Politique

Tunisie : le gouvernement peut-il se faire sans René Trabelsi ?

René Trabelsi, le directeur général de Royal First Travel, a été nommé le 13 novembre 2018 à la tête du ministère du Tourisme.

René Trabelsi, le directeur général de Royal First Travel, a été nommé le 13 novembre 2018 à la tête du ministère du Tourisme. © Vincent Fournier/JA

Fort d’un bilan positif, René Trabelsi est devenu, en à peine un an et demi, un ministre du Tourisme particulièrement respecté, au point d’être le seul membre du gouvernement dont le nom circule encore à la veille du remaniement ministériel.

Atypique, René Trabelsi parle parfois de lui à la troisième personne, notamment lorsqu’il évoque sa potentielle reconduction à la tête du ministère du Tourisme. Un peu comme si l’homme, qui tient plus que tout à son étiquette d’indépendant et de professionnel du secteur, voulait tenir à distance les ambitions politiques qu’on lui prête.

De prime abord, sa bonhomie tranche avec les allures guindées d’autres hauts responsables. Même s’il s’est habitué, depuis sa nomination, en novembre 2018, au costume de ministre et à ses codes, c’est le terrain qui l’a forgé.

Agent de voyages, puis tour-opérateur et membre de la commission d’organisation du pèlerinage juif de la Ghriba, à Djerba, son île d’origine, Trabelsi se présente avant tout comme un amoureux de la Tunisie.

« Très bon relationnel »

Le ministre du Tourisme a été le seul ministre reconduit par Habib Jemli, dont le gouvernement a finalement été rejeté par l’Assemblée, le 11 janvier. À 57 ans, le nom de Trabelsi circule de nouveau, de manière informelle, lorsque Elyes Fakhfakh est à son tour chargé de proposer une nouvelle équipe avant le 20 février.

« Nous avons un très bon relationnel », confie l’intéressé, qui a côtoyé Fakhfakh quand celui-ci était lui-même ministre du Tourisme, de 2011 à 2013. À l’époque, René Trabelsi était de l’autre côté du miroir. Malgré ses sacrifices personnels – sa famille est restée en France –, il aimerait, « si l’occasion se présente », poursuivre le travail accompli depuis un peu plus de un an, pour « aller plus loin ». Et pose comme condition sa liberté d’action.

Sécurité renforcée

Gage de stabilité, son maintien pourrait rassurer les bailleurs de fonds. Lui est d’ores et déjà assuré du soutien d’une partie de la profession, de certains responsables du patronat et de nombre de partis. Car son bilan plaide pour lui. Son objectif d’attirer 9 millions de visiteurs étrangers annuels a été dépassé en 2019. Celui de drainer 1 million de touristes français a failli être atteint : l’année dernière, 890 000 Français avaient fait le déplacement.

Un écart dû principalement à un déficit de liaisons aériennes, argue le binational. L’arrivée sur le marché de Jasmin Airways, à destination de l’Europe, annoncé pour avril prochain, et l’ouverture du ciel aux compagnies low cost, promise d’ici la fin du mois, devraient optimiser ce rendement.

Sur le volet transport, le ministre a préféré ne pas s’attaquer frontalement au serpent de mer qu’est la restructuration de la compagnie nationale Tunisair, qui devrait être amputée de 60 % de son personnel.

René Trabelsi s’est contenté de prolonger le travail de ses prédécesseurs. Tunisair Express a ainsi acquis deux nouveaux ATR 600 destinés aux dessertes intérieures. La flotte nationale devrait être dotée l’année prochaine de cinq nouveaux Airbus A320 Neo acquis pour douze ans en leasing. D’ici là, trois autres avions devraient être loués pour endiguer les retards astronomiques des vols.

René a su redorer l’image du pays grâce à ses réseaux

Un responsable touristique régional ne tarit pas d’éloges : « Opérationnel dès le début, René a su mettre en valeur l’artisanat et redorer l’image du pays grâce à ses réseaux et à ses déplacements dans les Salons. »

Le tout dans un contexte régional difficile, avec des craintes sécuritaires liées à la situation en Libye. Le ministre-communicant a su rassurer avec son plan de vigilance contre le terrorisme en mettant le paquet sur le scannage des bagages, la vidéosurveillance, la présence d’agents de sécurité aux abords des structures touristiques et le déploiement de policiers en civil dans les lieux fréquentés.

À son actif aussi, l’augmentation des rentrées de devises – qui préoccupent tant le pays. René Trabelsi a rendu obligatoire la signature de contrats en devises avec les tour-opérateurs, répondant à une demande insistante de la Fédération tunisienne des agences de voyages (FTAV). Décision, là encore, saluée par la profession.

Gestion de crises

En un peu plus de quatorze mois, le ministre a surtout dû faire face avec sang-froid à plusieurs soubresauts dont son pays se serait bien passé. Il y a eu la faillite de Thomas Cook, dont la dette accumulée auprès des hôtels tunisiens est estimée à 60 millions de dinars [19 millions d’euros].

René Trabelsi s’est déplacé en novembre 2019 à Londres pour trouver des solutions. À son retour, il a assuré que cette crise avait permis à la Tunisie de se rapprocher de nouveaux voyagistes.

Bureau d'enregistrement vide du voyagiste Thomas Cook, à l'aéroport de Gatwick, Angleterre, le lundi 23 septembre 2019.

Bureau d'enregistrement vide du voyagiste Thomas Cook, à l'aéroport de Gatwick, Angleterre, le lundi 23 septembre 2019. © Alastair Grant/AP/SIPA

En 2020, « l’amoureux de la Tunisie » promet que la barre des 10 millions de touristes sera dépassée grâce à l’amélioration de la qualité du service dans les hôtels, les aéroports – qui laisse parfois à désirer –, mais aussi dans les transports et en misant sur un assainissement de l’environnement. Il souhaite aussi mettre en valeur le potentiel de tourisme sportif et culturel du pays.

En pleine finalisation, son projet de cahier des charges de classification des hôtels, conditionnant l’attribution d’étoiles, devrait aussi permettre de mettre un peu d’ordre. Autre priorité affichée : la captation de nouveaux marchés, comme celui des touristes chinois, qui peut permettre de régler la question dramatique de l’endettement hôtelier.

Antisémitisme

René Trabelsi aurait aussi bien avancé avec les pays du Golfe. Le forum de Doha, en décembre 2019, a été l’occasion de refaire des appels du pied aux touristes de la région. Le mois précédent était inauguré à Tozeur, dans le Sud, le resort qatari Anantara, où s’étalent, sur 40 hectares, en plein désert, des villas de luxe avec piscine à débordement. Le complexe propose les tarifs les plus élevés du pays. La stratégie de conquête du ministre ne néglige pas non plus la cible saoudienne, à laquelle un forum d’affaires a été consacré à Sousse en octobre 2019.

Au-delà de ces résultats concrets, la judéité du ministre lui colle à la peau. Lui ne souhaite pas faire de publicité aux polémiques liées à cette appartenance. Un obscur collectif panarabe a lancé une campagne contre sa nomination, arbitrairement associée à une « défense du sionisme ».

Un député du parti Echaab n’a pas hésité à demander sa démission après que Trabelsi a évoqué l’attribution d’un passeport tunisien aux ressortissants de confession juive installés en Israël, et dont les papiers seraient périmés. Les extrapolations sont allées bon train. En retour, une autre pétition a été lancée, cette fois en soutien à l’action du ministre.

Handicap pour certains, la judéité de Trabelsi pourrait aussi être un atout. Car ne pas reconduire un responsable au bilan aussi positif risquerait d’être perçu comme un acte antisémite, ou, à tout le moins, comme le signe d’un rabougrissement de la tolérance. Difficile à assumer à l’heure où la jeune démocratie tente de soigner son image d’ouverture.


Concurrence loyale

Adoubé par une partie de la profession, René Trabelsi pourrait être concurrencé par un autre homme de terrain, Mohamed Ali Toumi, autre insulaire, originaire de Kerkennah, président de la Fédération tunisienne des agences de voyages (FTAV) durant sept ans.

« Il s’est attelé à la question de la restructuration du tourisme, connaît les dossiers en profondeur, notamment celui de la diversification du produit et des régions », plaide Dhafer Letaief, secrétaire général de la FTAV.

À la différence du précédent mandat, dont on savait, élections obligent, qu’il ne durerait qu’un an, le prochain pourrait s’étendre sur cinq ans. Le temps de conduire une véritable refonte.

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