Politique

[Édito] La Palestine, Trump et le pronostic de Bourguiba

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Une affiche électorale montrant le Premier ministre Netanyahou serrant la main du président américain Donald Trump, en février 2019 à Tel-Aviv.

Une affiche électorale montrant le Premier ministre Netanyahou serrant la main du président américain Donald Trump, en février 2019 à Tel-Aviv. © Yasushi Kaneko/AP/SIPA

Avec le « Deal du siècle » de Donald Trump, comment ne pas se rappeler du pronostic du président tunisien Habib Bourguiba ? Mais pendant que les États-Unis traduisent la victoire militaire et politique israélienne sur les Arabes dans un plan de paix, le président Recep Tayyip Erdogan affirme la Turquie comme une puissance globale reconnue.

Le mardi 28 janvier 2020, Donald Trump, 45e président des États-Unis, a rendu public, en présence du chef du Likoud israélien, un Benyamin Netanyahou jubilant, le plan américain pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Ce plan a été élaboré par son gendre, Jared Kushner.

1) Il traduit, sans aucune nuance, la victoire militaire et politique israélienne sur les Arabes, accorde au Likoud l’essentiel de ce qu’il réclamait, consacre la prééminence d’Israël sur un « État palestinien » croupion.

Les Palestiniens n’acceptent pas ce verdict. Jared Kushner et Donald Trump se sont assuré au préalable la connivence des principaux dirigeants arabes sunnites de la région, au premier rang desquels Mohammed Ben Salman (MBS), prince héritier d’Arabie saoudite.

Le coût de ce plan – on a parlé de 50 milliards de dollars – sera couvert par les gouvernements arabes complices de MM. Kushner, Trump et Netanyahou. Si Trump est réélu, ce plan-verdict sera un fait acquis dans dix mois. Si, au contraire, il est battu, ledit plan rejoindra dans « les poubelles de l’Histoire » d’autres tentatives de résoudre le problème israélo-arabe.

2) C’est le moment de rappeler le pronostic du président tunisien, Habib Bourguiba, émis il y a plus d’un demi-siècle :

« Si les dirigeants arabes du Moyen-Orient, et en particulier les Palestiniens, persévèrent dans leur politique actuelle irréaliste qui consiste à nier l’existence de l’État d’Israël [créé par l’ONU] et à vouloir le détruire par la guerre, ils seront défaits et perdront la Palestine comme leurs ancêtres ont perdu l’Andalousie. »

Erdogan, dans la cour des très grands

Le président de la Turquie est au pouvoir depuis près de vingt ans, d’abord comme Premier ministre (onze ans), puis, depuis 2014, comme chef de l’État. Il a été élu, mais se comporte comme un président omnipotent.

A-t-il atteint son apogée et commencé à amorcer son déclin ? C’est probable. Mais sa chute pourrait n’intervenir que dans plusieurs années.

Pour l’heure, le président de la Turquie poursuit un objectif mirifique qu’il n’a pas formulé mais que l’on commence à discerner. On sait qu’il a renoncé depuis des années à faire de son pays un membre de l’Union européenne.

Mais on n’a pas la certitude qu’il l’ait jamais voulu, et, de toute manière, les dirigeants des grands pays européens se sont montrés réticents à admettre dans leur « club » une Turquie musulmane chargée d’Histoire.

Cette perspective écartée, par quoi la remplacer ? Vers quoi cet homme de 65 ans conduit-il ce grand pays de 85 millions d’habitants où il détient un pouvoir (quasi) absolu conquis par les urnes à la faveur d’une habileté manœuvrière hors du commun ? Pour discerner son grand objectif, il suffit d’étudier son agenda et ses grandes réalisations.

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1) Erdogan est le chef d’État qui voyage le plus au monde.

