Politique

[Édito] Maroc-France : dernières nouvelles de l’Oued Seine

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président français, Emmanuel Macron, à sa descente d'avion, accueilli par le roi du Maroc Mohammed VI le 14 juin 2017 à Rabat.

Le président français, Emmanuel Macron, à sa descente d'avion, accueilli par le roi du Maroc Mohammed VI le 14 juin 2017 à Rabat. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » La célèbre réplique du Guépard, de Visconti, résume-t-elle la relation maroco-française, objet de l’une de nos enquêtes de la semaine ?

Sans doute. Mais pas tout à fait. En deux décennies de règne de Mohammed VI, la relation entre Rabat et Paris a incontestablement évolué. D’abord parce que plus personne en France ne pense que la monarchie marocaine est en sursis, ensuite parce que le rapport de dépendance entre les deux pays s’est équilibré, voire inversé : si la France demeure, pour le Maroc, un partenaire économique indispensable et une destination privilégiée pour ses élites, le royaume n’en est plus la chasse gardée et, surtout, il a su se rendre lui aussi indispensable à la république.

De Pompidou à Macron, la classe politique et les dirigeants français, de droite comme de gauche, ont toujours globalement soutenu le régime marocain. Rien de tel, dira-t-on, que des républicains pour aimer les fastes de la monarchie et en être flattés, mais, là encore, l’argumentation a changé.

Sous Hassan II, c’était un choix par défaut : même aux yeux des politiciens français de droite censés partager ses valeurs, ce monarque complexe et autoritaire ne suscitait pas d’empathie. Reste que, en dehors de lui, il n’y avait personne si ce n’est l’anarchie, le chaos, une dictature militaire ou un raz-de-marée islamiste. L’appui constant apporté à « notre ami le roi » se justifiait donc à la fois par les intérêts économiques et par la peur du vide.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui : marché toujours aussi convoité par les entreprises françaises pour sa stabilité, sa main-d’œuvre et son environnement des affaires, mais désormais très disputé entre investisseurs européens et asiatiques, le Maroc de M6 est depuis une quinzaine d’années absolument incontournable dans le domaine de la lutte antiterroriste, particulièrement en ce qui concerne le renseignement et la prévention, ainsi qu’un échelon extérieur clé de la politique migratoire européenne.

Le Maroc de M6 a moins « besoin » de la France que la France du Maroc

Il n’est donc pas absurde de conclure que le Maroc de 2020, qui a su diversifier ses partenaires, a moins « besoin » de la France que la France du Maroc. Même si le soft power de l’ancien colonisateur reste réel, l’attrait qu’il exerce sur une partie de l’élite marocaine désormais mondialisée a lui aussi évolué, à l’image de celui d’un roi dont le style de gouvernance et la posture d’arbitre sont beaucoup plus proches de ceux de son grand-père Mohammed V que de son père, Hassan II.

Autant ce dernier se passionnait pour les arcanes de la politique intérieure française, au point de s’en mêler et de mettre en scène avec maestria des conférences de presse à grand spectacle devant les journalistes de l’Hexagone convoqués pour l’occasion, autant son fils entretient, loin des médias, une relation décomplexée avec la France. Les selfies sur les Champs-Élysées, le lifestyle, les amis du showbiz et l’attention permanente portée à la communauté des Marocains expatriés en France ont donné de M6 l’image d’un roi de proximité, francophile certes, mais pas francolâtre.

Le stigmate colonial

En outre, et n’en déplaise à certains commentateurs qui ont cru voir à tort dans le Hirak du Rif, en 2017, une contestation de la monarchie, les Marocains dans leur grande majorité ne veulent pas moins de roi, mais plus de roi. Les attentes envers lui sont immenses, et c’est pourquoi la perspective d’un souverain à la fois calife et chérif délesté de son titre charismatique – et si peu compris en France – de commandeur des croyants est tout simplement impensable.

Tout change donc, mais rien ne change. Car ce qui n’a pas évolué dans la relation Rabat-Paris reste irréfragable. Ce noyau dur repose sur deux axiomes : les Marocains ont le patriotisme à vif, et l’humiliation leur est insupportable, surtout lorsqu’elle vient de l’ancienne puissance occupante.

Certes, à l’inverse du colonialisme français en Algérie, le demi-siècle de protectorat imposé au Maroc n’a été pour l’essentiel qu’un décor en surimpression. Le substrat précolonial est demeuré largement intact, et le fil qui unit cette vieille nation dont la légitimité remonte au VIIIe siècle, ainsi que la continuité de son histoire n’ont jamais été rompus. Mais, pour brève qu’elle fût, cette violation de territoire par les Français et les Espagnols, en mettant un terme brutal à un millénaire sans servitude, n’en a pas moins été vécue comme une dévalorisation.

Tout ce qui la rappelle est inacceptable. Qu’il s’agisse de l’irruption de policiers armés à la porte de la résidence de l’ambassadeur du royaume en France en 2014 ou, à un degré moindre, des récentes et peu adroites déclarations du ministre Bruno Le Maire, reprochant aux constructeurs français de délocaliser une partie de leur production d’automobiles au Maroc, et voici que ce que Lyautey appelait « l’odieux muflisme du colon français » réapparaît aussitôt aux yeux d’interlocuteurs campés dans leur orgueilleuse certitude.

Faites le test, développez la thèse selon laquelle le territoire de l’ancien Sahara occidental espagnol doit être indépendant : vous verrez presque à tout coup votre partenaire marocain créer la distance et la différence, s’affirmer solidaire de son roi et de son peuple, puis vous renvoyer dans les limbes. Son indignation ne sera pas feinte : pour l’écrasante majorité, la marocanité du Sahara n’est pas une « ligne rouge » imposée par le pouvoir, mais un acte de foi.

Souffle

Cela, Paris le sait, qui a toujours maintenu un axe diplomatique favorable aux intérêts du Maroc sur le sujet, malgré quelques tentations d’en dévier au début du premier septennat de François Mitterrand. Ce que la France a aussi compris, c’est qu’il n’était pas de politique maghrébine possible, mais autant de politiques que cette région compte de pays.

Impossible, par exemple, même si de part et d’autre la fierté est identique, de confondre le sentiment national algérien forgé pendant la guerre de libération, lequel repose sur le choix des hommes et leurs sacrifices, avec une conception de la marocanité fondée sur la volonté de Dieu, sur la terre, les morts et le sang versé transmis par hérédité. Tout soupçon de déséquilibre, toute parole pouvant donner l’impression que la France penche en faveur du voisin, tout rendez-vous manqué entre ministres est systématiquement relevé à Rabat (et inversement à Alger).

En ce moment et depuis trois mois, c’est Jean-Yves Le Drian qui fait les frais de cette vigilance pour son apparent tropisme algérien. Sur le fil tendu entre le Maroc et l’Algérie, il suffit d’un souffle pour perdre l’équilibre…

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