Cinéma

« Un divan à Tunis », une schizophrénie à la tunisienne

Manele Labidi (à g.), avec la comédienne franco-iranienne  Golshifteh Farahani.

Manele Labidi (à g.), avec la comédienne franco-iranienne Golshifteh Farahani. © Claire Delfino pour ja

Dans un premier long-métrage enlevé, « Un divan à Tunis », la réalisatrice Manele Labidi réussit à se pencher avec humour sur les névroses que la révolution a réveillées au Pays du jasmin.

«La psychanalyse ? Nous, on a Dieu, on n’a pas besoin de ces conneries ! » lance un personnage en préambule d’Un divan à Tunis. La suite lui prouvera qu’il se met le doigt dans l’œil. Pour son tout premier long-métrage, la Franco-Tunisienne Manele Labidi a choisi un genre loin d’être évident, la comédie, pour traiter d’un sujet qui ne l’est pas beaucoup plus.

« La révolution a libéré la parole, nous sommes passés d’une dictature qui muselait les gens depuis des dizaines d’années à une société où l’on pouvait presque tout dire, constate la réalisatrice. Il y a eu à la fois un énorme besoin de parler, beaucoup d’espoirs au niveau politique, une envie de s’affirmer dans sa sexualité, de confier ses addictions… et beaucoup de blocages persistants, de tabous propres au monde arabe qui conduisent à des névroses. »

Angoisses maladives

Le film raconte l’histoire de Selma (interprétée par la magnétique Golshifteh Farahani), une trentenaire qui choisit de quitter Paris pour installer un cabinet de psychanalyse sur le toit-terrasse de la maison de son oncle, à Ezzahra, une banlieue populaire de Tunis, après la révolution. La démarche surprend évidemment, dans un pays où beaucoup de jeunes aimeraient faire le trajet inverse. La jeune femme, traitée tour à tour de « blédarde », d’« immigrée », de « Miss France » ou de « crâneuse postcoloniale », crispe le voisinage…

Mais dès l’ouverture du cabinet une interminable file de curieux piaffe pour être reçue. Il y a bien quelques balourds confondant cette femme qui reçoit sur un divan avec un autre genre de professionnelle… mais tous les autres ont un irrésistible besoin de parler, de se libérer d’angoisses maladives.

Le passage sur le divan est l’occasion de présenter une galerie de portraits caustique, mais aussi d’affronter avec chaque patient une problématique de la Tunisie contemporaine. Baya (interprétée par Feriel Chammari), la propriétaire d’un salon de coiffure qui affirme n’avoir aucun problème, finit par se confier sur une famille étouffante. Raouf (Hichem Yacoubi), un boulanger, lutte avec sa masculinité. Fares (Jamel Sassi), un imam questionné sur sa foi, est prêt à commettre le pire pour obtenir la tabaa, la marque qui apparaît sur le front des grands pratiquants…

« Réparer »

La comédie, déjà présentée et applaudie aux Journées cinématographiques de Carthage, fait mouche. D’abord parce qu’elle est servie par une pléiade d’acteurs très justes, la plupart issus du monde de la fiction télévisuelle et cinématographique tunisienne. Il fallait une personnalité atypique pour camper Selma, en décalage total avec son pays, sa famille… et le choix de la star iranienne Golshifteh Farahani se révèle particulièrement judicieux.

Selma écoute plus qu’elle ne parle dans le film. Pourtant, dans ce rôle, l’actrice irradie. D’autant qu’elle approche sa partition de jeune femme tiraillée entre deux mondes avec beaucoup de sensibilité. « Ma biculturalité m’a sans doute aidée à appréhender le rôle », reconnaît Golshifteh Farahani qui utilise aujourd’hui un passeport français et vit toujours en exil, onze ans après avoir quitté son pays d’origine, où on ne lui pardonne pas sa liberté de ton et de comportement.

Ramla Ayari (Amel), sur le canapé, et Aïcha Ben Miled (Olfa).

En France, il y avait toujours quelque chose qui sonnait faux… des humiliations, des discriminations

La biculturalité est aussi le point commun entre l’actrice et la réalisatrice. « Moi, je suis une sorte d’orchidée, mes racines s’écartent de la terre qui m’a vue naître, pose Golshifteh Farahani. La France est pour moi comme une mère adoptive que j’aurais fini par préférer à ma mère biologique. Manele, elle, est très française, elle s’exprime parfaitement, c’est un arbre qui a pris racine. Il n’y a que ses cheveux très noirs qui rappellent qu’elle est aussi un peu une étrangère. »

Les parents de Manele Labidi viennent de cette banlieue populaire du sud de Tunis où le film a été réalisé. Son père, d’un milieu modeste, se cherche un avenir en France, sa mère le rejoint. Elle naît en banlieue parisienne et décrit « un foyer tunisien classique ». « On parlait arabe à la maison, on allait en Tunisie deux ou trois fois par an. Mais, en France, il y avait toujours quelque chose qui sonnait faux… des humiliations, des discriminations. Avec un avant- et un après- 11 Septembre. Et, en Tunisie, on me faisait comprendre que je n’étais pas à ma place non plus. »

La révolution, elle la vit à distance mais avec intensité. « Chez moi et chez d’autres enfants d’émigrés, il y avait un fantasme… Celui de revenir sur place pour prendre notre part dans ce pays en pleine mutation et réparer ce que la génération de nos parents émigrés a cassé en partant de manière contrainte. »

« Réparer ». Le verbe pourrait être le maître-mot de ce film qui pose un regard bienveillant mais acéré sur l’après-Ben Ali, un pays qui se cherche un horizon malgré les tabous, la corruption et une administration aux méthodes ubuesques. L’un des grands mérites du long-métrage est de montrer comment la révolution se vit de l’intérieur. « Il y a déjà beaucoup d’images des rues révolutionnaires, je voulais filmer l’ultraquotidien, confie-t-elle. Mais finalement je me demande si ce n’est pas en montrant ce quotidien, les changements au niveau des individus, qu’on est le plus politique. »

Déjouer les stéréotypes

Là où la plupart des comédies appuient la caricature, le film de Manele Labidi s’évertue surtout à déjouer les stéréotypes. Selma, par exemple, célibataire, avec ses cheveux courts, sa clope au bec, sa liberté de ton, est bien loin de l’archétype de « la » femme arabe. « Il y a une dimension victimaire portée par les fictions occidentales… Je ne voulais ni une femme soumise ni une dévergondée qui crache sur les conventions. Le film présente d’ailleurs différents types de féminités, il introduit de la complexité. Le voile peut aussi être présenté comme un accessoire de séduction… »

Le film casse également les clichés virilistes sur les hommes. Manele rappelle un proverbe courant : « L’Algérien est un guerrier, le Marocain un berger, le Tunisien est une femme. » S’il met en doute avec ironie la masculinité des hommes tunisiens, l’adage rappelle aussi, pour la réalisatrice, la place prise par les femmes dans la culture, la société, l’administration du pays, notamment grâce à la politique d’émancipation prônée par Habib Bourguiba.

« Avec la révolution, les hommes incarnent de moins en moins la sécurité, estime la cinéaste. À cause de la crise économique, ils ne sont plus un rempart économique, et, sur le plan identitaire, la remise en cause des stéréotypes de genre les fragilise encore plus. »

Quand on demande à Manele Labidi comment elle voit l’avenir du pays, elle se dit mitigée. « D’un côté il y a les attentats, la percée des islamistes, le tourisme écharpé, beaucoup de zones d’ombre… Mais, de l’autre, une population éduquée, consciente de ses droits, qui reste un garde-fou. Et puis, mine de rien, même s’il y a parfois des magouilles, les gens vont voter. La Tunisie est un laboratoire qui fait mentir ceux qui pensent que les pays arabes sont incompatibles avec la démocratie ! »

Son premier film tout juste en salles, la cinéaste planche déjà sur d’autres projets. Une comédie romantique et un long-métrage sur la question de l’identité… qui se déroulera cette fois en France. On a hâte d’assister à la consultation.


Comédienne avant tout

Une Franco-Iranienne pour interpréter une Tunisienne… Golshifteh Farahani ne voit pas le problème. « Les langues, les cultures différentes, ça ne me fait pas peur, déclare l’actrice. À la fin, ce qui reste à interpréter, ce sont des absolus : des émotions telles que l’amour, la rage, la jalousie, qu’un Esquimau ou un Japonais vivraient de la même manière. Sur un plateau, je ne suis plus une fille ou une Iranienne, je suis neutre. Un être humain. »

Elle aurait pu se spécialiser rapidement dans les rôles que l’industrie du cinéma lui proposait : « Des terroristes, une femme-objet passive… Mais j’ai résisté ! » De films d’auteur (Les Deux amis, de Louis Garrel…) en blockbusters (Mensonges d’État, de Ridley Scott, Pirates des Caraïbes, issu des studios Disney), elle n’a cessé de jouer au caméléon. Y compris pour interpréter une noble française du XVIIIe siècle (Les Malheurs de Sophie, de Christophe Honoré) ou une bouillonnante Américaine du New Jersey (Paterson, de Jim Jarmusch).

Abonné(e) au magazine papier ? Activez gratuitement votre compte Jeune Afrique Digital pour accéder aux contenus réservés aux abonnés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte