Politique

« Bouteflika. L’histoire secrète », deux décennies d’enquête dans les arcanes du pouvoir

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika.

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika. © Patrick Robert/Sygma/CORBIS/Sygma via Getty Images

Dans un ouvrage à paraître le 19 février, notre collaborateur Farid Alilat retrace, avec force anecdotes et révélations, le parcours nimbé de mystère de l’ex-raïs. JA vous en livre en exclusivité de larges extraits.

Bouteflika. L’histoire secrète (Éditions du Rocher) est, tel un roman de John Le Carré, le type de livre qu’on ne peut lâcher une fois sa lecture entamée. Une passionnante biographie, qui fourmille de révélations et d’anecdotes, consacrées à un personnage hors norme de l’Algérie contemporaine. Et qui permet de mieux comprendre l’homme et ses ressorts intimes, mais aussi, en filigrane, l’évolution d’une nation à nulle autre pareille, des prémices de la guerre d’indépendance au Hirak qui se déroule sous nos yeux.

Son auteur, Farid Alilat, 55 ans, ne vous est pas inconnu. Il couvre l’Algérie pour Jeune Afrique depuis… octobre 2004. Licencié en lettres anglaises de l’Université d’Alger, il a enseigné la civilisation américaine au sein du même établissement, ainsi qu’à Béjaïa. Avant de se lancer dans le journalisme en mars 1991 et, partant, de mener une carrière pour le moins remplie, à la tête des rédactions du Matin ou de Liberté, notamment. Cet enfant de Boudjellil, particulièrement attaché à ses racines kabyles, marié et père d’un garçon de 15 ans, a publié, en janvier 2002, une enquête consacrée au printemps berbère – Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! L’Algérie embrasée (Calmann-Lévy, col. « Éditions 1 »).

L’ouvrage qu’il publie ce 19 février, et dont nous vous donnons à lire ici, en exclusivité, de larges extraits, est le fruit d’un long et minutieux travail de fourmi. Le résultat de deux décennies d’enquêtes et de reportages dans les arcanes du pouvoir, de dizaines d’entretiens menés avec de hauts responsables politiques et militaires, des diplomates ou des intimes de l’ex-raïs. Une œuvre salutaire sur le dernier représentant, encore au pouvoir il y a quelques mois, d’une période révolue.

• Une enfance marocaine

La maison où Boutefilka est né et a grandi, à Oujda.

La maison où Boutefilka est né et a grandi, à Oujda. © Hassan Ouazzani pour JA

Bouteflika est le souffre-douleur de ses camarades qui l’affublent du sobriquet de « Wlid El Biyâ »

Abdelaziz Bouteflika a les yeux bleu délavé de son père et le cheveu noir corbeau de sa mère, une belle femme au nez aquilin et au port altier. Mansouriah a 20 ans, son mari dix-neuf ans de plus. La famille s’agrandit avec les naissances de deux autres garçons, Abdelghani en 1940 et Mustapha en 1953. Quand elle n’est pas à la maison pour s’occuper des tâches ménagères et élever ses enfants, Mansouriah se rend régulièrement au hammam Boucif pour tenir compagnie à Mamma, la fille unique de Hadj Boucif.

Les deux femmes nouent des liens d’amitié si solides que Mansouriah devient plus qu’une amie, plus qu’une confidente. Elle sera la seconde maman de Mustapha Berri, fils de Mamma et petit-fils de Hadj Boucif. Mansouriah donnera à Mustapha le même sein qu’à son fils chéri Abdelaziz. Ces deux garçons sont inséparables pendant des décennies jusqu’à ce que leur amitié se brise au milieu des années 1990. Abdelaziz Bouteflika entre en classe à Sidi Ziane, premier établissement moderne d’Oujda, fondé en 1907, peu de temps après que la ville fut tombée aux mains des troupes du général Hubert Lyautey. […]

Timide et réservé, ses compagnons de classe le chambrent pour sa corpulence de moineau et ses camarades de jeu le raillent pour sa propension à être dans les jupons de sa mère. Au collège comme au lycée Abdelmoumene d’Oujda, Bouteflika est le souffre-douleur de ses camarades qui l’affublent du sobriquet de « Wlid El Biyâ », « le fils de l’indicateur, de l’espion, du mouchard ». Pour ce chétif plutôt timide et qui nourrit des complexes à cause de sa petite taille, ce surnom qu’on lui lance toujours dans le dos est une humiliation, un déshonneur, une infamie.

