Politique

Présidentielle en Centrafrique : Touadéra face au retour de Bozizé et Djotodia

François Bozizé (à dr.) avec le secrétaire général du Kwa Na Kwa, Bertin Béa, à Bangui, le 27 janvier.

François Bozizé (à dr.) avec le secrétaire général du Kwa Na Kwa, Bertin Béa, à Bangui, le 27 janvier. © FLORENT VERGNES/AFP

Le retour à Bangui de Michel Djotodia et, surtout, celui de François Bozizé ont changé la donne. Au grand dam de Faustin-Archange Touadéra, qui voit la présidentielle approcher à grands pas.

Deux chaises blanches, une table basse assortie, posées au centre d’une moquette pourpre. Pauvre décor. Au fond, une porte donne sur les bureaux du chef de l’État. François Bozizé n’ignore rien de la configuration des lieux. Il les a arpentés, au faîte de sa puissance, avant d’être bouté hors du pouvoir et du pays par la rébellion de la Séléka, en 2013.

L’ancien président n’est rentré d’exil que près de sept ans plus tard, une nuit de décembre 2019, et n’a depuis cessé de réclamer une rencontre avec son successeur, Faustin-Archange Touadéra. Ce 21 janvier, il l’a finalement obtenue.

Conjurer le mauvais sort

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra à Bangui, le 21 janvier 2020.

François Bozizé et Faustin-Archange Touadéra à Bangui, le 21 janvier 2020. © DR

Le voilà de retour en ce qu’il considère toujours comme son palais. Mais, lorsqu’il pose les yeux sur ces deux chaises et cette table assortie, il comprend qu’il ne reverra pas ce qui fut son bureau. Le message est limpide. Le chef de l’État, ici, c’est Touadéra.

Sous la pression des émissaires de l’Union africaine (UA) et de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac), celui-ci a accepté de recevoir son prédécesseur – sans accéder à certaines de ses exigences. La rencontre se fera à huis clos, et non en présence d’observateurs. Le discours que François Bozizé a préparé et dont une copie est posée sur la table, il pourra le lire, bien sûr, mais plus tard, face à la presse.

Enfin, et surtout, les deux hommes se feront face pendant une heure, mais dans cette antichambre. Une manière, sans doute, de conjurer le mauvais sort politique que pourrait avoir apporté François Bozizé. La superstition des puissants.

Onze jours plus tôt, Michel Djotodia avait quant à lui eu l’honneur du bureau présidentiel. L’ex-chef de l’État et ancien patron de la Séléka n’était rentré au pays, en provenance de Cotonou, que depuis quelques heures.

Mais il n’aura pas eu à patienter aux portes du pouvoir. Il préparait sa venue directement avec les équipes de Faustin-Archange Touadéra depuis la fin du mois de décembre, alors que François Bozizé venait de faire son retour inattendu à Bangui par des routes secrètes, le 15 du même mois. « Le retour de Djotodia, c’est un contre-feu de Touadéra pour masquer celui de Bozizé », analyse un ancien ministre.

Prudent et prévoyant

Michel Djotodia, à Bangui, le 10 janvier.

Michel Djotodia, à Bangui, le 10 janvier. © FLORENT VERGNES/AFP

Le 13 janvier, Michel Djotodia reprenait d’ailleurs le chemin du Bénin, où, jusqu’en décembre, il se sentait très bien et appréciait de pouvoir diriger ses activités commerciales, d’après ses proches. Le 17, c’était au tour de l’ancienne présidente de la transition, Catherine Samba-Panza, d’être reçue dans le bureau du chef de l’État. Enfin, le 23, Alexandre Ferdinand N’Guendet, éphémère dirigeant de la transition au début de l’année 2014, achevait ce bal des « ex- ».

« L’idée, c’est de mettre François Bozizé sur le même plan que les trois autres », confie notre ancien ministre. « Le président ne s’attendait pas au retour de Bozizé, ajoute un proche du Palais. L’objectif était de trouver un accord avec lui, de lui garantir un statut d’ancien chef d’État – qui est en train d’être voté à l’Assemblée – et de le laisser rentrer, mais après le scrutin de 2020. »

Bozizé absent du scrutin en 2016, ses voix s’étaient en grande partie reportées sur Touadéra. Est-il aujourd’hui venu les lui reprendre ?

