Politique

Algérie : pour le Premier ministre Abdelaziz Djerad, des défis en pagaille

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Mis à jour le 05 février 2020 à 16h35
Abdelaziz Djerad

Abdelaziz Djerad © Portail du Premier Ministère algérien

Homme d’expérience, discret, travailleur… Le profil du nouveau chef du gouvernement plaide en sa faveur. Mais entre la situation économique algérienne, le vide du pouvoir laissé par la présidence Bouteflika et le mouvement de contestation populaire (le « Hirak »), la tâche qui lui échoit est colossale. Portrait.

Lorsque Abdelaziz Djerad met les pieds au palais du gouvernement le 28 décembre 2019, c’est une première. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’a jamais fréquenté les lieux avant d’être nommé à la tête de l’exécutif.

Que l’on ne s’y trompe pas : si le natif de Khenchela, ville des Aurès, n’est pas familier du bâtiment de la rue Docteur-Saâdane – qui a connu sept titulaires au cours des vingt dernières années –, il est loin d’être un perdreau de l’année en politique. De l’expérience dans les rouages de l’État, il en a.

Et il en faut pour diriger le premier gouvernement post-Bouteflika. Premier ministre d’un chef d’État contesté par une partie de ses compatriotes et rejeté par l’opposition, Premier ministre dans un climat de contestation populaire permanent, bientôt un an après le début du Hirak, et Premier ministre à la marge de manœuvre limitée tant la situation économique et financière est difficile… « C’est accepter de porter la tunique de Nessus », glisse un familier du pouvoir.

Tout laisse à penser qu’il n’y avait pas de président de la République ces dernières années. Pas d’archives, pas de documents. El-Mouradia n’était plus une institution, juste un immeuble

Autour du président, on reconnaît que la tâche est difficile. « On a trouvé le palais d’El-Mouradia vide, glisse un conseiller d’Abdelmadjid Tebboune en se tenant la tête entre les mains. Tout laisse à penser qu’il n’y avait pas de président de la République ces dernières années. Pas d’archives, pas de documents. El-Mouradia n’était plus une institution, juste un immeuble. » Le même estime qu’il faudra « un travail titanesque pour tout reconstruire », car « ils ont bousillé le pays ». Nul besoin de préciser que « ils » désigne les hommes du président déchu, Abdelaziz Bouteflika.

Un deuxième conseiller est plus explicite : « Je savais que la situation du pays était catastrophique. Mais là, ça dépasse l’imagination. Tout est à changer, à tous les niveaux : les hommes, les institutions, les mentalités. » À 65 ans, Abdelaziz Djerad a-t-il les reins suffisamment solides et le profil adéquat pour participer de manière opérationnelle à la refondation souhaitée par Abdelmadjid Tebboune ?

Le cursus du nouveau chef du gouvernement ainsi que son parcours dans les hautes sphères de l’État plaident en sa faveur. Il n’est pas impressionné par l’ampleur de la tâche, jurent ses proches. D’autant que Djerad bénéficie d’un privilège rare en ces temps mouvementés : la pleine confiance d’Abdelmadjid Tebboune, avec lequel il était resté en contact après son limogeage, en août 2017. Les deux hommes sont amis.

« Success story »

Issu d’une famille nombreuse et d’extraction modeste – père propriétaire d’un studio de photographie et mère au foyer –, le jeune Abdelaziz Djerad grandit dans l’Est. Bon élève, il gravit les échelons par ses études, seule voie, à l’époque, pour accéder à une promotion sociale. Après sa licence en sciences politiques à Alger, direction Paris pour un doctorat d’État à l’université de Nanterre. Il croise alors dans les couloirs un certain Nicolas Sarkozy…

Pas question pour autant de faire sa vie en France. Son diplôme en poche, Djerad décide de revenir au pays pour enseigner à la fac d’Alger. En plein milieu des années 1980, la capitale est le théâtre de joutes politiques enflammées entre islamistes, berbéristes, communistes et panarabistes. Période de bouillonnement intellectuel et d’opportunités de carrière pour le professeur Djerad, nommé en 1989 directeur de l’École nationale d’administration (ENA). C’est dans cette pépinière d’hommes politiques et de hauts cadres de l’État que le futur Premier ministre étoffe son carnet d’adresses.

« C’est un cérébral, pas du tout sec, d’un commerce agréable, mais d’une grande discrétion », se souvient un diplomate, ancien pensionnaire de l’ENA. Djerad sait se faire apprécier. Sa compétence reconnue, il est appelé aux côtés d’Ali Kafi – disparu en 2013 et à qui Djerad voue encore, un quart de siècle plus tard, respect et admiration.

Le président du Haut Comité d’État (HCE, instance de présidence collégiale installée après la démission du président Chadli Bendjedid en janvier 1992), un maquisard fort en gueule, l’a repéré et le réclame dans son staff. Djerad est nommé à El-Mouradia conseiller diplomatique à la présidence. Baptême du feu politique et entrée dans le saint des saints. Le test est concluant.

Un an plus tard, le voilà secrétaire général de la présidence. Depuis la tour de contrôle du pouvoir, il se familiarise avec le fonctionnement des institutions. Et avec les hommes qui les façonnent. C’est l’un d’eux qui viendra gripper son irrésistible ascension.

Disgrâce

Au printemps 1994, un quadragénaire ambitieux, Ahmed Ouyahia, décroche le poste de directeur de cabinet du président Liamine Zéroual. Incompatibilité d’humeur avec Djerad ? Rivalités entre brillants fonctionnaires ? Sans doute un peu des deux. Grâce à l’appui de décideurs militaires, Ouyahia réussit à obtenir la tête du secrétaire général de la présidence. Pour sauver les apparences, Zéroual propose à Djerad de devenir ministre de l’Éducation. Ce dernier décline l’offre, mais accepte la direction de l’Agence algérienne de coopération internationale – avec rang de ministre. Il est chargé d’accompagner institutions, universitaires et opérateurs économiques dans leurs activités à l’étranger.

L’élection de Bouteflika en 1999 rebat les cartes. Le nouveau raïs dissout l’agence et nomme Djerad secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Nouveau poste… mais vieilles connaissances. L’ancien directeur de l’ENA retrouve certains de ses élèves. La communication est fluide. « Il a permis une amélioration notable de l’appareil diplomatique », reconnaît aussi un ambassadeur à la retraite. Au cœur de cet appareil, Djerad conforte aussi sa compréhension du monde et se passionne pour la géopolitique, tout en étant l’un des interlocuteurs directs du chef de l’État et de chancelleries étrangères.

L’homme de l’Est ne néglige pas pour autant la politique intérieure. Quand Ali Benflis – lui aussi de l’Est, et alors chef du gouvernement – devient secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), en 2001, Djerad lui emboîte le pas. Il intègre le bureau politique de la formation l’année suivante. Le temps est au rajeunissement du vieux parti, revenu dans le giron du pouvoir après l’avoir quitté au début des années 1990.

Benflis confie à Djerad la direction du Conseil d’évaluation, d’analyse et de prospective, le think tank de l’ex-parti unique. L’expérience tourne court. Limogé de l’exécutif au printemps 2003, Benflis est progressivement dépouillé du FLN. Djerad fait les frais de sa fidélité à l’ancien ministre. Ses détracteurs lui savonnent la planche.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, à Alger en 2003.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, à Alger en 2003. © Pascal Le Segretain/Getty

À l’été 2003, un scandale médiatique éclabousse des ministres et des hauts cadres de l’État, qui auraient accaparé des biens publics pour une bouchée de pain. L’occasion est trop belle pour les adversaires de Djerad au sein du FLN, qui s’empressent de l’accuser d’être responsable des fuites, alors même qu’il se trouvait à l’étranger au moment des faits. La sanction tombe : viré par Bouteflika à l’aube de son deuxième mandat. L’homme vit mal de voir sa probité et sa droiture remises en question.

S’il reste malgré tout membre du bureau central du FLN, il se consacre désormais à plein temps à l’enseignement, à l’écriture et à la recherche académique. En octobre 2016, la nomination de Djamel Ould Abbès – aujourd’hui en prison pour des affaires de corruption présumée – à la tête de l’ex-parti unique ulcère Djerad. L’intellectuel, père de quatre enfants, n’admet pas qu’un homme qu’il juge être « une imposture », au passé révolutionnaire trouble et discutable, puisse diriger l’institution qui a déclenché la guerre d’indépendance. La rupture avec le FLN – et avec son président statutaire, Abdelaziz Bouteflika – est scellée.

Réparer les dégâts

C’est peu dire qu’au cours de ses vies professionnelles Abdelaziz Djerad a pu prendre la mesure du délitement des institutions et de la dérive de la gouvernance Bouteflika.

Au palais du gouvernement, il doit réparer les dégâts au pas de course. L’opinion ne lui pardonnera rien. La nomination d’un exécutif a d’ores et déjà fait grincer des dents. Pléthorique – 39 ministres, là où un gouvernement resserré était attendu –, il ne répond pas non plus à la promesse de renouvellement et de rupture avec l’ancien système, puisqu’un tiers des nommés étaient en poste sous Abdelmalek Sellal, Ahmed Ouyahia ou même Abdelmadjid Tebboune.

La présidence promet d’y remédier, selon les confidences du nouveau chef de l’État à ses visiteurs du soir. Des correctifs seraient ainsi apportés lors d’un remaniement partiel à l’automne, après d’éventuelles législatives anticipées.


Le monde selon A.D.

Nom de l’ouvrage, nom de l’auteur Editeur

Dans son livre paru à la fin de 2016 aux éditions Chihab et chroniqué alors par le quotidien Le Soir d’Algérie, Abdelaziz Djerad livrait sa lecture du monde moderne et des crises qui le traversent, analysant les conséquences de la crise libyenne sur le Mali, se penchant sur la quête d’influence de la Russie post-soviétique et décortiquant le rôle « discret mais important » de la Chine sur la scène internationale.

Le même ouvrage revenait sur quelques enjeux d’avenir, comme les « conflits autour de la rareté de l’eau » ou « l’exploitation effrénée des ressources minières et énergétiques ». Croustillant.

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