Fils d’un indicateur de l’administration française et du Makhzen ? Il en gardera un profond ressentiment toute sa vie. Cette fâcheuse réputation auprès de ses camarades ne l’empêche pas d’être doué. Aussi à l’aise en langue arabe qu’en français, le jeune homme termine plutôt brillamment sa première année de lycée à l’été 1955. Son père, Ahmed Bouteflika, reçoit même un coup de téléphone du palais royal pour le féliciter de la réussite de son fils.

• Boumédiène, le père qu’il n’a pas eu

Avec Houari Boumédiène, en mars 1975.

Avec Houari Boumédiène, en mars 1975. © Gilbert UZAN/Gamma-Rapho via Getty Images

Abdelaziz était un jeune homme sans expérience et qui avait besoin d’un mentor. J’ai été pour lui le père qu’il n’a pas eu

Le séjour de Boumédiène à Moscou s’éternise. Si les Russes écartent l’hypothèse d’un cancer de la vessie, ils ne réussissent pas à déterminer le mal dont souffre leur célèbre patient. Au cours d’une soirée d’octobre, il reçoit longuement Ahmed Taleb Ibrahimi dont il apprécie la compagnie. Boumédiène se confie comme jamais auparavant à propos des hommes avec lesquels il a « travaillé » le coup d’État de 1965.

Ahmed Medeghri, membre du Conseil de la révolution né après ce putsch, son ministre de l’Intérieur qui s’est suicidé en 1974 ? Travailleur. Chérif Belkacem, également membre du Conseil de la révolution et ami de longue date avec lequel il est brouillé depuis 1974 ? Intelligent. Bouteflika ? Beau parleur. Le colonel Chadli Bendjedid, chef de la 2e région militaire chez qui Boumédiène s’évade pour fuir les pressions d’Alger ? « Le seul qui ne m’a pas fait de mal », confesse-t-il.

Quand il avait le moral au plus bas, Chadli lui prêtait sa voiture pour qu’on le conduise le long du littoral oranais. Boumédiène s’attarde sur ses relations avec Bouteflika qu’il connaît depuis vingt ans et que d’aucuns présentent comme son successeur naturel au cas où il disparaîtrait prématurément. « Abdelaziz était un jeune homme sans expérience et qui avait besoin d’un mentor. J’ai été pour lui le père qu’il n’a pas eu. »

Boumédiène pense que son protégé lui en veut depuis qu’il a refusé de le désigner comme « prince héritier » au moment où il a fait adopter la Constitution de 1976. Il se gausse même des airs que prend Bouteflika lorsqu’il s’exprime. « Tu n’as pas remarqué qu’il s’exprime comme Hassan II ? », demande Boumédiène qui n’ignore rien du respect, de la déférence et de l’admiration que voue son ministre des Affaires étrangères au souverain marocain. Comme il n’ignore pas que Bouteflika ne manque jamais d’envoyer chaque année un cadeau, une montre, un stylo de luxe, à Hassan II à l’occasion de son anniversaire.

• À Damas avec son ami Carlos

Bouteflika s’installe à Damas en 1983, peu après son inculpation par la Cour des comptes. Dans la capitale syrienne, il retrouve une vieille connaissance : Ilich Ramirez Sanchez, dit « Carlos ». Les deux hommes s’étaient connus en décembre 1975 lors de la prise d’otages des ministres de l’Opep en Autriche que Carlos avait orchestrée avec cinq de ses acolytes.

Chef des ravisseurs, il avait négocié à Alger la libération des otages avec Bouteflika qui était à l’époque ministre des Affaires étrangères. […] Ce sont donc de vieilles connaissances qui se croisent à nouveau grâce à la bienveillance du régime de Hafez al-Assad. Bouteflika s’installe au rez-de-chaussée d’une villa de trois étages, située dans une impasse sécurisée du quartier huppé de Mazzeh, à l’ouest de Damas. […]

Bouteflika noue des liens avec la famille du secrétaire particulier de Saddam avec laquelle il prend son café le matin et avec qui il déjeune

Un professeur de français de l’université de Damas est chargé d’accompagner Bouteflika régulièrement en ville et de l’inviter à déjeuner ou à dîner aux frais de la présidence syrienne. L’ancien ministre algérien se plaît bien dans cette ville qu’il a visitée à maintes reprises. Presque tous les soirs, il dîne en compagnie de Carlos qui lui fait don de son pistolet. C’est en quelque sorte un renvoi d’ascenseur. Peu après la fin de la prise d’otages de décembre 1975, les Algériens s’étaient montrés généreux avec Carlos et son complice à qui ils avaient offert temporairement l’asile politique. Logés dans une belle résidence avec garde rapprochée, les deux terroristes avaient été choyés par le gouvernement algérien.

