cedeao ?

Une chose est sûre, c’est qu’ils ont tenu à préserver le principe de solidarité qu’ils sont parvenus à construire au fil des années, à travers la centralisation de leurs réserves de change, constituées comme un pot commun. Adopter l’eco en bloc, comme un seul et même pays, leur permet de conserver leur banque centrale commune dans le système fédéral prévu par la monnaie unique de la Cedeao. « Il est important de ne pas perdre cet acquis », insiste Amadou Kane.

Tant que ce différend entre pays de l’Uemoa et les autres membres de la Cedeao sur le régime de change de l’eco ne sera pas résolu, il ne fait aucun doute que le franc CFA va continuer de circuler. Silencieux depuis la fin du mois de décembre, le Nigeria donne pour l’instant la priorité à son industrialisation et au renforcement de son appareil productif. Depuis août 2019, il maintient ainsi fermées les frontières avec ses voisins (notamment le Bénin) afin de protéger son marché national. Une étape indispensable pour le président Buhari, qui a toujours dit qu’il ne fallait pas précipiter l’adoption de la monnaie unique.

Tiers vérificateur

Pendant ce temps, tout porte à croire qu’Alassane Ouattara et ses pairs de l’Uemoa, confrontés au rejet du franc CFA au sein de leur union, ont leur idée pour contourner ce blocage.

Dans la foulée de l’annonce d’Abidjan, le Ghana a affirmé sa détermination à faire le nécessaire « pour rejoindre les membres de l’Uemoa, rapidement, dans l’utilisation de l’eco, qui […] aidera à lever les barrières commerciales et monétaires », tout en rappelant son attachement aux autres exigences validées durant la rencontre d’Abuja, à savoir « l’adoption d’un régime de taux de change flexible, la mise en place d’un système fédéral pour la banque centrale de la Cedeao » et le respect des « critères de convergence connexes convenus ».

Le président ivoirien y a vu une opportunité pour faire pencher davantage la balance en faveur des pays de l’Uemoa. À la fin de janvier, à Londres, il a affirmé que les huit membres de cette zone – dont il assure qu’ils respectent déjà les critères de convergences – pourraient être rejoints par le Ghana, ainsi que par le Cap-Vert, dont la monnaie est déjà arrimée à l’euro par une partie fixe et garantie par le Portugal.

« Nous pourrions alors commencer l’eco à dix ou à onze, avec une banque centrale commune, a-t-il précisé. Accra étant également exportateur de pétrole, nous pourrions tout à fait imaginer qu’au lieu d’être arrimés uniquement à l’euro, nous pourrions l’être à une combinaison euro-dollars ». Au premier rang de l’assistance se trouvait… le premier concerné, le président ghanéen Nana Akufo-Addo. D’après Amadou Kane, ces deux pays pourraient jouer le rôle « de tiers vérificateur, du fait que la zone Uemoa n’est sous aucune tutelle ». Surtout, leur arrivée, et notamment celle du Ghana, permettrait de former un nouveau bloc qui aurait économiquement (en matière de PIB) plus de poids face au Nigeria.

Car c’est aussi de cela qu’il est question dans cette bataille de l’eco : l’hégémonie du pays de Muhammadu Buhari sur le reste de la zone. Du fait de son poids économique et en tant que principal contributeur au budget de la Communauté, le géant nigérian à tendance à vouloir tout contrôler.

En plus d’abriter les sièges de la Commission et du Parlement de la Cedeao, Abuja souhaite accueillir celui de la future Banque centrale fédérale, contre l’avis de plusieurs pays, qui lui préfèrent le Ghana. Alassane Ouattara et ses alliés parviendront-ils à rééquilibrer un tant soit peu le rapport des forces au sein de la zone ? Et le Nigeria, qui a économiquement besoin du reste de la région, où son secteur privé s’est largement étendu ces dernières années, saura-t-il faire des concessions. Le bras de fer est loin d’être terminé.

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