Culture

L’industrie du jeu vidéo émerge sur le continent

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Mis à jour le 07 février 2020 à 10h21
À Abidjan, au Festival de l’électronique et du jeu vidéo.

À Abidjan, au Festival de l’électronique et du jeu vidéo. © Sia KAMBOU/AFP

Les opérateurs de télécoms tirent de gros bénéfices du boom des jeux vidéo, tandis que les studios de création tentent de se faire une place au soleil.

Ses parents n’en sont pas revenus. À 23 ans, Abdessamii Faith a déjà gagné 21 000 dollars en jouant sur son smartphone.

Fini la partie entre amis, les experts s’affrontent désormais dans des tournois dont le plus important, The International, organisé à Shanghai en août 2019, était doté de 34 millions de dollars, dont 15 millions pour l’équipe gagnante.

Rares professionnels

Afin d’entretenir son talent, ce Casablancais passe entre cinq et sept heures par jour devant son écran. Abdessamii, alias Rom1o, excelle dans la tuerie de masse (virtuelle), principe de base du jeu Guns of Boom. Il compte parmi les rares professionnels de sport électronique (e-sport) installés sur le continent, même s’il est obligé de jouer pour l’équipe européenne Black Bull.

« Il n’y a pas de division africaine pour Guns of Boom, je suis rattaché à l’Europe comme pourrait l’être un joueur israélien », explique Abdessamii. Son passeport marocain lui pose d’ailleurs quelques problèmes. « J’ai pu aller aux États-Unis, au Brésil, mais j’ai des difficultés à obtenir des visas pour l’Europe », regrette-t-il. Faute d’autorisation, il n’a pu se rendre en Estonie, à la fin de novembre dernier, pour participer à un tournoi qui offrait 100 000 dollars au vainqueur.

Si des fédérations d’e-sport naissent partout sur le continent, surtout depuis deux ans, elles sont isolées et organisent encore peu d’événements permettant de gagner des sommes importantes. Seule l’Afrique du Sud se distingue. L’équipe professionnelle Bravado, sponsorisée par les groupes américains Dell et Intel, a déjà amassé plus de 260 000 dollars de gains, principalement lors de tournois de Counter Strike : Global Offensive, autre jeu de tir disponible sur PC. Des centaines de fans sont venus à la rencontre de ses membres en septembre 2019, lors de rAge Expo, rendez-vous annuel de la culture geek à Johannesburg.

Compétition

En moins de dix ans, le jeu vidéo est passé du statut de loisir à celui de compétition et aspire désormais à incarner un style de vie, comme l’illustre la récente collaboration entre LVMH et l’éditeur de League of Legends, Riot Games, pour la création d’une collection d’accessoires et de skins (costumes) pour les personnages du jeu.

Cette industrie est devenue au niveau mondial plus puissante que celle de la musique et du cinéma. En 2018, ses revenus culminaient à 120 milliards de dollars. La vague commence à déferler sur le continent. Le studio camerounais Kiro’o Games, citant le cabinet spécialisé hollandais Newzoo, annonce que le chiffre d’affaires du secteur y atteindra 7,3 milliards de dollars en 2020.

Dominateurs ailleurs, les PC et consoles sont pour l’heure relégués au second plan en Afrique, particulièrement au sud du Sahara, au profit des smartphones, dont les prix ont chuté, comme le coût de l’accès à internet. Les salles de jeux telles Paradise Game, à Abidjan, ou Gamerz, à Libreville, servent aussi de points de ralliement aux passionnés. On peut y chausser les crampons sur Fifa (jeux de football) pour moins de 1 euro.

Bien placés pour observer la tendance, les opérateurs de télécoms comme Vodacom, MTN ou Orange parrainent de nombreux événements, comme le dernier Festival de l’électronique et du jeu vidéo d’Abidjan (Feja), organisé depuis 2017 à la fin de novembre, ou le Dakar Digital Show, dont la quatrième édition s’est tenue au début de décembre dernier. « Pour Orange, c’est l’occasion d’apparaître comme un groupe innovant auprès des jeunes, et c’est un positionnement naturel, car nous apportons aux joueurs la connectivité dont ils ont besoin », explique un manager du groupe français. L’opérateur y voit aussi un gisement de nouveaux revenus.

Selon nos informations, les jeux vidéo vendus en accès illimité à la journée (100 F CFA en Afrique de l’Ouest) ou à la semaine (1,5 dinar en Tunisie) lui ont rapporté près de 10 millions d’euros en 2018. Les croissances sont vertigineuses. En un an, le catalogue proposé en partenariat avec Gameloft (4 millions d’euros) a presque doublé son chiffre d’affaires.

Absence de réservoirs de développeurs

Même si les consommateurs africains ont un coup de cœur naturel pour les jeux qui leur ressemblent, les studios locaux peinent à percer. Ils manquent de moyens financiers pour constituer leurs équipes de développeurs et surtout de compétences. Très peu d’écoles forment encore à ces métiers. L’absence d’un réservoir de développeurs qualifiés explique notamment la fermeture du studio d’Ubisoft à Casablanca, en 2016.

