Société

[Tribune] Arabophobie ?

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Mis à jour le 06 février 2020 à 18h09

Par  Fawzia Zouari

Carlos Ghosn le 6 mars à Tokyo, quittant le bureau de son avocat. Après 108 jours d'enfermement, il a pu sortir de son centre de détention dans la matinée, après le versement d'une caution de huit millions de dollars..

Carlos Ghosn le 6 mars à Tokyo, quittant le bureau de son avocat. Après 108 jours d'enfermement, il a pu sortir de son centre de détention dans la matinée, après le versement d'une caution de huit millions de dollars.. © Kentraro Aoyama/AP/SIPA

J’ai lu, dans le dernier numéro de La Revue, le courrier d’un lecteur qui affirme – ou plutôt allègue – ceci : le fait de souligner que la plupart des scandales d’agression et de harcèlement sexuels sont attribués à des Juifs – Harvey Weinstein, Roman Polanski, Dominique Strauss-Kahn, Woody Allen – est une forme d’antisémitisme.

Procédant par analogie, je me suis demandé si l’acharnement judiciaire auquel est soumis Carlos Ghosn, et avant lui des gens comme Ziad Takieddine, Abdul Rahman el-Assir ou Alexandre Djouhri, n’est pas seulement réservé aux hommes d’affaires qu’ils étaient, mais également aux Arabes qu’ils sont. Car Carlos Ghosn est – aussi – libanais, comme son nom ne l’indique pas vraiment.

Et sa « traque », qui réunit les ingrédients d’un feuilleton ramadanesque, rappelle celles de ses compatriotes Takieddine et El-Assir, ainsi que celle de l’Algérien Djouhri, tous poursuivis dans des affaires politico-financières impliquant la France, dont, entre autres, la vente de sous-marins – dans la fameuse « affaire Karachi » – ou de systèmes de surveillance des frontières en Arabie saoudite, la négociation de contrats d’armement avec d’autres pays du Golfe, les financements supposés des campagnes présidentielles de l’ex-président Nicolas Sarkozy ou de l’ex-Premier ministre Édouard Balladur, etc.

Comme des pestiférés

Je ne vais pas pleurer sur le sort de ces messieurs, vous imaginez bien. Et il n’est pas dans mes intentions de les innocenter ni de les blanchir. Mais je me permets de proposer un point de vue qui peut paraître peu catholique – j’ai un penchant pour les points de vue peu catholiques… – Ghosn, Takieddine, El-Assir et Djouhri ont sans doute commis des délits et des exactions, mais, à considérer les choses sans trop d’a priori, il s’avère que ces hommes n’ont pas cessé de jouer les intermédiaires privilégiés entre la classe politique française et ses partenaires étrangers.

Ils ont été accueillis et flattés, que ce soit à l’Élysée ou au Quai d’Orsay, pour leur expertise en diplomatie parallèle, leur connaissance du protocole oriental et leur discrétion assurée. Ils ont fait gagner des milliards aux caisses de l’État français, ont facilité les négociations commerciales, éliminé d’autres appétits occidentaux, marchandé avec brio et réussi le pari de sauver des entreprises nationales telles que la maison Renaud, au grand dam des Japonais en l’occurrence.

Bref, ils sont allés au charbon pour la République. Et que récoltent-ils en retour pour ces sacrifices ? La prison pour délits de fraudes, rétrocommissions, abus de biens sociaux, abus de confiance aggravé et j’en passe.

Loin de moi l’idée de souscrire à une quelconque théorie du complot, mais quand même ! J’ai le droit de faire remarquer que ces Arabes ont été médiatiquement lynchés et traités comme des pestiférés, sans que les commanditaires de leurs missions ne lèvent le petit doigt et alors même que leurs coaccusés sont toujours en liberté, les Thierry Gaubert, Sarkozy, Balladur, Guéant et autres politiques de souche.

Enfin, quand je vois le journal L’Express révéler au mois de juin 2019, comme si c’était le scoop du siècle, que Ziad Takieddine et Carlos Ghosn partagent la même adresse à Paris, je me dis qu’il ne manque à ce média que de conclure à l’association de malfaiteurs orientaux et d’accuser les Levantins d’être tous des escrocs.

Dans ce cas, je pense que cela mérite un procès pour arabophobie. Ou du moins un rappel à l’ordre de cette patrie d’adoption qui s’appelle la France afin qu’elle ne passe pas pour une mère ingrate. Notez mon sourire…

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