En 2018 et 2019, il s’est rendu chaque année dans une trentaine de pays et a donc fait deux à trois voyages par mois. Au cours des treize derniers mois, il en a effectué plus de 30, dont 2 aux États-Unis et 6 en Russie, 1 en Chine, 1 en Allemagne et 1 au Royaume-Uni, 1 au Vatican ; dans les seuls 30 derniers jours, il est passé en Tunisie, le 25 décembre, avant de se rendre, la semaine dernière, en Algérie, au Sénégal et en Gambie.

Il montre un intérêt soutenu pour la Somalie, qui n’a plus d’État ni de gouvernement depuis 30 ans et qu’il a visitée trois fois ; tout récemment, il est intervenu militairement en Libye, qui a deux gouvernements depuis près de dix ans. Il a déjà effectué une ou plusieurs visites dans une vingtaine de pays africains et dans chacune des grandes puissances de la terre, avec une prédilection pour la Russie, où il s’est déplacé une dizaine de fois en trois ans.

Chef reconnu des islamistes du monde entier, il accueille leurs réfugiés politiques, dirige et conseille leurs chefs locaux, finance leurs activités. À ce titre, il a visité la Malaisie, autre pays islamiste émergent, et entretient des relations étroites avec le très prospère Qatar, échangeant des visites avec son émir.

2) L’intérêt du président Erdogan pour l’Afrique est manifeste : Turkish Airlines a reçu des moyens colossaux pour se développer et assurer 56 dessertes africaines (contre 5 ou 6 en 2004). Et en ajoute 2 à 3 par an. De 6 milliards de dollars par an, les échanges entre Ankara et le continent ont bondi en quinze ans à 25 milliards de dollars, et un sommet Afrique-Turquie est prévu pour avril 2020.

Les grandes entreprises turques sont présentes dans la quasi-totalité des pays africains, s’appuyant sur plus de quarante ambassades ; l’agence d’aide au développement, le Tika, déploie ses activités sur le tiers du continent, et les investissements turcs en Afrique s’élèvent à 10 milliards de dollars par an.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. © Kayhan Ozer/AP/SIPA

3) Ceux qui suivent la Turquie ont observé qu’Erdogan a fait construire, dès 2014, à Ankara, un imposant palais présidentiel de plus de mille pièces qui aurait coûté plus de 300 millions de dollars.

Ce n’était que le début d’une série de réalisations pharaoniques : un gigantesque aéroport ultramoderne d’un coût de plus de 10 milliards de dollars a vu le jour en 2018, une grande université, un imposant stade de football, un hôpital de 3 200 lits, un gazoduc transanatolien (Tanap), un tunnel autoroutier (Avrasya) sous le Bosphore, un troisième pont sur le Bosphore, une mosquée géante et le Turkstream, un gazoduc qu’il a inauguré tout récemment avec Poutine et appelé à acheminer du gaz russe en Turquie.

Sans oublier le projet « canal Istanbul », qui doit relier la mer de Marmara à la mer Noire. En tout, une bonne dizaine de mégaprojets déjà réalisés ou en cours de réalisation destinés à faire de la Turquie, dont le PIB est de 750 milliards de dollars (1), l’une des dix plus grandes puissances mondiales.

Une puissance globale reconnue

Les voyages d’Erdogan, les grands travaux qu’il a réalisés, sa prise de distance avec l’Europe, ses manifestations d’indépendance vis-à-vis des États-Unis et de l’Otan traduisent ce qu’il veut. À l’instar de Vladimir Poutine et de la Russie – avec lesquels il s’associe et discute d’égal à égal –, il entend jouer dans la cour des grands et ne veut plus que son pays soit considéré avec condescendance comme une puissance régionale.

La Turquie veut être une puissance globale reconnue, comme la France ou l’Allemagne. Et en joue déjà le rôle.
Ne soyez pas étonné de la voir prétendre, si elle est encore dirigée par Erdogan, à l’arme nucléaire.

(1) Par comparaison, son PIB est cinq fois celui de l’Algérie, deux fois et demie celui de l’Égypte. Il est supérieur à ceux de l’Égypte, de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie réunis.

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