Si l’éditeur français souhaitait au départ y concevoir des jeux majeurs, comme Prince of Persia, c’est finalement sa filiale québécoise qui s’est imposée comme sa locomotive, relevait le quotidien Le Monde au moment de l’arrêt des activités d’Ubisoft au Maroc.

« Nous sommes tous autodidactes », résume le Tunisien Haroun Bouchrit, fondateur de l’éditeur Nuked Cockroach. « L’engagement pris au début de décembre [2019] par l’américain Unity, leader mondial de la réalité virtuelle, pour la création d’un centre de formation à Dakar est une étape très importante qui va aider à structurer le secteur en Afrique de l’Ouest », espère Kofi Sika Latzoo, fondateur de l’agence de communication Gamecampcities.

Si l’Ivoirien Sidick Bakayoko, propriétaire de la salle Paradise Game (Yopougon) et initiateur du Feja, a recensé environ 300 studios de création africains, moins d’une vingtaine sortent du lot. « Ils sont très souvent obligés de développer d’autres activités pour survivre, et rares sont ceux qui lèvent des fonds », note ce spécialiste. Peu aussi parviennent à faire distribuer leurs jeux. « Ils ne répondent pas encore aux critères de qualité exigés », regrette Nousra Soulaimana, directrice commerciale Afrique de Gameloft.

Imagination

Au Nigeria, Maliyo fait partie des exceptions. Plusieurs de ses créations sont disponibles sur la plateforme Play Store, pré-installée sur les téléphones Android, et son jeu de course Aboki Run a dépassé les 50 000 téléchargements. Le studio malgache Lomay a fait lui encore plus fort en parvenant à atteindre 100 000 téléchargements à partir de son seul site.

« Grâce au succès de Gazkar (jeu de conduite dans les rues de Tana), nous sommes passés de 15 à 20 salariés », se félicite le fondateur de l’entreprise, Matthieu Rabehaja. Invité dans de nombreux salons internationaux, comme la Paris Games Week, Lomay a pu attirer un investisseur qui aujourd’hui détient 40 % de son capital. Les autres doivent faire preuve d’imagination. Depuis le Cameroun, Olivier Madiba, fondateur du studio Kiro’o Games, avait, grâce à une campagne de crowdfunding, collecté à la fin de novembre 2019 plus de 600 000 dollars.

Si peu de jeux africains permettent à leurs créateurs d’engranger des bénéfices, les modèles économiques sont les mêmes que dans les autres géographies. L’application peut être payante, contenir des options payantes et même intégrer de la publicité. À cela s’ajoute la possibilité de créer des produits dérivés : des figurines, des tee-shirts, voire une bande dessinée, comme l’a fait Kiro’o Games à partir de son jeu d’African fantasy Aurion.

Parce que les plateformes mobiles (App Store, Play Store) et les agrégateurs comme Gameloft sont souvent difficiles à convaincre et que les opérateurs ne leur laissent souvent que des miettes, beaucoup d’éditeurs africains se tournent vers le marché des jeux PC par l’intermédiaire de plateformes comme Steam. Ils visent alors un marché mondial.

« Et cela nécessite peu de frais de marketing », souligne Haroun Bouchrit. Le studio sud-africain Free Lives a réalisé l’un des plus beaux cartons du genre avec Broforce, sorti en 2015 et téléchargé plus de 1,8 million de fois. Ce succès lui aurait rapporté, selon la presse sud-africaine, plus 3 millions de dollars. « Notre équilibre est encore très fragile », estime toutefois Haroun Bouchrit, qui emploie quarante personnes, faisant de Nuked Cockroach un géant à l’échelle de l’Afrique. « Les banques ne nous font pas crédit, même quand nous avons déjà réalisé des levées de fonds. Si je n’avais pas mes deux fast-foods, qui me donnent accès à des avances de trésorerie, le studio n’existerait plus », déplore-t-il.


Enquête chez les voleurs de zébus

Dahalo devrait sortir sur Steam au prix de 20 dollars.

Dahalo devrait sortir sur Steam au prix de 20 dollars. © LOMAY

Allée de baobabs, rizière, village en banco, plage de sable blanc comme on les trouve autour de Tuléar… La dernière production du studio malgache Lomay, qui mêle action et aventure, met en scène le sud de la Grande Île. Elle devrait être disponible d’ici à quelques semaines sur la plateforme de téléchargement Steam, réservée aux PC. Comme Gazkar, son jeu de pilotage reproduisant les rues de Tana, Dahalo est une création ancrée dans les réalités malgaches.

Le joueur est propulsé dans l’univers de cette ethnie connue auparavant pour voler occasionnellement des zébus et qui, depuis une dizaine d’années, a vu certains groupes basculer dans le grand banditisme. Ces vols auraient provoqué la mort de 1 000 villageois et de 3 000 Dalahos ces cinq dernières années. Présenté en avant-première en novembre 2019 lors de la Paris Games Week, le jeu, dont les points forts sont sa fluidité et ses graphiques, a reçu un accueil positif.

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