Arts

« Naming the Money », une exposition qui rend hommage aux esclaves africains

Sous la nef du CAPC, ancien entrepôt colonial.

Sous la nef du CAPC, ancien entrepôt colonial. © Arthur Pequin

Avec l’exposition « Naming the Money », à Bordeaux, jusqu’au 23 février, l’artiste britannique engagée Lubaina Himid rend aux anciens esclaves identité et dignité.

Une centaine de silhouettes colorées occupant tout l’espace d’une nef de pierre brute : c’est un peu comme si l’installation Naming the Money (2004) de la plasticienne Lubaina Himid avait été pensée spécialement pour l’ancien entrepôt qui abrite le Musée d’art contemporain de Bordeaux (CAPC, France).

« Ce bâtiment a été construit en 1824 pour stocker des denrées coloniales en transit vers l’Europe du Nord, explique la commissaire d’exposition Alice Motard. Généralement, on y expose des créations in situ. Mais il m’a semblé pertinent d’y présenter le travail d’une artiste qui, depuis les années 1980, effectue des recherches sur des créateurs issus de la diaspora africaine et promeut leur travail. »

Figure de proue du British Black Art, Lubaina Himid a légué Naming the Money aux musées de Liverpool, ville qui partage avec Bordeaux un long passé négrier.

En pénétrant dans la nef du CAPC, le visiteur se trouve propulsé au milieu d’une foule d’autres visiteurs et surtout de personnages figés, comme autant de silhouettes échappées d’un immense tableau coloré.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit : lors de ses visites dans les musées européens, Lubaina Himid constate que les Noirs sont systématiquement présentés comme des servants ou comme des faire-valoir de leurs maîtres blancs.

Le choc est particulièrement brutal le jour où elle fait face, à La Rochelle – autre port négrier –, à un tableau présentant des esclaves offerts au roi de France. Même si cette œuvre n’a pour l’heure pas pu être identifiée clairement, elle donne son nom à la première version de l’installation, intitulée Naming the Money, Gift to Kings.

Cent silhouettes

« En 2003, j’ai éprouvé un besoin irrépressible de peupler mon quotidien avec les gens que j’avais aimés et quittés à Londres, écrit l’artiste née à Zanzibar en 1954. J’ai été submergée par le désir de créer une installation de 100 silhouettes de bois ; j’ai réalisé des portraits en pied de personnages imaginaires employés par les cours et les grands propriétaires fonciers d’Europe pour signifier leur richesse. Avec l’aide d’une petite équipe d’artistes du nord de l’Angleterre et grâce à une commande de la Hatton Gallery, à Newcastle, j’ai pu réaliser Naming the Money. C’est une œuvre sur l’importance d’avoir des racines, des amis et un nom, marquée par la tragédie d’avoir été arraché d’un endroit et abandonné dans un autre contre son gré. »

Ces silhouettes découpées reprennent la tradition britannique des dummy-boards que l’on pouvait trouver à l’entrée des gargotes pour attirer l’assoiffé… mais aussi dans certaines demeures cossues pour en représenter les riches habitants. Lubaina Himid avait été frappée par leur singulière présence lors d’une visite de la maison ancestrale des ducs de Marlborough, quand elle était adolescente.

Bien des années plus tard, elle en avait réalisé pour l’entrée du restaurant Tuttons, de Covent Garden, avant d’en créer cinq bien plus provocatrices : des hommes dotés d’énormes pénis de formes différentes (chien enragé, pinceau luisant, gratte-ciel scintillant, arme secrète…). Dans la même veine, en 1986, elle parodie le tableau de William Hogarth Le Lever de la comtesse avec une installation de 10 silhouettes plus grandes que nature (A Fashionable Marriage).

Moins sarcastique, l’œuvre Naming the Money a été conçue en réaction à la collection de la Hatton Gallery, et plus précisément à des bouts de tissus brodés des XVIe et XVIIIe siècles qui n’étaient pas inventoriés. C’est à partir d’eux que Lubaina Himid a imaginé 10 céramistes, 10 herboristes, 10 fabricants de jouets, 10 dresseurs de chiens, 10 joueurs de tambour, 10 violoncellistes, 10 danseurs, 10 cordonniers, 10 cartographes et 10 peintres.

Exposition Naming the money, au CAPC-Musée d'art contemporain de Bordeaux, 2020.

Exposition Naming the money, au CAPC-Musée d'art contemporain de Bordeaux, 2020. © Jefunky/CC/Wikipédia

La question de la non-visibilité des artistes noirs en soulève alors une autre : celle des femmes artistes noires dans l’art contemporain

Ces cent personnages rigoureusement mis en scène dans la nef du CAPC – avant d’entrer au Royal College of Art, l’artiste passionnée de théâtre a été formée à la scénographie au sein de la Wimbledon School of Arts – sont sortis de leur condition marchande et retrouvent leur identité grâce à un court texte lu à haute voix et présenté au dos de chacun d’entre eux.

