Société

Chimamanda Ngozi Adichie : « Les Africains n’ont pas les dirigeants qu’ils méritent »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Lagos
Mis à jour le 05 février 2020 à 15h53
Chimamanda Ngozi Adichie à Lagos, le 21 décembre 2019.

Chimamanda Ngozi Adichie à Lagos, le 21 décembre 2019. © Andrew Esiebo pour JA

Elle a inspiré Beyoncé, les stylistes de Dior et les scénaristes de Hollywood. Mais la romancière multiprimée pour Americanah reste indéfectiblement attachée à son Nigeria natal. Rencontre à Lagos avec une star tendre et féroce pour qui la cause des femmes et celle du continent sont intimement liées.

Il s’en est fallu de peu pour que la rencontre avec Chimamanda Ngozi Adichie n’ait pas lieu : un vol annulé à la dernière minute, une équipe intransigeante, un point de rendez-vous communiqué moins de deux heures avant… Sécurité oblige après le rapt, en 2015, du père de l’écrivaine multiprimée.

Port de reine, sourire bienveillant, Chimamanda Ngozi Adichie vit dans les beaux quartiers, à Lagos comme à Washington. Elle a peut-être reçu l’éducation corsetée qui va avec, mais elle manie à la perfection les codes de l’humilité. Quelques légumes typiquement nigérians en guise d’apéritif, puis elle s’abandonne à l’objectif du photographe, bercée par un chant traditionnel igbo.

Écrivaine moderne d’un temps postcolonial et icône inter­nationale du féminisme, Adichie, 42 ans, est une figure que l’on s’arrache pour des conférences et des interviews (son dernier roman, Americanah, sera bientôt porté à l’écran).

Son œuvre, traduite dans une trentaine de langues (y compris en mandarin), elle l’a construite à partir de son histoire personnelle, laissant parfois deviner, à travers les thèmes qu’elle explore de manière quasi obsessionnelle (l’africanité, l’identité noire, les cheveux, l’amour, l’exil…), le poids du passé familial : c’est la mort de ses deux grands-pères dans des camps de réfugiés qui l’a poussée à écrire L’Autre Moitié du soleil, sur la guerre du Biafra. Et c’est sa grand-mère qui l’a biberonnée à la culture igbo, dont elle se revendique à cor et à cri.

Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres – l’une des plus belles consécrations aux États-Unis –, la romancière promène un regard tendre et sévère sur tous les continents. Se considère-t-elle comme une écrivaine politiquement engagée ? Elle rejette l’étiquette mais distribue les coups de griffe. Trump ? Pire que ce qu’elle aurait pu imaginer. L’Afrique ? Malade de l’incompétence de ses dirigeants. Une belle rencontre avec une âme heureuse.

Jeune Afrique : Vous avez publié votre premier roman en 2003, à l’âge de 25 ans. Vous avez depuis rencontré un grand succès international. Avez-vous le sentiment d’appartenir à ce que l’on appelle communément la « littérature africaine » ?

Chimamanda Ngozi Adichie : Oui et non. Oui parce que mon identité d’Africaine compte pour moi. À mes débuts, j’écrivais des textes sur des enfants en Angleterre parce qu’ils étaient au cœur des livres que je lisais, notamment ceux de la collection britannique à l’eau de rose de Mills & Boon. Tout a changé quand j’ai découvert deux romans mettant en scène des enfants du continent : La Flèche de Dieu, de Chinua Achebe, et L’Enfant noir, de Camara Laye. Ce sont pour moi deux ouvrages fondateurs, et je fais corps avec cette lignée d’écrivains africains qui m’ont inspirée. De ce point de vue, il existe, évidemment, une littérature africaine.

Cela étant, cette notion peut se révéler restrictive quand certains s’arrogent le droit de la définir à notre place. Un exemple : mes romans campent des personnages vivant dans des sociétés modernes globalisées au Nigeria, aux États-Unis, en Angleterre ou ailleurs. On me demande parfois pourquoi j’écris sur l’Amérique alors que je suis africaine. Mais ce n’est pas contradictoire ! Je rejette cette vision étriquée de la littérature africaine.

Le choc des cultures que vous décriviez dans votre premier ouvrage, L’Hibiscus pourpre, reste-t-il d’actualité ?

C’est un roman sur la nécessité, pour nous Africains, de trouver notre équilibre dans ce monde, et c’est un véritable enjeu. L’un des personnages du livre est un fervent catholique auquel on a appris que tout ce qui avait préexisté au christianisme était à jeter aux orties. Évidemment, je n’adhère pas à cette thèse. Le continent a un passé riche, des traditions millénaires et des langues qu’il nous faut conserver ou nous réapproprier avec fierté.

Ces langues sont-elles suffisamment mises en valeur sur le continent ?

Non. Les jeunes générations ne les parlent pas et n’ont aucun respect pour elles. En avoir l’usage aiderait pourtant nos enfants à être pleinement conscients de leur identité. Chez moi, à la maison, nous parlions l’anglais et l’igbo, et cela a été enrichissant et structurant : je me sens à l’aise partout dans le monde parce que je sais qui je suis.

Nous nous rendrons compte de l’ampleur du désastre lorsque les jeunes générations seront devenues adultes : délestées de leur identité propre, elles ne seront jamais tout à fait occidentales pour autant. C’est d’autant plus inquiétant que cela augure aussi du devenir de notre continent : qui seront les dirigeants de nos pays dans soixante-quinze ans, sur quel socle de valeurs s’appuieront-ils ?

L'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie assiste au Sommet sur le paludisme, le 18 avril 2018.

L'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie assiste au Sommet sur le paludisme, le 18 avril 2018. © Dominic Lipinski/AP/SIPA

J’ai été féministe avant même de savoir ce que signifiait ce mot

Le Nigeria est omniprésent dans vos récits. Vous avez beau vivre en partie aux États-Unis, il ne vous quitte pas !

Bien sûr ! Je suis née et j’ai grandi au Nigeria, pays que j’ai quitté pour la première fois après mes 19 ans. Bien que je sois ouverte au monde, ma sensibilité reste nigériane. Je me dois de le rappeler parce que nombre de mes compatriotes, parmi lesquels des intellectuels, doutent que je sois encore des leurs.

Vous détestez d’ailleurs vous entendre dire que vous avez une identité hybride…

Les jeunes Africains qui sont nés en Occident et qui parlent une langue du continent ont une identité hybride. Ce n’est pas mon cas. Je ne me sens pas américaine, bien que j’aime les États-Unis et que je m’y sente à l’aise. Je connais la culture américaine, mais ce n’est pas la mienne. Un Allemand peut s’installer en Angleterre ou aux États-Unis sans être sommé à longueur de temps de dire s’il est toujours allemand.

Et pourquoi est-ce différent pour les Africains, selon vous ?

Cela tient à l’histoire de notre continent et à la manière dont elle est racontée. Certains, y compris parmi nous, s’imaginent que les Africains ne font pas vraiment partie du monde. Tout se passe comme si, lors d’un banquet, nous nous installions non pas autour de la table avec les autres, mais plutôt dans un coin, en suivant des règles différentes.

Des Européens m’ont dit qu’ils préféreraient que je ne vive pas la moitié de l’année aux États-Unis pour que je demeure une authentique Africaine. Évidemment, eux peuvent aller où bon leur semble et rester authentiquement ce qu’ils sont. Les Africains n’habitent pas le monde différemment des autres.

Depuis quelques années, on parle beaucoup de votre engagement féministe, ne serait-ce que parce que vous avez publié un essai sur le sujet en 2014. Cela vous agace-t-il ?

Non, je suis fière d’être reconnue comme féministe, même si je suis avant tout une écrivaine. J’ai été féministe avant même de savoir ce que signifiait ce mot. Toute petite déjà, je posais beaucoup de questions, j’essayais de comprendre pourquoi je n’avais pas le droit de faire certaines choses. La réponse était : « Parce que tu es une fille », ce que je trouvais insensé.

En 2012, j’ai participé à une conférence Ted Talk. J’ai pensé, alors que je préparais mon discours, que le sujet n’intéresserait personne. J’ai été très surprise de recevoir une ovation à la fin de la conférence, puis d’apprendre que tant de gens avaient commencé à en parler. Je voulais susciter un débat, mais son ampleur et sa portée m’ont abasourdie. Ceux qui me connaissent uniquement à travers le féminisme – et ils sont nombreux – pensent que j’ai les réponses à toutes les questions. Il n’en est rien bien entendu, mais je veux essayer de changer les choses.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de prôner un féminisme éloigné des préoccupations des Africaines ?

J’entends souvent dire que le féminisme n’est pas africain. Ceux qui l’affirment possèdent généralement des téléphones portables dernier cri, conduisent de belles voitures et prennent l’avion. Tout cela n’est pas très « africain » non plus ! Nous ne pouvons pas faire le choix de vivre dans le monde moderne tout en perpétuant des pratiques rétrogrades.

Les Africains veulent épouser des femmes qui contribuent aux revenus de la famille, mais attendent d’elles qu’elles accomplissent seules les tâches domestiques, au nom de la tradition. C’est contre-productif pour notre société, pour notre économie, pour tout !

Comment changer les mentalités ?

Comme je l’ai déjà dit, nous devrions tous être féministes. La pression créée par l’éducation genrée que reçoivent les jeunes garçons est néfaste. On leur répète qu’ils doivent rester forts en toute circonstance, qu’ils ne doivent jamais pleurer. Alors ils jouent la comédie. Lagos est rempli d’hommes, et j’en compte parmi mes amis, qui sont fauchés mais feignent d’avoir de l’argent.

Ils empruntent et s’engagent dans toutes sortes d’affaires louches afin d’être à la hauteur des attentes qui pèsent sur eux. Pourquoi un homme ne pourrait-il pas simplement avouer à sa partenaire qu’il traverse des moments difficiles et l’inviter à unir leurs forces pour affronter l’adversité ?

Évoquer l’égalité hommes-femmes n’est pas toujours bien perçu en Afrique. Comment établir un dialogue constructif avec les milieux les plus conservateurs, et notamment avec les religieux ?

Les choses changent peu à peu. Les jeunes remettent en question les vieilles idées, et il y a de la place dans la religion pour ce débat. Une vision honnête et non idéologique du christianisme, par exemple, reconnaîtra que Jésus-Christ était une figure remarquablement progressiste.

Il a vécu dans une société qui avait peu d’égards pour les femmes, mais il n’a pas hésité à défier la norme de l’époque pour leur accorder plus de considération. La première personne à avoir annoncé la plus importante nouvelle du christianisme – la résurrection du Christ – était une femme. Cela n’est pas anodin.

Le mouvement #MeToo a eu peu de succès sur le continent. Est-ce parce que, comme certains l’ont laissé entendre, nous avons nos propres codes de séduction ?

Ne mélangeons pas tout. Lorsque vous entrez dans le bureau de quelqu’un pour un entretien et qu’il agrippe vos seins, ce n’est pas de la séduction, c’est une agression. L’idée qu’une femme n’est qu’un corps n’est concevable dans aucune culture. En ce moment, je m’intéresse beaucoup à l’Afrique précoloniale. Bien sûr, les hommes étaient déjà aux commandes, mais les femmes jouissaient de plus de respect qu’aujourd’hui.

Chez les Igbos, par exemple, leur consentement était requis pour le mariage. Lorsqu’un prétendant venait demander la main d’une jeune femme et qu’elle s’y opposait, ses parents interrompaient la discussion. Prétendre que les Africains ont des codes de séduction différents, c’est faire la politique de l’autruche face au vide juridique qui prévaut dans nos pays. Nos lois ne protègent pas suffisamment les femmes, et certains hommes en profitent.

Paris a une longue tradition de soutien aux dictateurs en Afrique francophone. Paul Biya est responsable de la situation de son pays.

Comprenez-vous que l’intrusion du « people » dans votre combat soit parfois montrée du doigt ?

Cela le rend-il superficiel pour autant ? Beyoncé a écouté ma conférence et a souhaité en utiliser une partie dans l’une de ses chansons. Je lui ai donné mon accord parce que c’est une star planétaire adulée par des millions de jeunes. Elle a été un relais formidable, notamment auprès de ceux qui ne lisent pas ou ne regardent jamais de conférence Ted, mais qui l’écoutent, elle.

Des jeunes filles ont pu enfin mettre un mot sur certains de leurs problèmes, des garçons ont compris qu’il n’était pas sain de faire subir certaines choses à des jeunes filles. La culture pop n’est pas forcément mon truc, mais elle a un pouvoir indéniable. Alors que Beyoncé fasse une chanson et que Rihanna porte un tee-shirt Dior avec l’une de mes phrases, c’est plutôt une bonne chose.

Arrive-t-il que des reproches vous agacent ?

Oui, lorsque l’on insinue que je parle du féminisme parce que c’est un discours qui plaît aux Blancs. Je n’ai jamais eu besoin de personne pour savoir quoi penser. Ceux qui me font ce procès en insincérité n’ont pas lu un seul de mes romans, ou alors de façon très superficielle.

Assumez-vous l’étiquette de fashion victim que l’on vous accole ?

Une féministe doit-elle nécessairement ressembler à un homme ? Certains s’amusent de mon « défilé de mode permanent » sur mon compte Instagram, mais, moi, j’aime et j’assume ma féminité. En Amérique, pour être prise au sérieux dans les milieux intellectuels, vous ne devez ni vous intéresser à la mode ni vous soucier de votre apparence.

Le succès de mes livres aidant, j’ai pu me libérer de ce carcan et apparaître telle que je suis réellement : une intellectuelle passionnée par la politique, l’histoire et les idées qui adore porter des talons hauts, se maquiller et s’habiller comme bon lui semble ! J’espère que celles qui arriveront après moi n’auront pas, comme ce fut mon cas, à faire semblant de peur d’être jugées. Fini le temps où les femmes étaient soit la Vierge Marie, soit une traînée.

Il y a quelques mois, vous avez publié dans le New York Times une tribune au vitriol sur la crise anglophone au Cameroun. Pourquoi cet intérêt pour ce pays ?

Parce que j’ai un ami proche qui vit en région anglophone. J’avais été très inquiète de ne pouvoir le joindre après la longue coupure d’internet, des images du conflit me parvenaient et, bien sûr, je lisais les journaux et j’enrageais de voir tant d’abus de pouvoir. Le cas du Cameroun m’a brisé le cœur et je voulais que les Américains sachent ce qui s’y passe.

Vous n’avez pas été tendre avec Paul Biya…

Je ne comprends pas qu’il soit toujours président. Il est au pouvoir quasiment depuis ma naissance. C’est ridicule. Pourquoi les Camerounais acceptent-ils cela ? Si au moins le pays était stable, bien gouverné, avec des régions égales les unes par rapport aux autres et un faible taux de chômage, si au moins c’était un pays où règne l’ordre public et où sont assurées une santé et une éducation de qualité… Mais ce n’est pas le cas.

Ce n’est pas mieux au Nigeria : près de 200 millions de personnes sont menées à la baguette par une toute petite minorité. Nos dirigeants ont réussi à nous endormir, sans quoi les gens descendraient dans la rue et n’en repartiraient qu’après avoir obtenu leur départ.

Les politiques africains souffriraient donc collectivement d’un manque de leadership ?

Oui, même si certains s’en sortent mieux que d’autres. Le colonialisme était une dictature, nous ne devons pas l’oublier. La plupart des pays africains n’avaient aucun passé en tant que nation. Quand ils les ont créés, les colonisateurs européens ne se sont pas fixé pour priorité d’assurer leur cohésion interne.

Ils voulaient pouvoir s’y approvisionner en matières premières et y exercer leur influence. Il faut du temps pour qu’une nation devienne une nation et pour que la démocratie s’épanouisse. Cela étant, et même si les nations africaines n’ont pas été conçues pour réussir, l’ampleur de leur échec relève aussi de la responsabilité de leurs dirigeants.

Pensez-vous que l’on ait suffisamment entendu la France sur le conflit camerounais ?

Cela me contrarie que les États-Unis donnent de la voix bien plus que la France, laquelle ne peut ignorer ce qui se passe réellement. Mais c’est dans l’ordre des choses, après tout : Paris a une longue tradition de soutien aux dictateurs en Afrique francophone. Paul Biya est responsable de la situation qui prévaut dans son pays, certes. Mais aurait-il tenu aussi longtemps s’il n’était pas soutenu par la France ?

Et cela vaut pour d’autres présidents francophones. Tant que nous n’aurons pas un débat franc et ouvert sur ces questions, nous n’aurons pas de leçon de démocratie à recevoir de Paris. Mais personne ne veut en parler. À la place, on évoque la corruption en Afrique, l’envoi des troupes françaises au Sahel… D’ailleurs, j’ai été offusquée de voir que la France convoquait des dirigeants africains [à Pau, le 13 janvier], que ceux-ci se mettaient sur leur trente-et-un et y allaient le plus naturellement du monde. C’est ridicule !

Mais ces pays ont-ils les moyens de faire face seuls à la menace terroriste ?

Non, mais les relations doivent être équilibrées. C’est une question de dignité et de respect mutuel. Convoquer les dirigeants de toute une région est une façon grossière d’exercer le pouvoir.

La crise anglophone vous paraît-elle faire écho à la guerre du Biafra, qui déchira le Nigeria de 1967 à 1971 ?

Ce sont des situations différentes, mais nombre de conflits africains résultent d’une mauvaise gestion de l’héritage colonial.

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Reste-t-elle un traumatisme pour la communauté igbo ?

Un sentiment de marginalisation persiste chez les Igbos, nombre d’injustices n’ayant toujours pas été réparées : les biens dont ils ont été spoliés ne leur ont jamais été restitués, les politiques d’indigénisation que les autorités nigérianes ont mises en place à la fin de la guerre ont favorisé leur exclusion et, à l’inverse, ont facilité l’accès d’autres Nigérians à une richesse et à une influence considérables.

Un mouvement néo-biafrais est réapparu, principalement au sein d’une jeunesse désabusée. Les Igbos ne partagent peut-être pas majoritairement l’objectif déclaré de la sécession, mais ils ne sont certainement pas indifférents aux injustices qui ont donné naissance à ce mouvement.

Cette histoire est-elle enseignée dans les écoles nigérianes ?

Chaque pays a sa part d’ombre, qu’il dissimule en censurant l’information. C’est le cas du Nigeria avec la guerre du Biafra. C’est une attitude malsaine qui peut favoriser l’extrémisme, les théories du complot et les mensonges. Il faut enseigner les faits : dire ce qui s’est passé, et ne pas agiter le spectre d’une nouvelle guerre.

Nous n’en avons pas fini avec le colonialisme. Nos pays ont été créés de toutes pièces, de manière aléatoire et en fonction d’intérêts étrangers

Nombre de pays africains fêteront, cette année, le soixantième anniversaire de leur indépendance. En ont-ils vraiment terminé avec le colonialisme ?

Bien sûr que non ! Nos pays ont été créés de toutes pièces, de manière aléatoire et en fonction d’intérêts étrangers. 1960, c’était hier. Il nous faudra du temps pour les construire, et cela va nécessiter de bons dirigeants.

Et l’Afrique n’en a pas ?

Hélas, non ! Nous sommes sortis du colonialisme pour embrasser la démocratie sans préparation, sans repères et sans références dans un passé immédiat. Nous allions forcément au-devant de difficultés.

Puis nous avons eu à la tête de nos États des dirigeants si peu méritants… Je ne pense pas que le Nigeria ait eu de vrais leaders depuis l’indépendance. Si cela avait été le cas, nous serions plus unis, plus riches de nos diversités. Aucun groupe ne se sentirait exclu, et il y aurait moins de détournements de fonds publics. La corruption est un fléau, mais l’incompétence et la culture de la médiocrité sont bien pires. C’est vrai pour le Nigeria et pour la quasi-totalité du continent.

Les populations n’ont-elles pas les dirigeants qu’elles méritent ?

Vous partez du postulat que les Africains choisissent leurs dirigeants. C’est faux. La plupart des pays ne disposent pas d’institutions garantissant des élections libres et équitables. Ne rejetons pas la faute sur les populations. Elles ne choisissent pas leurs leaders. On le fait à leur place.

La Chine a elle aussi été colonisée, mais elle est passée à autre chose et se mesure aux États-Unis…

Elle a une histoire différente de la nôtre. La Chine est composée à plus de 90 % du même groupe ethnique, les Hans, et constitue une nation depuis très longtemps. Et puis, ne nous leurrons pas, son succès économique tient en partie à son caractère autoritaire. Je nous comparerais plutôt à l’Inde, qui présente une grande diversité ethnique. Comme nous, elle a été colonisée.

Pourtant elle se porte beaucoup mieux que n’importe quel pays africain. Cesser de parler de la colonisation n’est pas un impératif. Ce qui l’est, en revanche, c’est d’avoir des dirigeants compétents et responsables. Une fois que nous les aurons trouvés, nous pourrons nous occuper efficacement de l’héritage colonial.

Peut-être que le continent a besoin de faire revivre le panafricanisme ?

Encore une fois, pour cela, il faudrait que nous ayons de bons leaders. Voyez combien il peut être difficile de voyager sur le continent ! Il est plus facile d’aller en Europe que d’aller d’un pays africain à un autre. On m’a expliqué que, pour me rendre en Namibie au départ du Nigeria, je devais prendre un vol à destination de Nairobi, puis un autre pour Doha… Je suis tombée des nues ! L’Afrique doit s’unir : monnaies uniques régionales, libre circulation des travailleurs et des capitaux. Cela lui donnera un plus grand pouvoir de négociation.

De grandes puissances, occidentales notamment, ne parient-elles pas déjà sur l’émergence du continent ?

Nous nous empressons de célébrer des Africains qui, après des études à la Harvard Business School, rentrent créer une start-up à Accra ou à Lagos. C’est bien, mais ce n’est pas cela qui fera l’avenir de notre continent. Peut-on se contenter de dire que l’Afrique émerge parce qu’une nouvelle entreprise « cool » et branchée vient d’ouvrir ses portes, alors que 10 millions de personnes essaient d’élaborer de petites structures, mais n’ont pas accès au crédit et ne bénéficient ni des infrastructures nécessaires ni des soins de santé de base ?

Existe-t-il en Afrique des pays modèles dont les autres pourraient s’inspirer ?

Le Ghana, par exemple, s’efforce de mener une réflexion à long terme et d’avoir de l’ambition dans sa vision de l’avenir. Il me semble plus organisé que le Nigeria. Il y a une autre manière de l’exprimer : les Nigérians ont l’impression d’être supérieurs aux Ghanéens, mais c’est au Ghana qu’on a des feux de signalisation qui fonctionnent.

Vous vivez plusieurs mois par an aux États-Unis. Dans votre roman Americanah, vous décrivez une société très inégalitaire. C’est ce que vous en retenez ?

L’Amérique est bien plus complexe que cela. Il y a dans ce pays beaucoup de choses que j’aime, d’autres que je désapprouve. En y allant, je le pensais parfait, comme dans les films. La réalité est tout autre : il y a beaucoup de pauvreté et de racisme. C’est là-bas que je me suis découverte noire. C’était nouveau pour moi. Au Nigeria, je ne me suis jamais sentie définie par la couleur de ma peau.

Pourquoi rejetiez-vous cette « étiquette » ?

Parce que j’étais – et suis toujours ! – nigériane et que je ne comprenais rien à cette nouvelle identité. En faisant l’effort de me documenter, j’ai compris l’histoire de l’Amérique et de ses rapports avec les Africains-Américains. Cela m’a beaucoup appris, et j’ai de l’admiration et du respect pour les Africains-Américains, pour ce qu’ils ont vécu dans ce pays. Au point que maintenant je me définis moi aussi comme Noire, y compris politiquement.

L’élection de Donald Trump n’a pas engendré plus de racisme, elle a poussé les gens à ne plus cacher ce qu’ils ressentaient déjà

Comment décririez-vous les relations entre Africains-Américains et Africains venus du continent ?

Il y a souvent des malentendus entre nous. Aux États-Unis, certains Africains reprennent à leur compte les stéréotypes que l’on véhicule sur les Africains-Américains. Ils pensent, par exemple, qu’ils occupent les emplois les moins intéressants parce qu’ils sont paresseux. En fait, ils ignorent à quel point les Africains-Américains ont subi un racisme structurel tout au long de leur histoire. Mais ces derniers ont eux aussi des préjugés à l’égard des Africains, qu’ils voient comme arriérés.

Faut-il purger les Africains du désir d’Occident ?

Non. L’histoire humaine est faite de mouvements : les êtres se déplacent et migrent depuis des siècles. Personne ne devrait être forcé de renoncer à quoi que ce soit. Nous devrions plutôt nous demander pourquoi les Africains aiment l’Occident. Qu’y a-t-il là-bas ? La démocratie, certaines libertés, l’État de droit… Ce que les dirigeants africains devraient s’attacher à mettre en œuvre.

Il y aura bientôt quatre ans que Barack Obama a quitté le pouvoir. Manque-t-il aux Américains ?

Il leur manque en tout cas un homme raisonnable, mesuré et respectable, que l’on soit d’accord ou non avec sa politique.

L’élection de Donald Trump a-t-elle engendré plus de racisme ?

Non, elle a poussé les gens à ne plus cacher ce qu’ils ressentaient déjà.

« Michelle Obama a une incroyable confiance en elle.Il serait bon que les premières dames africaines soient aussi fortes et instruites qu’elle. » Ici à Londres le 3 décembre 2018.

« Michelle Obama a une incroyable confiance en elle.Il serait bon que les premières dames africaines soient aussi fortes et instruites qu’elle. » Ici à Londres le 3 décembre 2018. © Ben STANSALL/AFP

Vous avez parfois dit qu’Obama était très lisse, très « comme il faut ». Pourquoi ?

Je n’ai pas dit qu’il était trop lisse. J’ai dit que, en tant qu’homme noir, il n’avait pas droit à l’erreur, car trop de personnes opposées à la présence d’un Noir à la Maison-Blanche cherchaient des raisons de le discréditer. Tout le monde a des travers, mais les moindres défauts d’Obama étaient montés en épingle.

Michelle Obama est pour vous un modèle. Doit-elle l’être aussi pour les premières dames africaines ?

J’ai appris à la connaître personnellement, et mon admiration pour elle n’a cessé de grandir. Elle a une incroyable confiance en elle. Il serait bon que les premières dames africaines soient aussi confiantes, fortes et instruites.

Aujourd’hui, les États-Unis vous courtisent. Pourquoi refusez-vous de devenir américaine ?

Longtemps, j’ai pensé qu’être réellement nigériane consistait notamment à ressentir les humiliations qui vont avec le fait de voyager avec le passeport que m’a délivré mon pays. Je détiens toujours un seul passeport, mais j’ai changé d’avis sur la citoyenneté américaine après que mon père a été enlevé, en 2015.

À l’époque, c’est l’ambassade des États-Unis à Lagos, et non le gouvernement de mon pays, qui a aidé ma famille et a même envoyé un thérapeute auprès de mon père après sa libération. J’ai désormais l’intention de devenir un jour une citoyenne américaine, mais je prends mon temps.

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