La manœuvre a échoué. Et l’ancien général occupe désormais toutes les pensées de Faustin-Archange Touadéra. En 2016, c’est avec les suffrages du parti de Bozizé, le Kwa Na Kwa (KNK), que l’actuel chef de l’État a été élu, malgré la consigne de vote en faveur de son adversaire, Anicet-Georges Dologuélé.

Bozizé absent du scrutin, ses voix s’étaient en grande partie reportées sur Touadéra. Est-il aujourd’hui venu les lui reprendre ? « Bozizé a gardé une forte popularité, et Touadéra n’a pas réussi à récupérer réellement les partisans du KNK, ce qui fait que Bozizé croit pouvoir compter sur les bastions qui l’ont fait gagner en 2011 », analyse un opposant.

Le 27 janvier, en conférence de presse, il n’a pas exclu de participer à la présidentielle prévue pour décembre. « Rien ne m’empêche d’être candidat […]. Cela dépend de mon parti », a-t-il fait valoir.

L’homme est prudent et prévoyant. En rentrant en Centrafrique, il s’est assuré de pouvoir résider durant un an sur le territoire, minimum requis par le Code électoral pour tout aspirant au pouvoir suprême. Si la justice internationale ne venait pas à le rattraper (il est toujours sous sanctions de l’ONU et visé par un mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité et incitation au génocide), il pourrait donc jouer sa carte personnelle.

« Les événements concernant les anti-Balaka se sont déroulés en mon absence, et tout le monde le sait », s’est-il défendu, précisant qu’il allait demander aux Nations unies de mettre fin aux sanctions contre lui.

C’est un militaire, et, même à plus de 70 ans, Bozizé n’acceptera pas de vivre dans un pays dirigé par l’un de ses ex-lieutenants

« De toute façon, une arrestation est très improbable : cela mettrait le feu au pays, ce que personne ne souhaite », confie un proche du Palais. « Il est revenu pour retrouver le pouvoir, croit savoir l’un de ses anciens ministres. C’est un militaire, et, même à plus de 70 ans, il n’acceptera pas de vivre dans un pays dirigé par l’un de ses ex-lieutenants. » Prônant « apaisement », « paix » et « dialogue » depuis son retour à Bangui, François Bozizé a donc entrepris de remettre son parti en ordre de marche.

Un temps allié à Faustin-Archange Touadéra, le KNK a basculé ces derniers mois dans l’opposition. Beaucoup y considèrent que le président n’a pas su remercier suffisamment les barons du parti pour leur soutien en 2016. En décembre 2018, Patrice-Édouard Ngaïssona, ancien coordinateur des anti-Balaka, a ainsi été arrêté en France puis remis à la Cour pénale internationale (CPI). Or Ngaïssona avait été, lors de la campagne de 2016, l’un des principaux artisans de la mobilisation de l’électorat du KNK. « Beaucoup, au sein du parti, se sont sentis trahis par le président, et Bozizé peut jouer là-dessus », affirme l’un de ses proches.

Limiter la casse

Selon nos informations, Faustin-Archange Touadéra tente à l’heure actuelle de limiter la casse en vue de sa réélection. Il négocierait en toute discrétion avec Sylvain Ndoutingaï, ancien ministre et neveu de François Bozizé. En froid avec son oncle pour des raisons financières, Ndoutingaï pourrait contribuer à contrebalancer son influence dans l’Ouham et l’Ouham-Pendé, les gros réservoirs de voix du pays, avec les villes de Bossangoa et de Bozoum.

« Si Bozizé se présente, cela se jouera à peu. Touadéra tient les rênes de l’État et les cordons de la bourse. Sans oublier que les pays voisins, notamment le Tchad, ne voient sans doute pas le retour de l’ancien président d’un bon œil », confie un ancien membre du gouvernement.

Faustin-Archange Touadéra tient-il un allié en Djotodia ? « Je suis maintenant un homme de paix », a lancé l’ancien chef de la Séléka à son retour. Il n’a néanmoins que peu d’influence politique. Il ne possède ni fief ni parti et reste impopulaire dans beaucoup de régions. Quant à son contrôle sur les groupes armés issus de l’ancienne rébellion, comme le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), de Noureddine Adam (avec qui il est encore en contact), il n’est que très relatif.

Un destin napoléonien ?

« Quand il a démissionné, en 2014, il n’avait pas prévenu les principaux chefs de la Séléka. Ils se sont sentis abandonnés et lui en veulent encore aujourd’hui », rappelle un familier du palais présidentiel. « Ses intérêts me semblent aujourd’hui plus économiques que politiques », ajoute l’un de ses proches.

L’ex-putschiste, reconverti en hommes d’affaires au Bénin (notamment dans le bâtiment), bénéficie encore de relations au Tchad, au Soudan, en Arabie saoudite et même à Dubaï, où il s’est fait soigner les yeux. Mais lors d’une élection, « comparé à Bozizé, Djotodia ne pèsera rien », conclut un ancien cadre gouvernemental.

François Bozizé a rebattu les cartes dans le camp de Faustin-Archange Touadéra, mais aussi dans celui de l’opposition. Sa réapparition y a fait passer au second plan la plateforme E-Zingo Biani, menée par Jean-Serge Bokassa, Anicet-Georges Dologuélé et Karim Meckassoua. Paradoxalement, c’est pourtant ce dernier, ancien président de l’Assemblée nationale, qui a tiré une partie des ficelles qui ont favorisé l’arrivée de Bozizé à Bangui.

« Meckassoua espérait s’allier avec lui et l’utiliser pour rassembler le KNK derrière sa propre candidature en 2020, croit savoir un cadre de l’opposition. Mais c’était sans doute un peu naïf : il y a peu de chances que Bozizé se range derrière qui que ce soit. » « La sagesse voudrait qu’il fasse le deuil de son ego en soutenant une autre candidature », espère un ex-ministre, qui n’y croit cependant pas.

Sans le vote pro-Bozizé, aucun opposant ne semble faire le poids face à Touadéra. « L’ancien président a les cartes en main. S’il veut se présenter, il peut s’offrir un duel avec Touadéra, confie un ex-collaborateur. Ce sera sa popularité et le vote des Gbayas contre la puissance de l’État. » Et l’un de ses adversaires de conclure : « Il ne faut pas le sous-estimer : s’il est venu reprendre sa place, il sera prêt à tout pour prouver qu’il est encore le maître des lieux. »

En ces mêmes terres baignées par l’Oubangui, Jean-Bedel Bokassa s’est un jour rêvé empereur. François Bozizé, son lointain successeur, s’imagine-t-il lui aussi un destin napoléonien ? Militaire dans l’âme, il n’ignore sans doute pas qu’un certain général corse a déjà réussi l’exploit de transformer un retour d’exil en une reconquête du pouvoir.


Martin Ziguélé, le troisième homme

Martin Ziguele (RCA - Centrafrique), ancien Premier ministre du President Patasse de 2001 a 2003, candidat a l’election presidentielle de 2015 et toujours president du Mouvement pour la Liberation du Peuple Centrafricain (MLPC). A Paris le 20/11/2019. Poto: Vincent Fournier/JA.

Martin Ziguele (RCA - Centrafrique), ancien Premier ministre du President Patasse de 2001 a 2003, candidat a l’election presidentielle de 2015 et toujours president du Mouvement pour la Liberation du Peuple Centrafricain (MLPC). A Paris le 20/11/2019. Poto : Vincent Fournier/JA. © Vincent Fournier/JA

Il est sans doute le plus serein des poids lourds politiques du pays. Martin Ziguélé observe. Le mois prochain, le Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC) devrait désigner son président comme candidat à la présidentielle. Martin Ziguélé espère y affronter Faustin-Archange Touadéra et scrute d’un œil attentif les évolutions au sein de l’opposition, que la venue de François Bozizé a transformée.

« Le retour de Bozizé affaiblit Touadéra, mais aussi l’opposition : Anicet-Georges Dologuélé, Jean-Serge Bokassa ou Karim Meckassoua ne feront pas le poids face à lui », confie un ancien ministre. Martin Ziguélé espère donc un alignement de planètes favorable : une candidature de Bozizé, un affaiblissement du pouvoir et une division des voix du Kwa Na Kwa entre Bozizé et Touadéra. Une troisième voie s’ouvrirait-elle alors pour le MLPC ? « Il y travaille », confie un proche.

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