Dans cette villa des exilés, Bouteflika noue des liens avec la famille du secrétaire particulier de Saddam avec laquelle il prend son café le matin et avec qui il déjeune. Les occupants de la villa organisent régulièrement des barbecues sur la terrasse, au-dessus du troisième étage avec vue sur Damas.

Sans garde du corps ni voiture personnelle à sa disposition, l’ex-chef de la diplomatie algérienne se fait souvent accompagner dans ses déplacements par les voisins du quartier. Habitué aux hôtels de prestige ou aux résidences de luxe, il fait la fine bouche. Il est déçu. Il s’attendait à plus d’égards de la part des autorités syriennes. Qu’à cela ne tienne. Contre mauvaise fortune, il fait bon cœur. Après plus de six mois passés à Damas, Bouteflika largue les amarres. Les Syriens ne garderont pas de bons souvenirs de son passage.

• Président du téléphone

Quand Bouteflika dort bien la nuit, il est de bonne humeur, enjoué, facétieux, facile. Ses collaborateurs respirent et peuvent même sentir la forte odeur du cigare qu’il fume dans son bureau. Ces jours-là, il reçoit un ou deux de ses conseillers, passe d’interminables coups de fil et peut jeter un coup d’œil sur un ou deux dossiers. Après un déjeuner copieux, il retourne à son bureau, lit des télégrammes diplomatiques, converse au téléphone avant de passer dîner ou prendre le thé chez sa mère.

Même quand le président dort – il ne se couche presque jamais sans avoir pris des somnifères –, il est capable d’être d’une humeur massacrante. Il ronchonne, appelle ses ministres pour les houspiller pour des futilités et peut passer des heures, là encore, accroché au combiné de son téléphone.

Bouteflika n’aime pas consulter les dossiers, ne lit ni les notes ni les fiches que lui préparent conseillers, ministres ou diplomates. Toutefois, il a une capacité de mémorisation phénoménale. Les seuls rapports auxquels il porte un intérêt particulier sont les notes diplomatiques du ministère des Affaires étrangères qui arrivent chaque matin sur son bureau. Président, il est resté chef de la diplomatie dans l’âme. […] La lecture des dossiers ennuie Bouteflika et l’apposition de paraphes le fatigue. « Débarrassez-moi de ça », a-t-il coutume de dire en désignant la pile sur son bureau.

« Parfois, les dossiers déposés devant lui ne sont même pas ouverts, raconte un de ses collaborateurs. Il arbitre au pifomètre. » […] Quand il se lance dans une conversation, il est intarissable. Il laisse peu d’espace à ses interlocuteurs pour placer un mot. Les audiences qu’il accorde aux invités et aux émissaires étrangers peuvent durer des heures, bousculant le protocole souvent minuté. Président, il a gardé le même style de gouvernance qui rendait dingues les étrangers, à l’époque où il était ministre des Affaires étrangères.

• Une convalescence sous haute surveillance

Samedi 27 avril. Il est 12 h 30 quand Zhor Bouteflika, cette sœur qui le materne comme si elle était sa propre mère, entre dans la chambre où il se repose. Allongé sur son lit, immobile, le visage déformé par un rictus, il a perdu connaissance. Paniquée, elle appelle au secours. Quelques minutes plus tard, la garde présidentielle, Saïd et le médecin personnel de Bouteflika arrivent. Alerté à son tour, le général Mediène, dit « Toufik », accompagné d’un médecin de l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja, rejoint la résidence.

Premier diagnostic : le président est victime d’un accident ischémique transitoire (AIT), une variante d’accident vasculaire cérébral (AVC). Il est évacué peu de temps après vers l’hôpital d’Aïn Naâdja, sur les hauteurs d’Alger.

Comme en novembre 2005 quand il a été victime d’un ulcère hémorragique, les autorités françaises sont prévenues pour autoriser son admission à l’hôpital du Val-de-Grâce, où il arrive dans la soirée. Paris pose une seule condition aux Algériens : pouvoir communiquer officiellement sur cette hospitalisation sans pour autant violer le secret médical. Dans cet hôpital militaire français qu’il connaît pour y avoir séjourné à plusieurs reprises, Bouteflika est pris en charge par l’équipe du cardiologue Jacques Monségur. […]

Du 27 avril au 12 juin 2013, les Algériens sont sans nouvelles du chef de l’État.

Du 27 avril au 12 juin 2013, les Algériens sont sans nouvelles du chef de l’État. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Installée à l’hôtel George V, un palace près de l’avenue des Champs-Élysées, la famille du président lui rend visite chaque jour. Sa santé s’améliore peu à peu. Il téléphone, se promène avec un déambulateur et évoque une liste de personnes qu’il souhaite recevoir. […] Mais l’amélioration des premières semaines s’avère éphémère. Bouteflika est victime d’un deuxième AVC aux conséquences plus graves. Il perd l’usage de la parole et ses membres supérieurs et inférieurs sont frappés de paralysie. Un miracle que le cerveau et la mémoire ne soient pas touchés par les séquelles de ce nouvel accident vasculaire…

Après vingt-six jours passés au Val-de-Grâce, le président algérien est transféré aux Invalides pour y suivre un programme de soins et de rééducation. Sa chambre est installée au-dessus du Groupement interministériel de contrôle (GIC), l’organisme qui centralise l’ensemble des écoutes administratives en France et qui est placé sous l’autorité du Premier ministre.

En clair, toutes les communications reçues et envoyées font l’objet d’une attention particulière des services secrets français. La décision d’installer Bouteflika dans cette aile des Invalides, à la merci des oreilles des services de renseignements de la France, a été prise contre l’avis du général Mohamed Mediène dit « Toufik ». Le patron du DRS s’y est opposé au motif qu’elle porte atteinte à la sécurité nationale et aux intérêts de l’Algérie.

• Lâché par Zéroual

Samedi 30 mars 2019, « Toufik » arrive à la villa de Liamine Zéroual, lequel a rejoint Alger la veille. Première surprise de l’ancien chef de l’État : son hôte débarque seul alors qu’il était question d’une entrevue avec les « anciens compagnons ». « Toufik » évoque la situation du pays, la révolution et des tentatives de manipulation des manifestants quand le téléphone sonne dans le vestibule. Le fils de Zéroual, qui se trouve dans une autre pièce, décroche.

Au bout du fil, Saïd Bouteflika demande à parler à « Toufik ». Impatient, il attend la conclusion de cette rencontre. L’intrusion du frère du président met Zéroual mal à l’aise. Il subodore un coup tordu, d’autant plus qu’il entend « Toufik » lui dire qu’il n’y « aura pas de communiqué commun pour le moment ». De retour dans le salon, l’ancien chef des services secrets explique à Zéroual qu’il a été mandaté par Saïd Bouteflika pour lui proposer d’organiser une période de transition.

Liamine Zéroual (à dr.) et Abdelaziz Bouteflika, le lendemain de son investiture le 28 avril 1999.

Liamine Zéroual (à dr.) et Abdelaziz Bouteflika, le lendemain de son investiture le 28 avril 1999. © New press/SIPA

Décontenancé, Zéroual se braque : « Chaque fois qu’il y a une crise, vous m’appelez. Ceux qui ont déclenché la révolution de 1954 avaient le même âge que ceux qui manifestent aujourd’hui dans la rue. » Sa colère est froide. Il comprend que le clan présidentiel veut l’impliquer dans une opération destinée à maintenir Bouteflika et les siens au pouvoir.

« Toufik » a l’outrecuidance de venir lui proposer de conclure un pacte avec ce président qui a violé la Constitution que Zéroual a fait adopter en 1996 ? Constitution qui consacrait l’alternance au pouvoir ? « Toufik » a-t-il oublié que Zéroual ne prononce jamais le nom de Bouteflika et qu’il s’était opposé au troisième et au quatrième mandat ?

Calme en apparence, très irrité en réalité, Zéroual décline la proposition. Il conseille à l’émissaire de satisfaire le plus rapidement possible les revendications du peuple qui manifeste par millions dans la rue. Fin de non-recevoir. Saïd Bouteflika ne désespère pas pour autant. À 17 heures, il appelle directement Liamine Zéroual pour à nouveau tenter de le convaincre. La conversation – là encore – est placée sur écoute.

Saïd : « Le président vous fait dire qu’il a l’intention de limoger le chef d’état-major de l’armée. » Le puissant conseiller dévoile enfin une partie du plan élaboré en haut lieu pour garder la main […]. C’est Bouteflika ou Gaïd Salah, pas de place pour les deux. Zéroual répond calmement : « Je ne vois pas en quoi je serais concerné par cette décision. Vous avez travaillé avec lui pendant quinze ans. Et le limogeage de Gaïd Salah ne réglera aucun problème. Bien au contraire, il aggravera la situation dans le contexte actuel. De toutes les façons, la crise est trop grave et exige sagesse et pondération. »

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