Politique

Maroc : le PAM tenté de revoir sa ligne vis-à-vis des islamistes du PJD

Abdellatif Ouahbi.

Abdellatif Ouahbi. © MOHAMED DRISSI POUR JA

Cinq candidats briguent la direction du Parti Authenticité et Modernité. Un duel se dessine entre tenants de la ligne historique et partisans d’une normalisation des relations avec les islamistes.

L’heure du changement a-t-elle sonné pour le PAM ? La deuxième force politique du royaume – avec 103 députés, 23 conseillers et 5 présidents de région – tient son quatrième congrès national le 7 février. Le conclave était initialement prévu en septembre. Il a été reporté après une bataille judiciaire qui a cristallisé la crise de leadership que traverse la formation depuis des mois.

« À un an des législatives, le parti s’apprête à prendre un tournant décisif », s’accordent à dire plusieurs cadres. L’alternative est simple : soit le PAM est capable de s’unir autour d’un leader et de lancer sa précampagne dans la perspective des rendez-vous électoraux de 2021, soit il reste otage des dissensions internes jusqu’à l’effondrement.

La réconciliation affichée en décembre 2019 entre les deux camps qui se déchirent n’était visiblement que de façade. Ce n’est pas qu’une question de personnes : deux lignes politiques s’affrontent. Et la fracture est plus que jamais béante.

La difficile réconciliation des courants du PAM

À l’annonce de la démission d’Ilyas El Omari en août 2017 du secrétariat général, le parti au tracteur s’était retrouvé en panne sèche. Incapable de trouver un profil fédérateur pour le propulser à sa tête. La désignation de Hakim Benchamach, en mai 2018, comme secrétaire général par intérim a eu pour effet d’accentuer la division au sein de la formation. Car aussitôt est apparu un courant portant un « appel pour l’avenir », hostile à la direction en place. Et le lancement des préparatifs du congrès anticipé n’a fait qu’attiser un peu plus les tensions.

Dès la première session de la commission préparatoire, en mai 2019, le Courant de l’avenir parvient à faire élire Samir Koudar à la tête de ladite commission, au grand dam de Benchamach. Lequel inflige une série de sanctions à ses contradicteurs. Et impose l’élection d’une nouvelle commission.

En décembre 2019, la justice finit par donner raison à Samir Koudar et au courant qui le porte, obligeant les partisans de Benchamach à sceller une réconciliation. Les excuses publiques, les accolades et les sourires entre les deux camps laissaient augurer une année 2020 placée sous le signe du rassemblement.

Mohamed Cheikh Biadillah a estimé de son devoir d’atténuer le conflit entre personnes qui a failli conduire à une scission

Il n’en sera rien. Si le PAM est parvenu, le 3 janvier, à arrêter une date pour le congrès, de nouvelles tensions se sont rapidement fait jour après l’annonce des candidatures pour le secrétariat général. Le premier à se déclarer, Mohamed Cheikh Biadillah, septuagénaire, qui a déjà dirigé le PAM de 2009 à 2012, se positionne comme candidat unique de consensus. « Il est conscient de la crise qui menace l’unité du parti, nous explique l’un de ses proches. Il a estimé de son devoir de tenter d’atténuer le conflit entre personnes qui a failli conduire à une scission. »

Le 23 janvier, Abdellatif Ouahbi, l’une des principales figures du Courant de l’avenir, convoque les médias pour annoncer à son tour sa candidature. Sa déclaration vise directement Biadillah. « L’ère des candidatures uniques et du candidat du consensus est révolue au PAM », clame l’avocat, qui depuis des années s’oppose à la ligne d’El Omari et à celle de son successeur. L’annonce de la candidature de Ouahbi ravive d’autant la guerre des clans que la préparation du congrès est dans sa dernière ligne droite, celle où sont désignés les congressistes.

Le jour de l’assemblée générale de la section du parti à Rabat, les travaux ont du mal à démarrer. Du côté de l’antenne régionale de Laâyoune, deux réunions se tiennent en parallèle.

La commanderie des croyants, objet de controverse inattendu

Pour le président de la commission préparatoire, ces incidents « mineurs » n’entachent en rien la légitimité du processus. « Les bureaux régionaux du PAM ont tous tenu leurs assemblées générales pour désigner les congressistes qui représentent toutes les organisations et sensibilités du parti, souligne Koudar. Et les contestations relevées représentent moins de 10 % de celles enregistrées avant le congrès de 2016. »

La candidature d’Abdellatif Ouahbi a encouragé d’autres figures du parti à descendre dans l’arène. Mekki Zizi comme Abdeslam Boutayeb ont depuis déclaré qu’ils briguaient le poste de secrétaire général. Les deux outsiders peuvent au mieux espérer un siège au futur bureau politique.

Néanmoins, un cinquième candidat pourrait peser dans le duel qui se dessine entre Biadillah et Ouahbi : le professeur Samir Belfkih, membre du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. « Il a des affinités avec le Courant de l’avenir, dont une bonne partie des membres pourraient le suivre. Sa candidature risque de disperser les sympathisants de Ouahbi », note un ancien du PAM.

Le risque est d’autant plus grand qu’en interne certains estiment que Ouahbi est allé trop loin en évoquant dans sa conférence de presse « la commanderie des croyants » comme une forme d’« islam politique ».

Hakim Benchamach, pour ses derniers jours comme secrétaire général, s’est empressé d’étriller Ouahbi, jugeant ses propos « immatures et irresponsables ». « Il n’a pas à réagir aux déclarations d’un candidat qui n’a fait que parler des institutions du royaume sans manquer aucunement de respect à la monarchie », s’insurge Fatima-Zahra Mansouri, présidente du Conseil national et soutien de Ouahbi, pressentie pour rempiler à la tête du parlement de la formation.

Le positionnement vis-à-vis de l’État et du PJD en jeu

Une partie de la centaine de députés du PAM soutient aussi l’élu de Taroudant, dont le programme semble obtenir l’adhésion de plusieurs figures du parti. « Ouahbi est le candidat idoine pour mettre en place une nouvelle équipe, l’animer et modifier l’orientation politique du parti », explique ainsi l’ancien parlementaire Mehdi Bensaïd.

Abdellatif Ouahbi défend avant tout un affranchissement définitif par rapport à l’État, avec lequel il souhaite « couper le cordon ombilical ». Le candidat estime que le PAM reste « empreint d’une sorte de réductionnisme qui se manifeste en usant de tous les efforts et du potentiel disponible exclusivement pour faire face à la vague de l’islam politique ».

Le même a suggéré en décembre de normaliser les relations avec le Parti de la justice et du développement (PJD), comme pour diversifier ses alliés. Échos positifs chez ceux qui appellent à reconsidérer le poids du PAM dans l’échiquier politique.

il n’est pas exclu qu’au PAM, on s’associe avec le PJD

« Si notre parti ne décroche pas la première place aux législatives de 2021 et qu’il est deuxième, troisième, voire cinquième, il n’est pas exclu que l’on s’associe, et pourquoi pas avec le PJD », font ainsi valoir plusieurs membres de la formation. Les mêmes de reprendre : « Pourquoi le RNI pourrait-il faire partie de la coalition emmenée par le PJD et pas le PAM ? »

Une probable alliance avec les islamistes constituerait un virage historique pour le PAM, dont certains fondateurs manifestaient ouvertement leur hostilité à l’égard du PJD. Les temps ont changé. Le parti ne peut visiblement plus s’offrir le luxe d’assumer ses lignes rouges historiques.

Abonné(e) au magazine papier ? Activez gratuitement votre compte Jeune Afrique Digital pour accéder aux contenus réservés aux abonnés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte