Assurances

Assurances : à qui profitent les nouvelles règles du jeu ?

Getty images / Montage JA

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L’entrée en vigueur en 2019 du relèvement du capital minimum a transformé le paysage dans la zone Cima : alors que certains groupes panafricains ont renforcé leur présence, les petits acteurs locaux souffrent de cette mesure, et les géants mondiaux préfèrent se recentrer sur les grands marchés.

Le 12 novembre 2019, Wafa Assurance prenait le contrôle du camerounais Pro Assur en acquérant la majorité des parts de Pro Assur Vie (89,4 %) et de Pro Assur SA (65 %), couronnant ainsi une année riche en rachats dans l’industrie continentale de l’assurance. Présent au Cameroun depuis trois ans sur le marché de la vie, l’assureur marocain, filiale du géant bancaire Attijariwafa Bank, prévoit de fusionner ses deux filiales dans cette branche.

Cette opération souligne à quel point l’entrée en vigueur, le 31 mai 2019, dans les 14 pays subsahariens de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (Cima) du relèvement du capital minimum des compagnies à 3 milliards de F CFA (4,6 millions d’euros) est un casse-tête pour de nombreux groupes locaux. À l’instar de Pro Assur, plusieurs d’entre eux ont préféré, faute de fonds propres suffisants, jeter l’éponge en vendant leurs compagnies à des groupes internationaux – panafricains ou occidentaux.

Blâmes aux contrevenants

« Ils n’arrivent pas à dégager des revenus suffisants. Et leurs actionnaires locaux, n’ayant pas perçu des dividendes depuis des années, rechignent à mettre au pot », analyse Protais Ayangma Amang, fondateur du cabinet de conseil spécialisé P2A (prévoyance-assurance-assistance).

« Certains d’entre eux étaient incrédules devant la volonté du régulateur de faire appliquer cette mesure du capital minimum en utilisant ses pouvoirs de sanction et ont trop tardé à se mettre en ordre de bataille », souligne un membre de la Commission régionale de contrôle des assurances (CRCA), l’autorité de tutelle de la Cima.

Fin 2019, environ 15 % des compagnies n’avaient absolument rien fait pour se conformer à leur nouvelle obligation de capital minimum. En octobre de la même année, lors d’une session spéciale en marge de la dernière rencontre ministérielle de la zone Cima, à Douala, la CRCA a infligé des blâmes aux contrevenants et leur a accordé deux mois pour se mettre en règle, et ce en dépit des pressions politiques émanant des « petits pays » – notamment le Niger, le Bénin et la Guinée-Bissau, dont les marchés sont modestes – qui réclamaient plus de souplesse auprès du régulateur.

Les compagnies engagées dans un processus de mise en conformité (25 % à 30 % de l’effectif), mais n’ayant pas encore atteint le niveau de fonds propres demandé, ont, elles, fait l’objet d’un examen approfondi de la part de la CRCA. Une attention particulière a été accordée à celles en cours de fusion ou qui ouvrent leur capital.

Les compagnies avaient jusqu’au 31 décembre 2019 pour montrer patte blanche. « Nous avons dû effectuer certaines vérifications. En particulier que les augmentations de capital par incorporation des réserves ne s’appuyaient pas sur des ­profits fictifs. Et nous avons demandé que certains groupes détaillent leurs capitaux, filiale par filiale, sans faire le “coup de l’accordéon”, qui consiste à comptabiliser plusieurs fois le même capital dans plusieurs filiales », indique encore le membre de la CRCA.

« Ce système entraînera un risque de surcapitalisation »

Ce dernier point a remis sur la table la question de l’agrément régional unique, réclamé à cor et à cri par les groupes panafricains. « Il est aberrant d’exiger le même montant pour des marchés aussi différents par la taille et le volume d’activité », s’offusque un ancien dirigeant français d’un groupe d’assurances en Afrique. « Si nous continuons avec un système qui demande un agrément pays par pays, cela posera le problème de la taille critique des sociétés et le risque d’une surcapitalisation, argumente Jean Kacou Diagou, figure du secteur et fondateur de NSIA.

Si la démarche favorisait une ouverture des marchés permettant de consolider nos compagnies en une, deux ou trois sociétés de taille industrielle sur la zone Cima, alors j’y serais vraiment favorable, mais cela ne semble pas à l’ordre du jour. J’aurais préféré un capital minimum beaucoup plus important pour ceux qui veulent travailler dans l’ensemble de la zone Cima, plutôt que cette logique nationale. »

Le mouvement de consolidation du capital a toutefois permis à certains acteurs panafricains de se renforcer sur divers marchés. En plus de l’offensive camerounaise de Wafa Assurance, une autre illustration emblématique de cette tendance est la reprise par Sunu de cinq filiales vie (Bénin, Burkina Faso, Mali, Togo et Centrafrique) d’Allianz en mars 2019.

Et la fusion entre les nouvelles acquisitions et les branches du groupe dans certains de ces pays est pratiquement achevée. « Des groupes comme Saham, NSIA et Sunu ont anticipé cette augmentation du capital en constituant des réserves. Elles ont de véritables logiques industrielles et vont continuer à investir », estime le consultant français.

Tous n’ont pas été aussi offensifs ou perspicaces. Le gabonais Ogar, obligé de fermer boutique au Togo et en Côte d’Ivoire, a ainsi péché par impréparation. « Il n’a pas constitué les réserves nécessaires. Il a été mal accompagné dans cette aventure ouest-africaine par sa maison mère, BGFI Bank », analyse notre spécialiste français. S’étant replié sur son marché domestique, le leader des assurances à Libreville a dû consentir à l’entrée dans son capital du sénégalais Amsa Assurances, à hauteur de 22 %, pour se mettre en conformité.

Le géant allemand Allianz conserve sa filiale sénégalaise (ici, son siège à Dakar).

Le géant allemand Allianz conserve sa filiale sénégalaise (ici, son siège à Dakar). © Youri Lenquette pour JA

Le désintérêt des groupes internationaux pour les petits pays sera croissant à mesure qu’on relèvera le capital minimum

L’attitude des groupes internationaux non africains est quant à elle contrastée. « À l’instar d’Allianz, leur désintérêt pour les petits pays sera croissant à mesure qu’on relèvera le capital minimum, considère notre analyste. À 3 milliards de F CFA, certains marchés comme le Togo et le Niger, trop étroits, ne sont plus rentables pour ces acteurs mondiaux, surtout sur des marchés incertains comme la vie. À ce problème de rentabilité s’ajoute celui de la réputation dû à des problèmes de gouvernance à la fois politique et d’entreprise. »

Contraints de réduire la voilure sur les petits marchés, l’allemand Allianz et le français Axa continuent toutefois d’assurer leur présence sur les principaux pays de la zone (Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun et Gabon notamment), escomptant à terme un retour d’investissement plus intéressant qu’ailleurs sur le continent.

Par ailleurs, le britannique Prudential a tiré parti de l’appel de l’américain Beneficial, en quête de ressources pour se développer, pour prendre, en mars 2019, une participation majoritaire dans certaines de ses filiales. En droite ligne de son expansion dans les pays anglophones du continent, le colosse londonien a ainsi profité de l’aubaine pour effectuer une percée dans le monde francophone en ­prenant le contrôle des filiales vie de Beneficial en Côte d’Ivoire et au Togo, ainsi que de ses deux branches camerounaises.

Une rentabilité insuffisante pour séduire les investisseurs

L’appui des fonds privés et de développement institutionnels est crucial pour la capitalisation du secteur, mais ces derniers se montrent pour le moment frileux. Le burkinabè Bakou Partners a certes étudié certains dossiers, mais n’est pas allé plus loin. En dehors du groupe camerounais Activa, qui a attiré IFC (groupe Banque mondiale) et le français Proparco (groupe Agence française de développement), il n’y a pas eu de soutien majeur aux compagnies d’assurances en Afrique.

En cause, la faible rentabilité de l’industrie ainsi que la concurrence très forte sur les grands marchés. « Nombre de compagnies ont des charges fixes considérables. Le seuil de rentabilité souhaitable devrait se situer entre 10 % et 15 % des capitaux propres. Cependant, pour des petites compagnies, on est souvent à moins de 1 %, quand on ne se trouve pas carrément dans le rouge. C’est la raison pour laquelle, dans certains groupes de bancassurance, la branche bancaire soutient l’activité de la branche assurances », observe notre spécialiste français. La digitalisation pourrait permettre des gains de productivité, mais les compagnies les plus modestes sont justement en retard dans ce domaine.

La prochaine session de la CRCA, qui aura lieu fin février, pourrait déboucher sur des retraits d’agréments pour les plus récalcitrants, et des validations ou rejets des alliances s’étant constituées par fusion ou ouverture de capital. Elle devrait ainsi mettre un point final au processus de mise en place de l’obligation de capital minimum de 3 milliards de F CFA. Mais les difficultés de cette démarche vont laisser des traces.

« Certaines compagnies qui y sont parvenues sont désormais dans une situation financièrement fragile, particulièrement celles appartenant à des groupes familiaux de taille modeste. On peut craindre de la casse lorsqu’il faudra passer au minimum de 5 milliards de F CFA », s’inquiète Protais Ayangma Amang. Selon le calendrier de la Cima, ce dernier objectif doit pourtant être atteint fin mai 2021.

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