Ainsi, l’une des céramistes dit : « Mon nom est Rashida / Ils m’appellent Sally / Autrefois je faisais des pots pour tout le village / Aujourd’hui je fais des pots pour le jardin / On me dit qu’ils sont très appréciés. » Quant à la peintre nommée Lubaina, elle dit : « Mon nom est Lubaina / Ils m’appellent Polly / Je peignais des motifs pour les donner à mes amis / Maintenant je peins des dummy-boards / Mais ils me tiennent bonne compagnie. »

D’où le titre : autrefois réduits à leur valeur marchande (« money »), les anciens esclaves retrouvent la dignité en retrouvant leur nom (« naming »).

Turner Prize, le prix de la reconnaissance

Dans le prolongement ou en écho à cette foule d’hommes et de femmes libérés par le pouvoir de l’art, le CAPC présente aussi une série de peintures abstraites de l’artiste intitulée « Zanzibar », île où elle est née, d’un père comorien et d’une mère anglaise, mais où elle n’a quasiment pas vécu, l’ayant quittée peu après le décès de son père alors qu’elle n’avait que 4 mois.

« Ces diptyques sont des souvenirs qu’elle n’a pas, affirme la commissaire d’exposition. Ils ont le format de pièces textiles, les kangas [vêtement traditionnel], qui sont toujours vendus par deux et portés pour exprimer ce que l’on ressent ».

De ces œuvres aux couleurs et aux motifs de l’île, Lubaina Himid écrit ceci : « Le deuxième voyage [après celui de l’émigration vers le Royaume-Uni, NDLR], ce sont les années passées à peindre des tableaux qui étaient et qui n’étaient pas Zanzibar. Le troisième voyage est celui que j’ai entrepris avec Maud Sulter, où j’ai compris que, pendant toutes ces années, j’avais peint la géographie, les sons et la mémoire de l’île. » Zanzibar, qui fut aussi une plateforme négrière !

Au-delà de l’œuvre envoûtante qu’elle présente et qui traite d’un sujet très sombre avec une certaine gaieté, l’exposition proposée par le CAPC permet de faire connaître une artiste longtemps « marginalisée », comme le dit Alice Motard.

C’est en effet seulement en 2017 que l’attribution du Turner Prize permet à Lubaina Himid d’acquérir la reconnaissance qu’elle mérite, non seulement pour son travail, mais aussi pour sa longue implication en faveur des artistes noirs. Dès le début des années 1980, alors que le Royaume-Uni vit sous le règne de Margaret Thatcher, elle consacre ainsi sa thèse aux « jeunes artistes noirs en Grande-Bretagne ».

Non-visibilité des artistes noires

La question de la non-visibilité des artistes noirs en soulève alors une autre, plus flagrante encore : celle des femmes artistes noires dans l’art contemporain. En artiste engagée et commissaire féministe, Lubaina Himid va tenter d’y répondre avec une série d’expositions : ce sera Five Black Women (Africa Centre, Londres, 1983), Black Women Time Now (Battersea Arts Centre, 1983-1984) et, surtout The Thin Black Line (ICA, Londres, 1985).

Invitée à rendre compte de ces activités par la Tate Britain, en 2011, Lubaina Himid en profite pour créer une carte du métro londonien intitulée « Thin Black Line(s) », où les noms des stations sont remplacés par ceux des femmes artistes noires ou ceux des lieux liés à cette mouvance. Avec humilité et détermination, Lubaina Himid continue aujourd’hui de tracer le sillon d’une œuvre qui s’accorde parfaitement avec les engagements d’une vie. Ce n’est pas si fréquent.


Le passé d’un entrepôt

Bordeaux, on le sait, doit en grande partie sa richesse au travail des esclaves dans les colonies françaises. Dans les années 1820, les douanes et la chambre de commerce décident de s’équiper d’un lieu de stockage facile d’accès, à proximité de la Garonne.

La construction de l’Entrepôt réel des denrées coloniales, qui deviendra l’Entrepôt Laîné (du nom du vicomte Joseph-Louis-Joachim Laîné, parlementaire et ministre d’État de Louis XVIII), est confiée à l’ingénieur Claude Deschamps en 1822 et le chantier est achevé en 1824. Les lieux serviront pour stocker les marchandises arrivant d’Afrique et d’Amérique pour être réexpédiées vers l’Europe du Nord.

Perdant de son utilité lors de la construction de hangars sur les quais, au début du XXe siècle, menacé de destruction dans les années 1960, l’entrepôt Laîné est inscrit aux monuments historiques en 1973 et acquis par la ville. Le CAPC s’y installe en 1974, et l’institution devient le Musée d’art contemporain en 1984.

La double nef en pierre de Bourg-sur-Gironde, brique d’argile et sapin du Nord a accueilli des créations in situ des plasticiens Christian Boltanski, Keith Haring, Richard Long, Georges Rousse… Avec l’exposition de Lubaina Himid, les anciennes fonctions des entrepôts resurgissent du passé : Bordeaux commence à reconnaître sa dette.

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